Louis d’or­léans, le faste fu­rieux d’un am­bi­tieux

Alain Mar­chan­disse

Historia - - Sommaire Nos - PAR ALAIN MAR­CHAN­DISSE

S’il n’est ja­mais agréable, pour un spor­tif, de se re­trou­ver au pied du po­dium, l’on n’ap­pré­cie pas da­van­tage d’être le se­cond, à plus forte rai­son lorsque l’on est un prince des lis. Telle est la si­tua­tion de Louis d’or­léans ( 1372- 1407), fils de Charles V et frère unique de Charles VI. Son père au­rait vou­lu le ma­rier avec l’hé­ri­tière de Hon­grie – ce qui lui au­rait pro­cu­ré, outre la suc­ces­sion hon­groise, des droits sur Naples, la Si­cile et la Pro­vence –, mais le pro­jet ca­pote. Louis, dès son ado­les­cence, sou­haite exer­cer des res­pon­sa­bi­li­tés po­li­tiques dans le royaume de son frère, dont il n’est, phy­si­que­ment, que le ché­tif re­flet. Certes, si Charles VI meurt sans en­fant, il lui suc­cé­de­ra. Mais l’in­cer­ti­tude est grande et la pro­ba­bi­li­té plus éle­vée en­core de res­ter seule­ment le pre­mier de ses conseillers. En at­ten­dant, il est peu ti­tré : comte de Va­lois, puis de Tou­raine (1386), il n’ob­tient le du­ché d’or­léans qu’en 1392 et est confron­té à ses puis­sants oncles, les ducs de Ber­ry, de Bour­gogne et d’an­jou. Louis va, dès lors, consa­crer toute son éner­gie à d’autres ma­tières. Peu en­clin aux exer­cices phy­siques, le duc est pur in­tel­lect ; ins­truit, d’un ca­rac­tère po­sé et d’un verbe pon­dé­ré, il est doué pour l’ar­gu­tie ju­ri­dique, la di­plo­ma­tie, la po­li­tique. Mais il es­time que l’as­tro­lo­gie sert cette der­nière et il se pas­sionne bien­tôt pour les sciences oc­cultes – ce qui ne laisse pas d’in­quié­ter ses proches. Cer­tains chro­ni­queurs, Frois­sart no­tam­ment, lui prêtent quan­ti­té de vices, les jeux de ha­sard, les beu­ve­ries et de nom­breuses aven­tures amou­reuses.

En ma­tière de femmes, deux seule­ment mé­ritent d’être évo­quées. Son épouse, tout d’abord : Va­len­tine Vis­con­ti, à la­quelle il s’unit en 1389. Fille du sei­gneur de Mi­lan, elle lui ap­porte en dot deux com­tés ain­si que l’en­semble des sei­gneu­ries mi­la­naises, au cas où son père mour­rait sans hé­ri­tier. Mais c’est une étran­gère et une femme. Elle est peu ai­mée et on s’en mé­fie. L’on en ou­blie­rait que Louis et Va­len­tine au­ront pour fils le poète Charles d’or­léans. Et puis, de ses amours adul­tères avec Ma­riette d’en­ghien naî­tra, en 1403, Jean d’or­léans, plus connu sous le nom de Du­nois, com­pa­gnon de Jeanne d’arc. C’est sans doute dans la com­mande ar­tis­tique que le couple prin­cier dé­ploie­ra le plus grand dy­na­misme. Les in­ves­tis­se­ments du duc d’or­léans en ma­tière d’ar­chi­tec­ture ci­vile, ur­baine et re­li­gieuse sont consi­dé­rables. On lui doit la re­cons­truc­tion des châ­teaux de Pier­re­fonds et de La Fer­té-mi­lon, et l’achè­ve­ment de ce­lui de Cou­cy, qui ab­sorbent d’ex­cep­tion­nels cré­dits. À Pa­ris, il amé­nage de luxueux hô­tels. Il y fonde aus­si de nom­breuses cha­pelles no­tam­ment au couvent des Cé­les­tins – où la né­cro­pole fa­mi­liale des Or­léans de­vait être éri­gée – et sur ses terres. Les in­ven­taires lais­sés par Louis d’or­léans et Va­len­tine Vis­con­ti té­moignent de leurs com­mandes et de leurs achats dis­pen­dieux en ta­pis­se­ries, joyaux et pièces d’or­fè­vre­rie de toute sorte. L’on ne peut avoir meilleure idée du de­gré de raf­fi­ne­ment et de ma­gni­fi­cence de tous ces ob­jets qu’en ad­mi­rant Le Che­val d’or (pho­to) , ca­deau de la reine à Charles VI pour le Nou­vel An 1405. Sur une ar­chi­tec­ture d’or à deux étages – ter­restre et cé­leste – s’offrent à nos yeux des per­son­nages, le roi lui-même, un che­val et un mou­ton en or émaillé, tan­dis qu’une Vierge trône sous un feuillage où une pro­fu­sion de fruits et de fleurs est ren­due par sa­phirs, ru­bis et perles. Et puis il y a la li­brai­rie du duc, riche d’oeuvres clas­siques la­tines, de phi­lo­so­phie po­li­tique – Louis lit Aris­tote et saint Au­gus­tin –, de grandes en­cy­clo­pé­dies mé­dié­vales, soit des ma­nus­crits sou­vent très ri­che­ment en­lu­mi­nés. Ain­si en est-il de ce livre d’heures in­ache­vé ap­pa­ru il y a peu sur le mar­ché de l’art, dont les des­sins sont at­tri­bués aux frères Lim­bourg, les ar­tistes aux­quels l’on doit Les Très Riches heures de Jean de Ber­ry . Il se pour­rait que ce der­nier ait com­man­dé le livre nou­vel­le­ment dé­cou­vert pour le couple du­cal d’or­léans. En­fin, l’on note le sou­tien que ce der­nier ap­porte aux ar­ti­sans et aux hommes de lettres. Par­mi ces écri­vains, l’on peut men­tion­ner le poète Eus­tache Des­champs, Ch­ris­tine de Pi­zan – la pre­mière à avoir pu vivre de sa plume –, qui pare Louis de toutes les qua­li­tés, et le ju­riste Ho­no­ré Bo­vet, dont l’arbre des ba­tailles traite no­tam­ment de la guerre et du droit des gens.

Der­nier do­maine dans le­quel Louis d’or­léans ex­celle : l’in­trigue, celle qui pour­rait le conduire au trône. D’au­tant que Charles VI ne gué­ri­ra ja­mais de ses ac­cès de fo­lie. Dans une âpre lutte pour s’ap­pro­prier le gou­ver­ne­ment de la France et les fi­nances royales, il se heurte à son oncle Phi­lippe le Har­di et, après sa mort, en 1404, à son suc­ces­seur, Jean sans Peur, ra­pi­de­ment évin­cé des rouages de l’état par son cou­sin Or­léans. Prompt à des dé­penses exa­gé­rées sur le compte du tré­sor pu­blic, hos­tile à toute ré­forme, em­por­té dans le tour­billon des fêtes, où il fré­quente la reine de France Isa­beau de Ba­vière, Louis fi­nit par fo­ca­li­ser tous les mé­con­ten­te­ments sur sa per­sonne. Le 23 no­vembre 1407, il est as­sas­si­né en plein Pa­ris, rue Vieille-du-temple, au sor­tir de la de­meure de la reine. Il est ra­pi­de­ment pa­tent que ce sont des séides de Jean sans Peur qui ont com­mis ce meurtre po­li­tique. As­sas­si­nat que le duc de Bour­gogne par­vien­dra sans grande dif­fi­cul­té à faire pas­ser pour un ty­ran­ni­cide, et donc un acte de sa­lut na­tio­nal. Une oeuvre littéraire, Le Songe vé­ri­table, sou­hai­te­ra à Louis d’or­léans tous les tour­ments de l’en­fer : « Cin­quante dia­blesses fon­dront de l’or bouillant dans sa bouche plus de cent fois par jours, elles l’ac­ca­ble­ront de leur pu­nai­sie en cou­chant avec lui la nuit, cin­quante diables ac­cro­che­ront quatre cents dés de plomb pe­sant plus de cent livres à cha­cun de ses doigts, et, en guise de fête, le fe­ront par feu dan­ser. » u

ÉTRENNES Chef-d’oeuvre en émail, or et pierres pré­cieuses fa­bri­qué pour le roi, ce Che­val d’or montre la vir­tuo­si­té d’ar­tistes au­près des­quels Louis mul­ti­plie lui aus­si les com­mandes pour as­seoir son pres­tige.

ÉTER­NEL SE­COND Fils de roi, frère de roi, Louis fait tout pour ac­ca­pa­rer le pou­voir. Mais ce prince in­tri­gant est aus­si l’un des grands dé­fen­seurs des arts.

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