Charles le Té­mé­raire et le « grand épou­van­te­ment de Bour­gogne »

Historia - - Dossier Les Princes Flamboyants -

Des quatre ducs de Bour­gogne de la mai­son de Va­lois, le der­nier, Charles, le « Té­mé­raire », est ce­lui dont l’ac­tion, qui s’est sol­dée par un échec, dé­bouche sur ce qu’un contem­po­rain a ap­pe­lé « le grand épou­van­te­ment de Bour­gogne »… Pré­sen­té au mieux comme té­mé­raire, au pire comme fré­né­tique, Charles est dé­crit comme me­nant une suite de guerres in­sen­sées et ter­mi­nant mi­sé­ra­ble­ment sous les murs de Nan­cy, le 5 jan­vier 1477. À sa mort, il laisse son unique hé­ri­tière face à des su­jets en ré­volte et des en­ne­mis dé­chaî­nés – dont Louis XI n’est pas le moindre. Tout l’édi­fice éri­gé par ses pré­dé­ces­seurs s’écroule. Le bi­lan est ca­tas­tro­phique et les ju­ge­ments por­tés sur ce duc sont bien sou­vent né­ga­tifs. L’image du Té­mé­raire a, in­con­tes­ta­ble­ment, pâ­ti de ce que ses ad­ver­saires ont écrit sur lui. Les Suisses le dé­si­gnent comme le diable in­car­né ( Der Her­zog ist Lu­zi­fer – « Le duc, c’est Lu­ci­fer », écrit un chro­ni­queur), mais c’est sur­tout l’his­to­rio­gra­phie fran­çaise qui a pro­pa­gé l’idée se­lon la­quelle le duc de Bour­gogne était un fou mé­ga­lo­mane. Au coeur de cette ré­pu­ta­tion, l’oeuvre de Phi­lippe de Com­mynes. Ce mé­mo­ria­liste et his­to­rien au ta­lent re­mar­quable, is­su de la no­blesse de Flandre, a, comme ses pa­rents, ser­vi la mai­son de Bour­gogne. Mais, en 1472, alors qu’il fait par­tie de l’hô­tel de Charles le Té­mé­raire, il fait dé­fec­tion et se ral­lie à Louis XI. En écri­vant ses Mé­moires, il en­tend donc noir­cir la fi­gure du duc de Bour­gogne, mau­vais maître qu’il a quit­té pour de bonnes rai­sons. Il dé­nonce sa bru­ta­li­té et son obs­ti­na­tion, celle-là même qui le conduit à re­je­ter l’avis de ses conseillers. Ré­su­mant l’am­bi­tion in­sa­tiable dont son an­cien maître est dé­vo­ré, il écrit : « La moi­tié de l’eu­rope ne l’eût su conten­ter. » Il af­firme même que Dieu a en­voyé ce prince à ses su­jets pour les châ­tier des pé­chés qu’ils ont com­mis ! À la suite de Com­mynes, beau­coup d’au­teurs ont dé­crit Charles comme un per­son­nage ro­ma­nesque, à l’am­bi­tion dé­rai­son­nable. La réa­li­té est tout autre : fon­da­teur d’un État so­li­de­ment struc­tu­ré, créa­teur d’ins­ti­tu­tions mo­dernes, po­li­tique réa­liste et bru­tal, il tente de conso­li­der une construc­tion po­li­tique et ter­ri­to­riale entre France et Em­pire. Il veut s’im­po­ser à ses ad­ver­saires par la di­plo­ma­tie et par la guerre afin d’oc­cu­per une place ma­jeure dans l’es­pace ger­ma­nique en se fai­sant élire roi des Ro­mains. C’est en pour­sui­vant ce but qu’il ac­quiert la haute Al­sace en 1469 ; qu’il fait la conquête du du­ché de Gueldre en 1473 ; qu’il in­ter­vient mi­li­tai­re­ment pour ar­bi­trer un conflit dans la prin­ci­pau­té ar­chi­épis­co­pale de Co­logne en 1474 ; qu’il conquiert le du­ché de Lor­raine en 1475, puis entre en cam­pagne contre les Suisses, qui ont agres­sé le du­ché de Sa­voie, son al­lié. Au­cune in­co­hé­rence dans cette suite d’en­tre­prises qui en­cadrent la grande con­fé­rence qui se tient à Trèves en 1473, au cours de la­quelle le duc tente d’ob­te­nir le sou­tien de l’em­pe­reur Fré­dé­ric III de Habs­bourg. Et si son aven­ture s’achève lors de la ba­taille de Nan­cy – qui op­pose Charles au duc de Lor­raine Re­né II et aux Suisses –, c’est que, dans ce mo­ment de crise mi­li­taire et di­plo­ma­tique, le main­tien du du­ché de Lor­raine sous l’em­prise bour­gui­gnonne est une né­ces­si­té stra­té­gique ma­jeure. Contrai­re­ment à ce qu’on a trop sou­vent écrit, la mort de Charles le Té­mé­raire, si elle ouvre une pé­riode de troubles, ne fait pas dis­pa­raître l’état bour­gui­gnon : dès août 1477, Ma­rie de Bour­gogne, fille de Charles, épouse Maxi­mi­lien Ier de Habs­bourg, ar­chi­duc d’au­triche et fils de l’em­pe­reur Fré­dé­ric III. Cette union fait naître une nou­velle puis­sance eu­ro­péenne, hé­ri­tière di­recte de l’état bour­gui­gnon. Or l’al­liance Bour­gogne-habs­bourg est le pro­duit des pro­jets po­li­tiques du Té­mé­raire, qu’en l’oc­cur­rence on de­vrait plu­tôt ap­pe­ler Charles l’« Avi­sé ». Mais le ju­ge­ment de l’his­toire sur les vain­cus est tou­jours dé­fa­vo­rable. Là en­core, lais­sons la pa­role à Com­mynes, qui écrit du duc de Bour­gogne : « Or, toutes ses pen­sées sont fi­nies et le tout a tour­né à son pré­ju­dice et à sa honte, car ce sont tou­jours ceux qui gagnent qui ont l’hon­neur. » u B. S.

HO­NO­RÉ Ru­bens (1577-1640) réa­lise ce por­trait du Té­mé­raire vers 1618. Au ser­vice de l’ar­chi­duc Al­bert de Habs­bourg, il peint un duc de Bour­gogne bien éloi­gné de sa lé­gende noire.

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