1816, L’AN­NÉE SANS ÉTÉ

Hugues De­meude

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Sum­ba­wa, 10 avril 1815. Une jour­née comme une autre sur cette île in­do­né­sienne, pros­père pe­tit comp­toir com­mer­cial des Indes Orien­tales au large de Ja­va. Sou­dain, l’ef­froi. Le grand vol­can Tam­bo­ra vient d’en­trer en érup­tion. Les ha­bi­tants des vil­lages proches n’ont pas le temps de fuir. Pour­tant, des signes avant-cou­reurs se sont ma­ni­fes­tés les jours pré­cé­dents et au­raient pu être mis à pro­fit pour quit­ter l’île – sur­tout lorsque, le 5 avril, une pre­mière dé­to­na­tion me­na­çante avait fait com­prendre que le co­losse se ré­veillait. Mais la longue co­ha­bi­ta­tion des in­su­laires avec le dan­ger a fi­ni par leur faire sous-es­ti­mer les risques pos­sibles, et même probables de ce voi­si­nage. En ce 10 avril, Sum­ba­wa rentre dans l’his­toire comme lieu de l’érup­tion vol­ca­nique la plus puis­sante ja­mais en­re­gis­trée. Une ex­plo­sion apo­ca­lyp­tique, équi­valent à dix mille fois la puis­sance des bombes de Na­ga­sa­ki et Hi­ro­shi­ma réunies. Pro­vo­quant un nombre de morts

L’ex­plo­sion ca­ta­clys­mique d’un vol­can in­do­né­sien en­traîne un bou­le­ver­se­ment cli­ma­tique mon­dial, aux consé­quences tra­giques pour bien des po­pu­la­tions.

en­core ja­mais at­teint pour un pa­reil phé­no­mène : 11 000 per­sonnes sont di­rec­te­ment vic­times des cou­lées de mag­ma brû­lant et des gaz sur­chauf­fés. Là où le Vé­suve a dé­truit Pom­péi en en­voyant dans l’at­mo­sphère six ki­lo­mètres cubes de roches pul­vé­ri­sées, le Tam­bo­ra en pro­pulse près de 100 ! Après cette ex­plo­sion d’am­pleur in­édite, le vol­can a per­du 1 500 mètres d’al­ti­tude, lais­sant un cra­tère béant de huit ki­lo­mètres de large – le plus grand au monde. La vio­lence de l’évé­ne­ment ra­vage Sum­ba­wa, qui perd 90 % de sa po­pu­la­tion. Il dé­clenche éga­le­ment des tsu­na­mis, des crises ali­men­taires et des épi­dé­mies dans les îles voi­sines, qui pro­voquent, se­lon les der­nières es­ti­ma­tions, la mort de 71 000 per­sonnes. Et ce n’est qu’un dé­but.

Une nuée de cendres

Les consé­quences de cette ex­plo­sion sont consi­dé­rables. Les énormes masses de cendres et de di­oxyde de soufre ex­pul­sées dans la stra­to­sphère se pro­pagent len­te­ment au­tour de la pla­nète jus­qu’à créer un écran em­pê­chant les rayons so­laires de se dif­fu­ser. Le cli­mat mon­dial en est com­plè­te­ment bou­le­ver­sé. À la ma­nière d’une bombe à re­tar­de­ment. À com­men­cer par l’asie, no­tam­ment dans le Yun­nan, dans le sud-ouest de la Chine, où l’al­té­ra­tion du cycle de la mous­son, en 1816, est sy­no­nyme de ca­tas­trophes agri­coles. Celles- ci en­gendrent alors de graves fa­mines, res­pon­sables de di­zaines de mil­liers de morts. Une hy­po­thèse im­pute même à ce dé­rè­gle­ment cli­ma­tique lié au Tam­bo­ra le rem­pla­ce­ment des cul­tures de riz au Yun­nan par celle de l’opium. Pré­fi­gu­rant l’es­sor du mar­ché de cette drogue.

Le nord-est des États-unis et l’est du Ca­na­da connaissent du­rant le prin­temps et l’été 1816 une pé­riode de grand froid to­ta­le­ment in­ha­bi­tuelle. De nom­breuses ré­gions de l’hé­mi­sphère Nord sont tou­chées par ce dé­rè­gle­ment cli­ma­tique. En par­ti­cu­lier l’eu­rope, qui vit, en 1816, une an­née sans été. La chute des tem­pé­ra­tures s’ac­com­pagne d’une pluie continuelle, qui s’abat sur le conti­nent de mai à sep­tembre. William Tur­ner (1775-1851) a im­mor­ta­li­sé les ciels de l’époque, char­gés de par­ti­cules fil­trant les rayons du so­leil. Les cré­pus­cules donnent lieu à d’in­édits spec­tacles, re­pré­sen­tés dans les toiles an­non­cia­trices de l’im­pres­sion­nisme telles que Le Ca­nal de Chi­ches­ter ou Di­don construi­sant Car­thage. Des ciels oran­gés et rou­geoyants qui n’au­gurent rien de bon. L’eu­rope, à peine sor­tie des guerres na­po­léo­niennes, doit af­fron­ter une nou­velle ca­la­mi­té : les ré­coltes dé­truites à cause de la pluie et du froid pro­voquent une crise ali­men­taire. Preuve qu’un phé­no­mène mé­téo­ro­lo­gique ex­tra­or­di­naire s’est pro­duit, les dates des ven­danges font de 1816 l’an­née la plus tar­dive qu’on ait ja­mais en­re­gis­trée en France de­puis 1437, in­dique Em­ma­nuel Le Roy La­du­rie dans son His­toire hu­maine et com­pa­rée du cli­mat (Fayard, 2004-2009) : « On a ven­dan­gé dans les bas­sins d’amont de la Seine, du Rhin et du Rhône le 23 ou 24 oc­tobre 1816 – du ja­mais-vu. Dans le mi­di de la France aus­si, pour­tant plus pré­coce, on a ven­dan­gé aux 21 et 22 oc­tobre 1816. » Tem­pé­ra­tures en baisse d’au moins deux de­grés, prai­ries inon­dées, ré­coltes ra­bou­gries, l’an­née sans été est d’abord et avant tout pour les Fran­çais « l’an­née sans pain ». Le gre­nier à blé que re­pré­sentent la Cham­pagne et l’aisne est en dé­fi­cit ; les cé­réa­liers pa­ri­siens ne par­viennent pas à s’ap­pro­vi­sion­ner comme de cou­tume. Par­tout des troubles éclatent. Tant et si bien que Louis XVIII fi­nit par don­ner l’au­to­ri­sa­tion d’im­por­ter des cé­réales, no­tam­ment du blé russe et amé­ri­cain. De nom­breux na­vires quittent les ports de la mer Noire, re­la­ti­ve­ment épar­gnée par la crise cli­ma­tique, en di­rec­tion de l’eu­rope. Ce qui n’em­pêche pas le prix du grain de faire la culbute : en France, Hol­lande, Au­triche et Saxe, il fait plus que dou­bler ! Les spé­cu­la­teurs flairent le bon fi­lon pour faire for­tune… Mais c’est en Suisse que la si­tua­tion s’avère la plus cri­tique.

L’hor­reur frappe la Suisse

Dans ce pays, 1816 s’est an­crée dans les mé­moires comme « l’an­née de la mi­sère ». C’est du reste ain­si que l’his­to­rien Marc Hen­rioud in­ti­tule en 1916 son ar­ticle consa­cré aux évé­ne­ments sur­ve­nus en Suisse un siècle plus tôt. Ce pays de­vient ef­fec­ti­ve­ment l’épi­centre en Eu­rope du bou­le­ver­se­ment cli­ma­tique cau­sé par l’érup­tion du Tam­bo­ra. « Les pluies per­sis­tantes avaient tel­le­ment gros­si les lacs et les cours d’eau que par­tout des inon­da­tions se pro­dui­sirent, dé­vas­tant les faibles ré­coltes qui se trou­vaient dans leur voi­si­nage », ex­plique Hen­rioud.

Le prix du blé, de la pomme de terre et des autres den­rées se mirent à grim­per dans « d’énormes pro­por­tions ». Ce­lui de la livre de pain a dou­blé à Lau­sanne, avant que le pain blanc ne soit pu­re­ment sup­pri­mé en août 1816 par la mu­ni­ci­pa­li­té en rai­son de la dis­pa­ri­tion de cet ali­ment chez les bou­lan­gers. Hen­rioud évoque des comptes ren­dus de l’époque dres­sant un ta­bleau pa­thé­tique de la si­tua­tion dans les can­tons al­pestres, les plus du­re­ment tou­chés : « Il est ef­frayant de voir avec quelle avi­di­té des sque­lettes d’hommes dé­vorent les mets les plus re­pous­sants : des ca­davres, des or­ties, des ali­ments qu’ils dis­putent aux ani­maux. » Des pay­sans af­fa­més migrent vers les zones ur­baines pour sur­vivre. Là, une soupe po­pu­laire tente de les main­te­nir en vie. Mais, sur les mar­chés, le désordre règne. À Co­lo­gny, dans la ban­lieue chic de Ge­nève, lord By­ron, Ma­ry et Per­cy Shel­ley ne sont pas en con­tact di­rect avec cette ab­so­lue mi­sère. Tous trois ont pro­gram­mé de pas­ser l’été 1816 sur les rives du lac Lé­man, dans la grande vil­la Dio­da­ti, louée par By­ron. Mal leur en a pris puis­qu’ils se re­trouvent re­clus dans cette grande mai­son pen­dant plu­sieurs se­maines, mor­dus par le froid et sous une pluie in­ces­sante. Pour­tant, c’est dans ce confi­ne­ment for­cé que Ma­ry Shel­ley, âgée de 18 ans, va créer l’un des plus grands chefs-d’oeuvre de la lit­té­ra­ture fan­tas­tique, Fran­ken­stein ou le Pro­mé­thée mo­derne. Pu­blié deux ans plus tard, le ro­man met en scène un monstre hy­bride ayant re­çu une étin­celle de vie

/ de son créa­teur. Quant à By­ron, il écrit l’es­quisse de la nou­velle in­ti­tu­lée The Vam­pyre, en­suite re­prise par John William Po­li­do­ri, qui, lui aus­si, était pré­sent cet été 1816 à la vil­la Dio­da­ti. By­ron po­pu­la­rise ce thème du vam­pi­risme, qui va s’am­pli­fier jus­qu’à l’écri­ture, en 1897, de Dra­cu­la par Bram Sto­ker. Un Fran­ken­stein, un vam­pire : c’est ain­si que l’an­née sans été fit en­trer deux morts­vi­vants dans les an­nales de la lit­té­ra­ture – des monstres nés dans un contexte eu­ro­péen de sur­mor­ta­li­té. Les sta­tis­tiques sont dif­fi­ciles à éta­blir, mais une es­ti­ma­tion éva­lue à plus de 65 000 le nombre des vic­times de la crise ali­men­taire en Eu­rope en 1816. L’his­to­rien amé­ri­cain John Post consi­dère cette an­née sans été comme la der­nière grave crise de sub­sis­tance du monde oc­ci­den­tal. Pour la France, Em­ma­nuel Le Roy La­du­rie consi­dère que la di­sette née de cet évé­ne­ment a pro­vo­qué une ving­taine de mil­liers de dé­cès sup­plé­men­taires. Par­tout en Eu­rope, le désordre guette. En France en par­ti­cu­lier, des ré­voltes fru- men­taires se dé­clenchent. Et pour cause ! Quand le tiers du bud­get d’une fa­mille po­pu­laire à l’époque est uti­li­sé pour ache­ter le pain quo­ti­dien, toute in­fla­tion sur cette den­rée a de graves ré­per­cus­sions so­cié­tales (lire l’en­ca­dré p. 92). C’est dans cette pé­riode de grand trouble que le ba­ron ba­dois Drais von Sauer­bronn in­vente la drai­sienne, l’an­cêtre de la bi­cy­clette. Cher­chant une al­ter­na­tive aux dé­pla­ce­ments par che­vaux, qui meurent en grand nombre faute de pou­voir se nour­rir d’avoine – trop chère pour leurs pro­prié­taires –, cet in­gé­nieur al­le­mand conçoit une « ma­chine à cou­rir as­sis ». Elle est com­po­sée de deux roues en fer re­liées par une tra­verse avec un gui­don pour sys­tème de di­rec­tion. Pré­sen­tée of­fi­ciel­le­ment à Pa­ris au prin­temps 1818, elle ou­vrit à la pe­tite reine de bien belles pers­pec­tives. Cette an­née-là, les scien­ti­fiques ne font pas en­core le lien entre l’érup­tion du Tam­bo­ra et les ca­la­mi­tés qu’a en­du­rées l’eu­rope deux ans plus tôt. Le té­lé­graphe élec­trique en étant à ses bal­bu­tie­ments, les nou­velles de l’ex­plo­sion n’y sont par­ve­nues que len­te­ment. Les contem­po­rains de cette an­née sans été, sans pain et mi­sé­reuse, n’ont donc pas com­pris ce qui leur ar­ri­vait. Ce­la pou­vant ex­pli­quer aus­si pour­quoi beau­coup se sont ré­fu­giés dans la prière. Sans doute ont- ils cru être exau­cés quand les ré­coltes de l’été 1817 se sont avé­rées plu­tôt bonnes. Suf­fi­sam­ment pour faire bais­ser le prix des cé­réales. Et four­nir au peuple son pain quo­ti­dien en at­ten­dant des jours meilleurs. u

PAR­TOUT EN EU­ROPE, LA PLUIE ET LE FROID PRO­VOQUENT DES DISETTES ET DES ÉPI­DÉ­MIES

SMOG OU SFUMATO ? Peint par Tur­ner en 1828, Le Ca­nal de Chi­ches­ter ne re­pré­sente pas qu’une voie d’eau dans le Sus­sex (sud de l’an­gle­terre) : les cou­leurs choi­sies évoquent, plus de dix ans après les faits, l’étrange voile qui, du­rant de longs mois, a obs

VIN FROID Consé­quence de l’érup­tion, un « hi­ver vol­ca­nique » s’abat sur le monde. Dans le sud de la France, le re­tard de crois­sance des vi­gnobles est tel que les ven­danges n’ont lieu qu’en oc­tobre.

10 000 FOIS HI­RO­SHI­MA Le Tam­bo­ra (tou­jours ac­tif), dans l’île in­do­né­sienne de Sum­ba­wa, culmine à 2 851 mètres d’al­ti­tude. Avant l’ex­plo­sion, il me­su­rait 1 500 mètres de plus…

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