Jean de France, duc de Ber­ry, le prince bâ­tis­seur

Clé­mence Ray­naud

Historia - - Sommaire Nos - PAR CLÉ­MENCE RAY­NAUD

Troi­sième fils du roi Jean II le Bon, Jean de­vient à 20 ans duc de Ber­ry et d’au­vergne (1360) puis comte de Poi­tou (1372). Dans ce vaste apa­nage qui consti­tue un es­pace po­li­tique en­tiè­re­ment nou­veau, le duc en­gage, vers 1370, un am­bi­tieux pro­gramme de tra­vaux. Après la mort de Charles V en 1380, l’ac­ti­vi­té des chan­tiers du­caux semble en­core s’in­ten­si­fier alors que le prince, au faîte de sa puis­sance, par­tage avec ses frères la conduite du royaume du­rant la mi­no­ri­té de Charles VI : dans les ca­pi­tales des pro­vinces consti­tuant l’apa­nage, il pour­suit des tra­vaux d’am­pleur dans les pa­lais de Bourges, de Riom et de Poi­tiers. De même, il trans­forme en ré­si­dences confor­tables et luxueuses ses châ­teaux de Me­hun-sur-yèvre (Ber­ry), de No­nette (Au­vergne) et de Poi­tiers. À Pa­ris, en­fin, il en­tre­prend la construc­tion de l’hô­tel de Nesle, qui abrite sa ré­si­dence prin­ci­pale dans la ca­pi­tale du royaume.

Du rayon­nant au flam­boyant

Dans les an­nées 1390, alors que l’au­to­ri­té royale est af­fai­blie par les épi­sodes de dé­mence dont souffre Charles VI, le duc de Ber­ry se fo­ca­lise sur son chan­tier le plus am­bi­tieux, la construc­tion d’une sainte- cha­pelle dans son pa­lais de Bourges, qu’il veut « à l’image de la cha­pelle royale de Pa­ris ». En quelques an­nées, il fait éle­ver un édi­fice sur ce mo­dèle – em­blème par ex­cel­lence du pou­voir royal –, qu’il cherche même à sur­pas­ser en lui don­nant des di­men­sions lé­gè­re­ment su­pé­rieures et en y ins­tal­lant un cha­pitre plus nom­breux, com­po­sé de 45 clercs. Pour ses nom­breuses construc­tions, Jean de Ber­ry choi­sit gé­né­ra­le­ment un style neuf, dont la concep­tion s’af­fran­chit du go­thique rayon­nant en­core en fa­veur à Pa­ris dans les an­nées 13701380. Ap­pa­ru pré­co­ce­ment sur les chan­tiers du duc, ce nou­veau style, qu’il est au­jourd’hui conve­nu d’ap­pe­ler « flam­boyant », doit son nom au tra­cé mou­ve­men­té que suivent les rem­plages des fe­nêtres, dont les courbes et contre­courbes évoquent des flammes. En rup- ture avec la tra­di­tion rayon­nante, le choix du prince n’est pro­ba­ble­ment pas dé­nué d’ar­rière-pen­sées po­li­tiques : éle­vées dans un style original et ho­mo­gène, les nou­velles construc­tions marquent con­crè­te­ment la pré­sence du pre­mier duc de Ber­ry dans un apa­nage ré­cent. Ce­pen­dant, la réus­site d’une po­li­tique de construc­tion aus­si am­bi­tieuse sou­lève des ques­tions : comment le duc par­vient-il à réa­li­ser, dans un style né­ces­si­tant de nou­veaux sa­voir- faire, des bâ­ti­ments aus­si nom­breux et dis­per­sés sur un vaste ter­ri­toire ? Les comptes du­caux ré­vèlent la mise en place d’une struc­ture éton­nam­ment cen­tra­li­sée de

la maî­trise des oeuvres du prince. Il com­mence par créer une charge de « maître gé­né­ral des oeuvres », qu’il confie au ma­çon et sculp­teur Guy de Damp­mar­tin. Ce der­nier conçoit une or­ga­ni­sa­tion for­te­ment hié­rar­chi­sée ; il s’en­toure de « lieu­te­nants » , qui agissent comme des hommes de confiance, ca­pables de conduire les chan­tiers en son ab­sence. Par ailleurs, Damp­mar­tin em­ploie des ar­ti­sans très qua­li­fiés, qu’il dé­place, se­lon les né­ces­si­tés, d’un chan­tier à l’autre.

Maître d’ou­vrage mis en scène

À Poi­tiers et à Riom, la sur­veillance des chan­tiers et l’exé­cu­tion des tra­vaux dé­li­cats, comme la taille des ga­ba­rits, sont confiées à des ma­çons et à des ou­vriers ayant dé­jà fait leurs preuves. C’est le cas de Claus de Mayence, qui par­ti­cipe à la construc­tion de la grande vis du pa­lais de Bourges en 1380-1381, et que l’on re­trouve en 1384 à Riom, où il taille les ga­ba­rits du por­tail de la cha­pelle du pa­lais. Des équipes en­tières peuvent aus­si être dé­pla­cées. En jan­vier 1385, par exemple, plu­sieurs tailleurs de pierre quittent Me­hun-sur-yèvre pour Poi­tiers, où ils sont at­ten­dus sur le chan­tier du pa­lais. Ce fonc­tion­ne­ment semble re­le­ver d’une concep­tion en­core très sin­gu­lière à la fin du XIVE siècle. Il pré­sente l’in­té­rêt de ga­ran­tir une qua­li­té d’exé­cu­tion à la fois op­ti­male et ho­mo­gène. Mais il est sans doute plus coû­teux en dé­pla­ce­ments qu’une struc­ture ré­gio­nale, ins­ti­tuant des of­fices de maîtres d’oeuvre dans les dif­fé­rentes pro­vinces. Aus­si cette or­ga­ni­sa­tion tra­duit-elle l’am­bi­tion du maître d’ou­vrage, qui ap­pa­raît éga­le­ment dans l’at­ten­tion toute par­ti­cu­lière qu’il porte à ses pro­jets. Car le duc in­ter­vient per­son­nel­le­ment dans la di­rec­tion des tra­vaux en vi­si­tant ré­gu­liè­re­ment ses chan­tiers. À par­tir des an­nées 1380, alors qu’il passe l’es­sen­tiel de son temps à Pa­ris, Jean tient ain­si à mar­quer de son au­to­ri­té les étapes im­por­tantes de ses construc­tions. Mais cette im­pli­ca­tion, une fois en­core, n’est pas sans ob­jec­tif po­li­tique. Il semble que le bâ­tis­seur se soit mis en scène au cours de cé­ré­mo­nies, comme au châ­teau de Me­hun-sur-yèvre, où il pose la pre­mière pierre du pont de la cha­pelle en avril 1385. Ain­si l’ou­ver­ture d’un chan­tier consti­tue-t-elle une oc­ca­sion, pour le duc, de mar­quer les es­prits. On voit donc comment le soin ap­por­té par Jean de Ber­ry à la conduite de ses chan­tiers comme à son image de bâ­tis­seur nous ren­seigne sur le rôle de la construc­tion dans l’exer­cice du pou­voir à la fin du XIVE siècle. Dans un contexte mar­qué par l’émer­gence de l’opi­nion pu­blique, elle per­met au prince d’af­fir­mer sa puis­sance dans un ter­ri­toire po­li­tique nou­veau, mais aus­si de te­nir son rang dans une pé­riode de dés­équi­libres po­li­tiques, ca­rac­té­ri­sés par l’af­fai­blis­se­ment du pou­voir royal au pro­fit des princes apa­na­gistes. u

NOUR­RIR SA RÉ­PU­TA­TION L’ou­ver­ture de chan­tiers ou l’or­ga­ni­sa­tion de ban­quets de­viennent au­tant de pré­textes lui per­met­tant d’af­fi­cher et d’af­fir­mer sa puis­sance po­li­tique.

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