AN­GE­LA EI­TER ET LE PRE­MIER 9B FÉ­MI­NIN

VUS PAR JB TRI­BOUT

Grimper - - IN VIVO -

Quand on lui de­mande son avis, il le donne. Et il n’y va pas avec le dos de la cuillère… Jean-Bap­tiste Tri­bout s’ex­prime donc ici sur la perf d’An­ge­la Ei­ter, qui a si­gné le 22 oc­tobre 2017 le pre­mier 9b fé­mi­nin de l’his­toire de l’escalade en en­chaî­nant “La plan­ta de Shi­va” à Villa­nue­va del Ro­sa­rio, en Es­pagne.

Nuan­çons tout de même, car si JB ne mâche pas ses mots, son opi­nion tran­chée n’en­lève rien aux per­for­mances d’An­ge­la Ei­ter en escalade. La grim­peuse Au­tri­chienne af­fiche quand même quatre titres de cham­pionne du monde de dif­fi­cul­té, et n’en n’est pas à son coup d’es­sai dans le neu­vième de­gré puis­qu’elle a dé­jà à son ac­tif trois 9a en fa­laise. Avec un tel par­cours, et même si on at­ten­dait là plu­tôt Mar­go Hayes ou Anak Ve­rhoe­ven, grâce à leurs ré­cents 9a+ (“La Ram­bla” et “Bio­gra­phie” pour Mar­go, et “Sweet neuf” pour Anak), rien d’éton­nant à ce qu’An­ge­la Ei­ter entre dé­fi­ni­ti­ve­ment dans l’his­toire de l’escalade, à 31 ans, coif­fant au po­teau les autres pré­ten­dantes, en s’em­pa­rant du très convoi­té pre­mier 9b fé­mi­nin. « Fred La­bre­veux m’ap­pelle il y a quelques jours pour me de­man­der de par­ler de la réa­li­sa­tion du 9b d’An­ge­la Ei­ter, “La Plan­ta de Shi­va”, sous pré­texte que j’ai eu par­fois la dent dure avec cer­taines réa­li­sa­tions fé­mi­nines ! Du coup j’ac­cepte, mais je dois dire qu’après quatre ou cinq jours, pas grand-chose ne vient… Je de­vrais vi­brer, m’en­thou­sias­mer, éven­tuel­le­ment dou­ter, et pour­tant rien ! Au cours de cette in­croyable an­née, une fille m’a fait rê­ver : c’est Mar­go Hayes et “Bio­gra­phie”. Cette fille vient de réa­li­ser le rêve de mil­liers de grim­peurs hommes, et avec son sou­rire et ses larmes qui font pas­ser un fris­son dans tout le corps, elle nous a trans­mis sa pas­sion et sa joie. C’était ma­gni­fique de voir ces pho­tos ! Et quelle réa­li­sa­tion ! La voie sym­bole de la haute dif­fi­cul­té dans le regard de tous les grim­peurs, et après “la Ram­bla”, la voi­ci pour moi au fir­ma­ment de l’escalade. Par com­pa­rai­son, la per­for­mance d’An­ge­la Ei­ter pa­rait ro­bo­tique, nor­male, sans émo­tion. Est-ce son cha­risme, peu évident, ou bien ce sen­ti­ment dif­fus que cette as­cen­sion semble da­van­tage gui­dée par la sa­tis­fac­tion des spon­sors et la pour­suite d’une car­rière out­door après ses quatre titres de cham­pionne du monde, que par la pas­sion du rocher… Pour la per­for­mance pure, rien à dire : pre­mière as­cen­sion On­dra, se­conde Schu­bert, le pe­di­gree est par­fait. C’est plus sur le choix de la voie : pour­quoi pas “Chi­lam Ba­lam” sa voi­sine, bien plus mé­dia­tique, mais dé­co­tée de 9b à 9a+ par Seb Bouin, et qu’An­ge­la a es­sayée aus­si. Pour­quoi cette voie di­rec­te­ment après sa car­rière de com­pé­ti­tion, et pas d’autres, peut-être moins co­tées, mais qui per­mettent de va­li­der les ni­veaux in­ter­mé­diaires cré­di­bi­li­sant la per­for­mance ul­time ? Bref, pour le dire comme je le pense, ce­la sent la voie faite seule­ment pour la co­ta­tion, et ce­la me gêne un peu et m’em-

pêche de m’en­thou­sias­mer. Je pense tout de suite à ces très jeunes ath­lètes pous­sés par les pa­rents ou le coach, qui passent de co­ta­tion en co­ta­tion, pas par amour de l’escalade mais pour mon­trer aux autres leur ni­veau. J’ai croi­sé par ha­sard An­ge­la en Afrique du sud et une scène m’est re­ve­nue en écri­vant ces lignes. Nous étions tran­quille­ment en train de tra­vailler un 7a avec Va­loo, ma com­pagne, en ri­go­lant et en pre­nant quelques jo­lies crêpes, et voi­ci que dé­barque An­ge­la avec por­teur de pad et ca­me­ra­man pour réa­li­ser un 7c+ juste à cô­té. J’avais été sur­pris par le choix de ce bloc un peu mer­deux qui n’avait d’in­té­rêt que pour sa co­ta­tion di­sons « abor­dable » alors qu’au­tour trô­naient des 7c+ ma­jes­tueux mais beau­coup plus hauts, en­ga­gés et re­tors. Elle fi­nit par faire le bloc et par­tir sans ja­mais avoir par­lé ou en­cou­ra­gé l’un d’entre nous qui par­ta­gions nos pad. Pas trop dans la tra­di­tion de par­tage qui existe à Ro­ck­land ! C’est clair qu’An­ge­la vient de faire sau­ter la banque, mais pour ren­trer dans le coeur de la pla­nète grimpe, elle de­vra d’après moi réa­li­ser d’autres voies, d’autres styles, et trans­mettre ses émo­tions par l’image et le par­tage. Bonne grimpe à tous, moi j’y vais !

An­ge­la Ei­ter, toute en concen­tra­tion et en pré­ci­sion, dans la deuxième lon­gueur de "Plan­ta de Shi­va", 9b, à Villa­nue­va del Ro­sa­rio, pour un en­chaî­ne­ment réus­si, et au pas­sage, la preuve qu'An­ge­la aus­si a un très beau sou­rire.

An­ge­la Ei­ter dans la se­conde lon­gueur de "Plan­ta de Shi­va". Quelques mi­nutes après cette pho­to, elle de­vien­dra la pre­mière femme au monde à avoir réa­li­sé un 9b.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.