Les Bour­bons ou l’es­prit de cha­pelle

Laurent Vis­sière

Historia - - Sommaire Nos - PAR LAURENT VIS­SIÈRE

À la fin du Moyen Âge, les Bour­bons n’ont pas en­core les pré­ten­tions royales qui fe­ront d’eux l’une des prin­ci­pales dy­nas­ties eu­ro­péennes, mais ils sont très fiers de des­cendre en ligne di­recte de Saint Louis. Tout en consti­tuant une for­mi­dable prin­ci­pau­té au sein du royaume de France, ils dé­ve­loppent une éton­nante mys­tique qui as­so­cie le culte de leur saint an­cêtre à ce­lui du Ch­rist, et les saintes-cha­pelles qu’ils érigent avec os­ten­ta­tion sur leurs fiefs viennent té­moi­gner de la splen­deur de leur li­gnage. La prin­ci­pau­té bour­bon­naise ne re­coupe au­cune an­cienne pro­vince, mais ré­sulte de la po­li­tique ha­bile et pa­tiente d’une fa­mille. En 1276, le der­nier fils de Saint Louis, Ro­bert ( v. 1256- 1317), épouse l’unique hé­ri­tière de l’an­cienne mai­son des Bour­bons ; elle ap­porte dans sa cor­beille un bel en­semble ter­ri­to­rial au­tour du châ­teau épo­nyme de Bour­bon-l’ar­cham­bault. Leurs des­cen­dants font éri­ger leur do­maine en du­ché-pai­rie dès 1327 et l’agran­dissent avec, entre autres, le Fo­rez (1372), le Beau­jo­lais ( 1400) et l’au­vergne ( 1425). Au XVE siècle, les Bour­bons se re­trouvent ain­si à la tête de l’une des plus vastes prin­ci­pau­tés du royaume – l’équi­valent de huit dé­par­te­ments ac­tuels. Mais celle-ci se ré­vèle fra­gile, car, pour la qua­si-to­ta­li­té de leurs fiefs, ils res­tent feu­da­taires du roi de France. Et cette par­ti­cu­la­ri­té les dis­tingue de la plu­part des autres princes, comme les ducs de Bre­tagne et de Bour­gogne, qui ont su pré­ser­ver ou ac­qué­rir une se­mi-in­dé­pen­dance. Plus grave : le roi n’a per­mis aux Bour­bons d’ac­qué­rir l’au­vergne qu’en trans­for­mant leur en­semble ter­ri­to­rial en apa­nage. Ce­la si­gni­fie que, en l’ab­sence d’hé­ri­tier mâle, tous leurs fiefs fe­ront re­tour à la cou­ronne.

À l’ombre des mo­narques

Po­li­ti­que­ment, la marge de ma­noeuvre des Bour­bons ap­pa­raît donc as­sez faible. Mais leurs vel­léi­tés d’in­dé­pen­dance res­tent éga­le­ment li­mi­tées, car ils pré­fèrent jouer la carte de la mo­nar­chie : cou­sins des rois, ils se pré­sentent aus­si comme leurs meilleurs sou­tiens – ce que ré­vèlent leurs états de ser­vice. Louis Ier de Bour­bon (1279-1341) mène les ar­mées royales du­rant toute sa vie ; son fils Pierre Ier (1311-1356) est bles­sé à Cré­cy et meurt à la ba­taille de Poi­tiers ; Louis II (1337-1410), consi­dé­ré comme l’un des meilleurs gé­né­raux de Charles V, par­ti­cipe très ac­ti­ve­ment à la dé­li­vrance du royaume ; Jean Ier (1381-1434), pris à Azin­court, meurt cap­tif en An­gle­terre… Au XVE siècle, les ducs de Bour­bons conti­nuent à te­nir leur rang au conseil du roi, même si leurs rap­ports avec Charles VII et Louis XI sont par­fois conflic­tuels. Ils re­trouvent d’ailleurs une place pré­émi­nente à la cour, grâce à Pierre II (1438-1503), de­ve­nu duc en 1488, et son épouse, Anne de France – la fille de Louis XI. C’est ce couple qui tient la ré­gence du royaume à la mort du roi (1483), et plus tard, lors de l’ex­pé­di­tion na­po­li­taine de Charles VIII (1494-1495).

Vi­vant à Pa­ris et dans la fa­mi­lia­ri­té des rois, les Bour­bons n’in­ves­tissent que len­te­ment sur leurs terres. C’est seule­ment dans la se­conde moi­tié du XIVE siècle que Louis II prend en main la prin­ci­pau­té et fait de Mou­lins sa « ca­pi­tale ». De­puis son for­mi­dable pa­lais for­ti­fié, il fa­vo­rise le dé­ve­lop­pe­ment de la mo­deste ci­té, qui n’était même pas une pa­roisse, et y fonde une splen­dide col­lé­giale. Contrai­re­ment à ses an­cêtres, qui s’étaient fait en­ter­rer à Pa­ris, Louis II élit sa sé­pul­ture dans le prieu­ré voi­sin de Sou­vi­gny, qui va ain­si de­ve­nir la né­cro­pole dy­nas­tique des Bour­bons. Pen­dant plus d’un siècle, c’est donc à Mou­lins que va battre le coeur de la pai­sible prin­ci­pau­té bour­bon­naise. Grâce aux re­ve­nus féo­daux et aux pen­sions royales, les Bour­bons peuvent s’of­frir les ser­vices des meilleurs ar­tistes de leur temps, comme le fa­meux Jean Hey, mieux connu sous le nom de Maître de Mou­lins. Ar­chi­tectes, peintres, poètes et mu­si­ciens fré­quentent la cour du­cale, en quête de com­mandes et de pen­sions, et contri­buent à sa re­nom­mée.

La construc­tion po­li­tique des Bour­bons se double et se jus­ti­fie par une sin­gu­lière construc­tion mys­tique, vi­sant à exal­ter et à sa­cra­li­ser leur li­gnée. Plus que les autres princes fran­çais, avec qui ils cou­sinent pour­tant étroi­te­ment, ils mettent en exergue leur pa­ren­té avec Saint Louis. Ce mou­ve­ment com­mence avec Louis Ier, pe­tit-fils du saint roi et pre­mier duc de Bour­bon. Ce­lui-ci voue une vé­ri­table vé­né­ra­tion à son grand-père et, dès 1315, fonde sur son mo­dèle une sainte-cha­pelle en son châ­teau de Bour­bon-l’ar­cham­bault. À l’ori­gine, la Sainte- Cha­pelle était unique. Saint Louis avait conçu cet édi­fice comme un pro­di­gieux re­li­quaire pour abri­ter l’en­semble des re­liques de la Pas­sion, ac­quises de l’em­pe­reur de Cons­tan­ti­nople, mais le roi n’avait pas hé­si­té à en dis­traire quelques élé­ments pour faire des dons. La sainte-cha­pelle de Bour­bon ac­cueille ain­si un frag­ment de la Vraie Croix et une sainte épine, di­rec­te­ment is­sus du tré­sor pa­ri­sien. Du­rant la ma­jeure par­tie du XIVE siècle, l’érec­tion d’une sainte-cha­pelle est un acte d’es­sence royale. Charles V en fonde une au Vi­vier-en-brie (1352), et une se­conde à Vin­cennes (1379), et il faut at­tendre 1392 pour qu’un autre prince des lis, en l’oc­cur­rence le duc de Ber­ry, fasse de même à Bourges (lire p. 34-35). Le pres­tige que tirent les Bour­bons de celle de Bour­bonl’ar­cham­bault reste donc im­mense, et ce­la ex­plique que les suc­ces­seurs de Louis Ier en aient conti­nû­ment en­ri­chi le tré­sor. Mais à la fin du XVE siècle, alors que le du­ché touche à son apo­gée, le mo­deste édi­fice de Louis Ier pa­raît dé­sor­mais bien étri­qué et bien vieux… Le duc Jean II hé­site ce­pen­dant à faire abattre et re­cons­truire cette cha­pelle, qui est en soi trop sa­crée, trop char­gée de sym­boles. Il songe à trans­fé­rer les re­liques dans la col­lé­giale de Mou­lins, qui de­vien­drait ip­so fac­to sainte-cha­pelle à son tour.

Un dé­cor et un pro­gramme

Mais son an­cêtre avait so­len­nel­le­ment in­ter­dit tout trans­fert des­dites re­liques. En déses­poir de cause, le duc prend l’étrange par­ti d’éri­ger à cô­té de l’an­cienne cha­pelle un nou­vel édi­fice ab­so­lu­ment somp­tueux. Les saintes re­liques de­meurent conser­vées dans la vé­né­rable crypte, mais les cé­ré­mo­nies se font plu­tôt dans l’église neuve.

TRÈS CHÈRES RE­LIQUES De­puis la fin de l’an­ti­qui­té et la mul­ti­pli­ca­tion des églises, l’ha­bi­tude est prise de par­ta­ger le corps des saints afin que chaque au­tel contienne une par­celle de re­lique (de re­li­quus, « qui reste »). Ra­pi­de­ment, pos­sé­der les os­se­ments de saints re­nom­més de­vient une source de pres­tige. Avec la prise de Cons­tan­ti­nople par les croi­sés (1204), les restes des ins­tru­ments de la Pas­sion sont les plus convoi­tés. Saint Louis fait ain­si édi­fier, de 1241 à 1248, la Sainte-cha­pelle pour abri­ter de pré­cieux restes pro­ve­nant de Terre sainte, dont la Cou­ronne d’épines, ac­quise en 1239… pour un prix dé­pas­sant le coût des tra­vaux de construc­tion de l’édi­fice pa­ri­sien !

Le por­tail du nou­vel édi­fice s’orne d’une sta­tue de Saint Louis, en­ca­drée par celles de Jean II, à droite, et de son épouse, Jeanne, à gauche. Une énorme fleur de lis orne le pi­gnon de la fa­çade. Les tra­vaux durent plus de vingt ans, et ce n’est que dans les an­nées 1500 que le nou­veau duc, Pierre II, et sa femme, Anne de France, par­achèvent le dé­cor in­té­rieur. Ils com­mandent en par­ti­cu­lier un im­mense cycle de vi­traux illus­trant la lé­gende de la Vraie Croix. Le couple du­cal se fait d’ailleurs re­pré­sen­ter dans le grand vi­trail du choeur en train d’ado­rer le Ch­rist en croix. Des ta­blettes gé­néa­lo­giques, dis­po­sées le long des murs, rap­pellent toute la fi­lia­tion des Bour­bons de­puis Saint Louis. Cette fon­da­tion luxueuse, des­ser­vie par une ving­taine de cha­noines et de clercs, se ré­vèle d’au­tant plus in­sen­sée que Bour­bon n’est qu’un châ­teau ex­cen­tré, où les ducs ne ré­sident plus guère ! Mais il ne s’agit pas d’un pro­jet iso­lé. En 1488, Pierre et Anne em­bel­lissent la vieille cha­pelle du pa­lais de Riom et la trans­forment en sainte-cha­pelle, pour mieux as­su­rer leur do­mi­na­tion sur l’au­vergne. À la même époque, les dif­fé­rentes branches de la fa­mille Bour­bon ri­va­lisent pour construire de nou­velles saintes-cha­pelles. C’est ain­si qu’en 1475 Louis de Bour­bon-mont­pen­sier, un pa­rent pauvre, en érige une, sous le vo­cable de Saint Louis, à Ai­gue­perse (Puy- de-dôme). À Thouars (Deux-sèvres), c’est sa fille, Gabrielle de Bour­bonMont­pen­sier, épouse de Louis de La Tré­moille, qui en fait construire une autre à par­tir de 1503. À Cham­pi­gny-sur-veude ( Indre- et- Loire), Louis de Bour­bon, prince de La Roche- sur- Yon, et sa femme, Louise de Bour­bon-mont­pen­sier, en fondent une dès 1499 (mais elle ne sor­ti­ra de terre que dans les an­nées 1520). À Vic-le-comte (Puy-de-dôme), c’est Anne, une Bour­bon- Ven­dôme, femme de Jean Stuart, qui lance les tra­vaux de la sainte-cha­pelle vers 1520. De telles fon­da­tions re­vêtent une grande im­por­tance pour les Bour­bons, puisque sur les dix saintes-cha­pelles prin­cières que compte la France, six ont été fon­dées par un membre de leur fa­mille.

Les fils de Saint Louis

Construites à grands frais, elles as­so­cient le culte de Saint Louis et ce­lui du Ch­rist : toutes pos­sèdent au moins un mor­ceau de la Croix ou une sainte épine ; toutes fêtent so­len­nel­le­ment la Saint-louis (25 août), et l’ef­fi­gie du roi, om­ni­pré­sente, s’ac­com­pagne en gé­né­ral de toute une gé­néa­lo­gie fa­mi­liale peinte ou fi­gu­rée. Il semble que les vi­traux d’ai­gue­perse, mal­heu­reu­se­ment dis­pa­rus, re­pré­sen­taient ain­si toute la li­gnée. Mais on a conser­vé les splen­dides ver­rières de Cham­pi­gny : les scènes cen­trales illus­trent la vie de Saint Louis – on le voit no­tam­ment en train de fon­der la Sainte-cha­pelle de Pa­ris ! –, et les re­gistres in­fé­rieurs portent les por­traits et les écus de tous les membres de la li­gnée jus­qu’au XVIE siècle. Cette vo­lon­té de sa­cra­li­ser ain­si un li­gnage prin­cier se ré­vèle ab­so­lu­ment unique dans la France de la fin du Moyen Âge. u

TA­BLEAU À CLÉ At­ti­ré par le pres­tige des Bour­bons, l’ar­tiste néer­lan­dais Jean Hey (plus connu sous le nom de Maître de Mou­lins) peint ici le duc Pierre II (1439-503), pré­sen­té à saint Pierre.

EXEMPLE À SUIVRE La sainte-cha­pelle de Riom est l’une des dix saintes-cha­pelles éri­gées en France sur le mo­dèle de celle édi­fiée par Saint Louis dans son pa­lais de la Con­cier­ge­rie à Pa­ris.

MÉ­TRO­POLE Louis II (1337-1410) fait de Mou­lins (illustration ti­rée de l’ar­mo­rial d’au­vergne, XVE s.) la ca­pi­tale de son du­ché. Une ville qu’il pro­tège des rou­tiers et em­bel­lit, tout en res­tant fi­dèle au roi de France.

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