OC­CI­DENT-ORIENT, LES FRÈRES EN­NE­MIS

Historia - - Sommaire Nos - PAR JEAN-YVES BORIAUD

Jean-yves Boriaud

Tout com­mence dans l’an­ti­qui­té. At­ti­ré jus­qu’aux rives de l’in­dus, Alexandre le Grand dé­couvre les ri­chesses d’un Orient à la fois craint et ad­mi­ré. Au-de­là du « choc des ci­vi­li­sa­tions », Grecs et Ro­mains ont su don­ner nais­sance à des em­pires mul­ti­cul­tu­rels…

Quand, en mars 2001, le mol­lah Omar fait ti­rer son ar­tille­rie sur les gi­gan­tesques boud­dhas de la val­lée de Bâ­miyân (éri­gés entre 300 et 700) avant de les ache­ver à la dy­na­mite, c’est pour ef­fa­cer toute trace du pas­sé « im­pie » de son pays. Car, à ses yeux, ces chefs-d’oeuvre sont dou­ble­ment sa­cri­lèges – grecs et boud­dhiques –, té­moins de l’art gré­co-af­ghan, une syn­thèse opé­rée, aux pre­miers siècles de notre ère, entre l’art lo­cal et ce­lui des « in­do-grecs » des­cen­dants des co­lons ap­pe­lés dans la ré­gion par Alexandre le Grand. L’« Orient », pour les Grecs, c’est de­puis tou­jours le monde fas­ci­nant des grands em­pires mys­té­rieux éta­blis du cô­té où naît – ori­tur en la­tin – le so­leil. La preuve : Dio­ny­sos, avant de de­ve­nir le grand dieu de la Vigne et de l’ins­pi­ra­tion poé­tique que l’on connaît, a dû faire en Inde, se­lon les poètes, une sorte de pè­le­ri­nage. Il y a vain­cu les « In­diens » puis en est re­ve­nu, nim­bé de gloire, avec un bu­tin pré­cieux, sur un char ma­gni­fique ti­ré par des léo­pards et sui­vi d’un cor­tège de femmes en transe, ses mé­nades. Et l’inde, c’est aus­si – et dé­jà – le pays de la sa­gesse, la loin­taine terre d’élec­tion des « vrais » phi­lo­sophes ! Cet Orient, aux yeux des Grecs, si­gni­fie aus­si une me­nace aus­si proche qu’in­quié­tante, celle de l’em­pire perse, dont le dan­ger ob­sède leurs es­prits : en 490, puis en 480, l’énorme ar­mée de la dy­nas­tie aché­mé­nide (vers 556-330 avant J.-C.) a dé­fer­lé sur la Grèce… pour se faire écra­ser, certes, à Ma­ra­thon puis, dix ans plus tard, à Sa­la­mine, mais non sans avoir dé­vas­té le pays et lais­sé le sen­ti­ment d’une me­nace la­tente aus­si bien qu’im­pré­cise. De­puis sa fa­bu­leuse ca­pi­tale de Per­sé­po­lis, Da­rius, que les Grecs sur­nomment le Ba­si­leus o me­gas (« Grand Roi »), règne sur un em­pire qui va des côtes d’asie Mi­neure (notre Tur­quie de l’ouest) à la Bac­triane, au­jourd’hui af­ghane.

Une conquête éclair

Mais, en ce IVE siècle, il va se trou­ver un homme pour l’af­fron­ter : Alexandre, glo­rieux re­je­ton d’une ter­rible dy­nas­tie ma­cé­do­nienne. Son père, Phi­lippe II, guer­rier al­coo­lique et bru­tal dou­blé d’un di­plo­mate cy­nique et roué, ayant réus­si la ga­geure d’uni­fier – par la force – la qua­si-to­ta­li­té des ci­tés grecques, lui a lais­sé une ar­mée (la pha­lange) de taille à lui per­mettre de concré­ti­ser n’im­porte quelle am­bi­tion mi­li­taire. Of­fi­ciel­le­ment, donc, c’est pour une guerre « de re­pré­sailles » que le jeune Alexandre, âgé de 22 ans, quitte Pel­la, sa pe­tite ca­pi­tale, au prin­temps 334, avec 32 000 fan­tas­sins équi­pés de leur re­dou­table sa­risse (une lance longue de 5 mètres) et 5 000 ca­va­liers, pour une odys­sée mi­li­taire dont il n’a sans doute pas idée lui-même. Les suc­cès se pré­ci­pitent : la vic­toire du Gra­nique (près de nos Dar­da­nelles), où pé­ris­sent 12 000 sol­dats de l’ar­mée perse, lui ouvre, dès mai 334, la route de l’asie Mi­neure. Da­rius III, le Grand Roi du temps, d’abord mé­pri­sant, prend dès lors la me­nace ma­cé­do­nienne au sé­rieux, mais il est trop tard, et le gé­nie mi­li­taire d’alexandre ba­laie les obstacles : le pre­mier af­fron­te­ment dé­ci­sif a lieu à Is­sos, en Ci­li­cie (sud-est de la Tur­quie)

le 1er no­vembre 333. Cu­rieuse ba­taille : sur les 150 000 sol­dats de l’ar­mée perse, 30 000 sont des mer­ce­naires grecs, mais les car­rés de la pha­lange les écrasent en quelques heures, avec les 10 000 Im­mor­tels du Grand Roi (la garde per­son­nelle de Da­rius) et ses chars à faux. C’est la dé­ban­dade : le Perse réus­sit à s’en­fuir mais aban­donne son ha­rem sur place. Alexandre, lui, peut pas­ser en Phé­ni­cie (l’ac­tuel Li­ban), puis à Ga­za, où il mas­sacre la gar­ni­son perse et vend la po­pu­la­tion, et entre en Égypte, où, ac­cueilli en li­bé­ra­teur, il se fait cou­ron­ner pha­raon à Mem­phis. Son élan est ir­ré­sis­tible. Mais ses ef­fec­tifs ne sont pas in­épui­sables : il ren­voie une par­tie de ses troupes en Ma­cé­doine et re­nou­velle son ar­mée en y in­té­grant des contin­gents lo­caux puis, ses forces re­faites, in­flé­chit sa course vers le coeur de l’em­pire en­ne­mi. Da­rius n’a plus qu’à je­ter toutes ses forces dans la ba­taille : il at­tire les ar­mées d’alexandre au nord de l’irak ac­tuel, près de Mos­soul, dans la plaine de Gau­ga­méles, pour ce qui va être un vé­ri­table choc de ci­vi­li­sa­tions. D’un cô­té les 300 000 hommes du Grand Roi, troupe hé­té­ro­clite ve­nue de tout l’em­pire, où les contin­gents parlent cha­cun leur langue d’ori­gine, et de l’autre 40 000 Grecs. Da­rius a beau lan­cer ses chars à faux et ses élé­phants, rien n’y fait : la ba­taille tourne à l’avan­tage des Grecs. Pour Da­rius, tout est ter­mi­né : il réus­sit à s’en­fuir avec ses Im­mor­tels, mais aban­donne son tré­sor : une cen­taine de tonnes d’ar­gent. Cou­ron­né roi d’asie, Alexandre entre peu après dans Ba­by­lone, avant de dé­fer­ler sur l’iran, où il in­cen­die Per­sé­po­lis. Tou­te­fois, les gou­ver­neurs mi­li­taires perses, les sa­trapes, qui, loin de la ca­pi­tale, ont ten­dance à se prendre pour des vice-rois, se ré­voltent dans les ter­ri­toires ap­pa­rem­ment sou­mis, et Alexandre, presque mal­gré lui, est ain­si en­traî­né vers les mon­tagnes af­ghanes : Da­rius ayant été as­sas­si­né par son al­lié Bes­sos, sa­trape de Bac­triane qui s’est au­to­pro­cla­mé roi sous le nom d’ar­taxerxès, Alexandre lui rend les hon­neurs fu­nèbres et en­tre­prend, en en­ne­mi gé­né­reux, de le ven­ger. Il se lance donc dans une course- pour­suite par les hautes val­lées de l’in­du Kush, et rat­trape Bes­sos, que lui livrent ses com­plices. Alexandre le re­met à un frère du Grand Roi qui, se­lon la cou­tume, lui coupe le nez et les oreilles avant de le faire exé­cu­ter. Pour Alexandre, la mis­sion est ter­mi­née :

LES GRECS ÉCHANGENT LES « ÂPRES SOM­METS DE LEURS MON­TAGNES » CONTRE LES « RICHES PLAINES DE PERSE »

l’em­pire perse n’existe plus, la me­nace s’est éva­po­rée. Il est main­te­nant aux abords d’un Orient rê­vé, presque in­con­nu des Grecs, cette Inde qui ri­va­lise dans leur ima­gi­naire avec l’éthio­pie comme confins du monde. Ils dis­posent certes des « au­top­sies » (des rap­ports d’ex­pé­riences per­son­nelles) : le mé­de­cin Cté­sias dit ain­si y avoir vu des cy­no­cé­phales, des li­cornes, des lions à tête hu­maine, etc. L’aper­çu qu’en donnent des gens plus sé­rieux, comme le car­to­graphe Hé­ca­tée de Mi­let, reste éga­le­ment à la li­mite du fan­tas­tique. Ce sont bien peu d’in­for­ma­tions, mais à l’ap­pel de pe­tits princes lo­caux, Alexandre se lance quand même dans la conquête, avec 120 000 hommes, dont 60 000 com­bat­tants, de l’inde du nord-ouest. C’est pour lui le dé­but des vrais en­nuis. Ses sol­dats, qui ne com­prennent plus pour­quoi ils se battent, re­nâclent.

Alexandre ren­voie les vé­té­rans, mais les autres re­fusent d’al­ler plus loin. Par­ve­nu sur les rives de l’hy­phase (un af­fluent de la rive gauche de l’in­dus), il dis­pa­raît trois jours dans sa tente mais cède, et fait plan­ter là, pour la pos­té­ri­té, un écri­teau : « Ici s’est ar­rê­té Alexandre. » Nous sommes à l’au­tomne 326, il lui faut se tailler une route de re­tour vers Ba­by­lone. Il choi­sit pour ce­la de tra­ver­ser, vers le nord, le dé­sert du Ma­kran, dans l’ac­tuel Ba­lou­chis­tan. C’est un dé­sastre : che­vaux et bêtes de somme meurent de soif et Alexandre re­joint à grand-peine la ville de Suse, où il re­fait en­fin ses forces. Les an­ciens sa­trapes « sou­mis » s’agitent dès qu’il a le dos tour­né, et il dé­cide, pour créer, au­tant que faire se peut, un consen­sus entre les deux mondes, d’unir sym­bo­li­que­ment Eu­rope et Asie.

Les unions font la force

Quoi de mieux, alors, qu’un ma­riage – il convole en grande pompe avec Sta­tei­ra, fille de Da­rius – ou que 10 000 ma­riages ? Ce sont les fa­meuses Noces de Suse, au cours des­quelles, en fé­vrier 324, 10 000 de ses sol­dats épousent 10 000 jeunes filles du cru, mais se­lon le mode perse, à leur grand dam. Alexandre doit ache­ter leur ré­si­gna­tion en ré­glant toutes leurs dettes sur sa cas­sette per­son­nelle. Il fi­nit par re­joindre Ba­by­lone au prin­temps 323, pour y mou­rir – poi­son ? crise d’éthy­lisme ? ma­la­die ? – le 11 juin, à l’âge de 32 ans, après avoir re­çu une sé­rie d’am­bas­sades, no­tam­ment celles de Car­thage, de Li­bye, de Cy­ré­naïque, signe, peut-être, qu’il était en train de re­voir son idée de l’orient, en la re­cen­trant sur la Mé­di­ter­ra­née. En quelques an­nées, il a réus­si un tour de force, ce­lui d’hel­lé­ni­ser cet Orient ex­trême, si étran­ger aux men­ta­li­tés grecques : là, des royaumes « in­do-grecs » vont per­du­rer plu­sieurs siècles. Comment est-il par­ve­nu à pa­reille réus­site ? En re­ma­niant le maillage ad­mi­nis­tra­tif, en im­plan­tant dans les ter­ri­toires « li­bé­rés » des Grecs sou­vent ve­nus d’asie Mi­neure, en ur­ba­ni­sant la ré­gion par la créa­tion, par­fois de toutes pièces, de centres ur­bains (le géo­graphe Stra­bon parle du pays des « mille villes ») et en éloi­gnant

les élites lo­cales tout en as­so­ciant des Bac­triens de souche à l’ad­mi­nis­tra­tion se­con­daire. Si cet em­pire ne sur­vit pas à Alexandre, puis­qu’il éclate dès après sa mort en une sé­rie d’états ré­gio­naux di­ri­gés par ses prin­ci­paux lieu­te­nants, les « dia­doques », en Égypte (les La­gides), au­tour de Per­game (les At­ta­lides), en Asie (les Sé­leu­cides), etc. Les en­ti­tés qu’il a su, en un temps li­mi­té, im­plan­ter sur les ter­ri­toires na­guère sou­mis aux Perses re­nou­vellent et « mo­der­nisent » pour une du­rée non né­gli­geable la phy­sio­no­mie po­li­tique d’un Orient aux struc­tures ob­so­lètes. Ce syn­cré­tisme in­tel­li­gent si­gni­fie le dé­but d’une ex­plo­sion in­tel­lec­tuelle sans pré­cé­dent : à Per­game, le roi At­tale lance l’usage – ré­vo­lu­tion­naire – du par­che­min, et fonde sa propre bi­blio­thèque, comme les La­gides à Alexan­drie d’égypte, où ils ac­cu­mulent les ma­nus­crits, où Eu­clide en­seigne les ma­thé­ma­tiques, où Ar­chi­mède vient, de sa Si­cile, tra­vailler, sans comp­ter Apol­lo­nios de Per­ga et son Trai­té des co­niques, ou bien en­core Éra­tos­thène et Hip­parque, as­tro­nomes vi­sion­naires ! Quant à la vieille Athènes, elle perd dé­fi­ni­ti­ve­ment sa po­si­tion po­li­tique do­mi­nante et de­vient, et pour des siècles, la pre­mière uni­ver­si­té d’oc­ci­dent. L’axe du monde a chan­gé : en pre­nant phy­si­que­ment pos­ses­sion de cet Orient long­temps rê­vé, les Grecs ont in­suf­flé une nou­velle vie à leur propre ci­vi­li­sa­tion pour deux siècles. Ces vastes ter­ri­toires « orien­taux » , dé­sor­mais hel­lé­ni­sés, tombent pour­tant, les uns après les autres, à par­tir des an­nées 200, dans l’es­car­celle de Rome, la nou­velle puis­sance mon­tante. Mais les Ro­mains, prag­ma­tiques avant tout, n’en­vi­sagent l’orient que pour ce qu’il peut leur ap­por­ter. L’ex­pan­sion afri­caine ? Le ré­sul­tat de trois guerres où la tu­ni­sienne Car­thage s’est clai­re­ment at­ta­quée à l’exis­tence même de Rome. L’ex­pan­sion vers la Grèce et l’asie Mi­neure ? Des hé­ri­tages : en 133, le roi At­tale lègue au peuple ro­main son pe­tit royaume de Per­game, qui n’est plus éco­no­mi­que­ment viable, et en 74, le roi Ni­co­mède de Bi­thy­nie en fait au­tant. L’orient ro­main se consti­tue vé­ri­ta­ble­ment dans les an­nées 60 av. J.-C. sous l’im­pul­sion d’un homme po­li­tique d’en­ver­gure, Pom­pée « le Grand » (106-48), prin­ci­pal ri­val de Cé­sar, qui, s’ap­puyant sur le mo­dèle d’alexandre, s’avance, mis­sion­né par le sé­nat, plus loin vers l’est que ne l’a ja­mais fait au­cun Ro­main : il anéan­tit en – 67 les pi­rates de la Mé­di­ter­ra­née, puis s’at­taque au roi du Pont (sur les bords de la mer Noire), Mi­thri­date, qui conteste à Rome les ré­gions ana­to­liennes, et met la main sur l’ar­mé­nie avant de mar­cher vers la Cas­pienne. Puis il em­porte la vaste Sy­rie, ré­gion in­gou­ver­nable, dé­chi­rée entre po­ten­tats grecs, ara­méens ou arabes et in­fes­tée de chefs de bande, dont il éli­mine les plus no­toires. Il la pa­ci­fie au­tant que faire se peut en la trans­for­mant en pro­vince ro­maine.

La gloire se gagne au Le­vant

Pom­pée ar­rache aux Grecs le royaume has­mo­néen – la Ju­dée, ain­si nom­mée de­puis la ré­volte des Mac­ca­bées en 167 av. J.-C. contre la po­li­tique d’hel­lé­ni­sa­tion des Sé­leu­cides – et s’em­pare de Jé­ru­sa­lem, en – 63. L’orient ro­main, ain­si consti­tué, n’est plus qu’un sys­tème de pro­vinces et de « royaumes-clients ». Mais cet Orient n’est pas une fin – le Ro­main n’a pas l’in­ten­tion d’en être le po­ten­tat – mais juste un moyen de par­ve­nir lé­ga­le­ment au pou­voir : Pom­pée qui, comme d’autres au­jourd’hui, est al­lé cher­cher au loin une no­to­rié­té qui lui échap­pait sur place, rentre à Rome au­réo­lé d’un pres­tige qua­si alexan­drin.

Quant à l’égypte, le plus pres­ti­gieux fleu­ron de l’em­pire, son his­toire et sa ri­chesse lui donnent une place à part, mais c’est sans grand trau­ma­tisme qu’elle de­vient elle aus­si, un peu plus tard, pro­vince ro­maine. Cé­sar puis An­toine ne voient en elle qu’un pays aux ri­chesses mal gar­dées. L’or d’égypte doit leur per­mettre de prendre le pou­voir dans la seule ville digne d’in­té­rêt : Rome. La mal­heu­reuse Cléopâtre use en vain de ses ar­gu­ments per­son­nels pour lui évi­ter la ro­ma­ni­sa­tion. Son pays ne se­ra plus, bien­tôt, qu’un ré­ser­voir de blé, comme le reste de l’afrique du Nord, et on vien­dra y faire du tourisme cul­tu­rel, à l’image des em­pe­reurs Tra­jan ou Ha­drien. Reste une épine : la Ju­dée, avec sa culture re­li­gieuse si ré­tive à l’as­si­mi­la­tion et à la­quelle les Ro­mains, sur­tout quand il s’agit des règles om­bra­geuses de pu­re­té ri­tuelle, ne com­prennent rien. On fi­nit par trou­ver un roi, certes orien­tal, mais amou­reux de la culture ro­maine et admirateur de l’em­pe­reur Au­guste, pour or­ga­ni­ser son pays sur ce mo­dèle : Hé­rode le Grand (– 73 - 4 apr. J.-C.) qui, après avoir as­su­ré la sta­bi­li­té de son pou­voir en as­sas­si­nant sa belle-mère, sa femme et trois de ses fils, se lance dans une ur­ba­ni­sa­tion cen­sée fixer et cal­mer les po­pu­la­tions, avec la créa­tion de ci­tés comme la cé­lèbre Cé­sa­rée ma­ri­time, de for­te­resses comme celle de Mas­sa­da, et de théâtres et d’am­phi­théâtres comme ceux de… Jé­ru­sa­lem. Mais la culture lo­cale ne se dis­sout pas dans le mo­dèle au­gus­téen, les peuples se ré­voltent. En 63, c’est l’em­bra­se­ment gé­né­ral ; en 71, l’em­pe­reur Ti­tus rase Jé­ru­sa­lem, in­cen­die le Temple et en em­porte les dé­pouilles à Rome. La lé­gende juive s’en­ra­cine trois ans plus tard dans un haut fait, le sui­cide col­lec­tif des zé­lotes sur les hau­teurs de Mas­sa­da (lire l’en­ca­dré p. 11), et la Ju­dée rentre dans le rang. Ces désordres orien­taux troublent à l’ex­cès la pax ro­ma­na, d’au­tant que la me­nacent des « bar­bares » – tels les Parthes – ve­nus d’un Orient à nou­veau in­quié­tant, po­pu­la­tions mou­vantes et vin­di­ca­tives contre les­quelles s’acharne le der­nier em­pe­reur con­qué­rant, Tra­jan, of­fi­cier de car­rière réa­liste et sans illu­sions. Le temps des am­bi­tions ter­ri­to­riales est pas­sé. Vient l’heure de ces mu­railles aléa­toires der­rière les­quelles tente de s’abri­ter l’oc­ci­dent d’au­jourd’hui. Ici, c’est le limes, qui marque la li­mite des am­bi­tions ro­maines, le long de la Cap­pa­doce, de l’ar­mé­nie, de la Mé­so­po­ta­mie ou de l’ara­bie… De cette vo­lon­té de re­tran­che­ment té­moigne au­jourd’hui en­core, sur le limes tri­po­li­ta­nus, la somp­tueuse Lep­tis Magna, éton­nante ré­plique de Rome édi­fiée aux confins de sa Li­bye na­tale par Sep­time Sé­vère (146-211), et qui at­tend, sur le ri­vage des Syrtes, telle le Dro­go du Dé­sert des Tar­tares, la me­nace iné­luc­table d’un Orient ir­ré­mé­dia­ble­ment con­qué­rant. u

LAN­CÉ VERS LA GLOIRE Alexandre le Grand (à g.) écrase les Perses de Da­rius, ju­ché sur son char de guerre, lors de la ba­taille d’is­sos (333 av. J.-C.). • Pom­péi, vers 100 av. J.-C., d’après Phi­loxène d’éré­trie (IVE s. av. J.-C.). Mu­sée ar­chéo­lo­gique, Naple

UNION MIXTE Pour unir Grecs et Perses, le Con­qué­rant épouse, lors des Noces de Suse, la fille de Da­rius, Sta­tei­ra. • Fresque de Baz­zi di So­do­ma (14771549), Vil­la del­la Far­ne­si­na, Rome.

BEL HÉ­RI­TAGE Né de la ren­contre de deux mondes, l’art gré­co­boud­dhique se dé­ve­loppe, jus­qu’au IVE siècle apr. J.-C. au nord-ouest de l’inde et à l’est de l’af­gha­nis­tan. Gé­nie por­teur d’of­frandes de fleurs, mu­sée Gui­met, Pa­ris.

TRA­VAIL DE RO­MAINS Sous la fé­rule de la Ré­pu­blique puis de l’em­pire, les ci­tés des pro­vinces orien­tales connaissent un âge d’or : ici Cé­sa­rée en Ju­dée (Is­raël), em­bel­lie par Hé­rode le Grand, fi­dèle al­lié de Rome.

EXO­TISME Dans ces terres loin­taines, où tout est pos­sible, le vi­si­teur ve­nu de l’ouest dé­couvre une na­ture et des êtres bien étranges. • Mi­nia­ture an­glaise (1445).

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