La sé­lec­tion de la ré­dac­tion

La grande pi­ra­te­rie, née au large de l’ana­to­lie, me­nace l’em­pire. Il est temps d’agir ! Claude Sin­tès narre avec pas­sion cet af­fron­te­ment mé­con­nu et haut en cou­leur.

Historia - - Sommaire Nos - CA­THE­RINE SALLES

Les Pi­rates contre Rome CLAUDE SIN­TÈS (Les Belles Lettres, 288 p., 23,50 €).

Si vous en­ten­dez le mot « pi­rate », vous pen­sez aux hé­ros des films d’aven­tures qui, sabre à la main et ban­deau noir sur l’oeil, at­taquent un na­vire pour s’em­pa­rer de ses oc­cu­pants et de ses ri­chesses. Vous pen­sez aus­si aux ban­dits contem­po­rains abor­dant des ba­teaux pour échan­ger leurs oc­cu­pants contre des ran­çons. En fait, la pi­ra­te­rie a exis­té à toutes les époques, et en par­ti­cu­lier dans l’an­ti­qui­té, même si peu de textes abordent cette ac­ti­vi­té pa­ral­lèle. Claude Sin­tès, dans son beau livre Les Pi­rates contre Rome , nous dresse un ta­bleau très com­plet de ce monde cri­mi­nel, mal­gré la pau­vre­té de l’in­for­ma­tion ( quelques dis­cours, ro­mans grecs et une ou deux re­pré­sen­ta­tions ico­no­gra­phiques d’at­taques de vais­seaux). Il uti­lise aus­si les ves­tiges ar­chéo­lo­giques sur terre et sur mer, dont il est un spé­cia­liste re­con­nu, pour re­cons­ti­tuer les stra­té­gies des fli­bus­tiers an­tiques. Pour les An­ciens, les pi­rates n’existent pas, car il est im­pos­sible de me­ner une guerre lé­gi­time contre eux. Ce sont des êtres mé­pri­sés, avec les­quels on ne peut né­go­cier ni si­gner de trai­té. En cas de vic­toire contre eux, on ne gagne rien, en par­ti­cu­lier au­cun ter­ri­toire. Mais qui sont-ils vrai­ment ? Bien sou­vent, des hommes ré­duits à la mi­sère sur terre, qui s’agrègent à une pe­tite troupe de ban­dits pour ré­cu­pé­rer une par­tie du bu­tin. Cette « pe­tite pi­ra­te­rie » re­crute chez les dif­fé­rents peuples mé­di­ter­ra­néens, et leur bri­gan­dage « à la pe­tite se­maine » a peu de points com­muns avec ce que Claude Sin­tès sur­nomme « l’in­ter­na­tio­nale pi­rate ». À la fin du IIE siècle av. J.-C., une ré­gion du sud de l’asie Mi­neure, la Ci­li­cie, se spé­cia­lise dans la pi­ra­te­rie à grande échelle – sa côte longe le pas­sage ap­pe­lé « la mer d’or », que tra­versent les car­gai­sons trans­por­tées de l’orient vers l’oc­ci­dent. En trois cha­pitres, l’au­teur étu­die tous les élé­ments de cet uni­vers pa­ral­lèle, no­tam­ment les tech­niques propres aux pi­rates (ca­bo­tage, em­bus­cade à poste fixe, abor­dage…). Un seul épi­sode ré­sume les ac­ti­vi­tés de la pi­ra­te­rie : la cap­ture par les Ci­li­ciens du jeune Jules Cé­sar. In­di­gné par le mon­tant de la ran­çon ré­cla­mée, 20 ta­lents, le jeune homme re­proche à ses ra­vis­seurs de ne pas sa­voir qui il est et fait mon­ter la ran­çon à 50 ta­lents. Pen­dant ses qua­rante jours de cap­ti­vi­té, il se mêle aux jeux et aux exer­cices de ses ra­vis­seurs. Après qu’il a été li­bé­ré, Cé­sar

équipe, sans perdre un ins­tant, une flotte avec la­quelle il se rend maître des mers. Cette anec­dote, ra­con­tée par plu­sieurs his­to­riens an­tiques, est plau­sible, même si elle contient un cer­tain nombre d’in­vrai­sem­blances…

De la mer à la terre

Rome prend des me­sures pour dé­man­te­ler les ré­seaux de pi­rates, mais ses ex­pé­di­tions ponc­tuelles n’ont guère de ré­sul­tats à long terme. Pour les anéan­tir, il fau­drait me­ner une guerre to­tale. Les sé­na­teurs hé­sitent à oc­troyer à un seul gé­né­ral le pou­voir sur l’en­semble de la Mé­di­ter­ra­née. En – 67, le tri­bun de la plèbe Ga­bi­nius pro­pose une loi qui ac­cor­de­rait à un seul homme un com­man­de­ment ex­tra­or­di­naire de trois ans. Mal­gré une très forte op­po­si­tion du sé­nat, la loi est vo­tée. Pom­pée, le Ro­main le plus pres­ti­gieux du mo­ment, est dé­si­gné comme maître de l’opé­ra­tion. Il éla­bore un plan très simple : di­vi­ser la Mé­di­ter­ra­née en 13 sec­teurs pour­vus cha­cun d’une es­cadre. Les pi­rates, ain­si as­phyxiés, ne savent plus où se ré­fu­gier. Pom­pée ne vend pas les pri­son­niers comme es­claves, mais les ins­talle à terre. Et voi­ci nos pi­rates de­ve­nus d’hon­nêtes culti­va­teurs ! L’ou­vrage de Claude Sin­tès est pas­sion­nant d’un bout à l’autre. Claire, pré­cise et ho­mo­gène, sa pré­sen­ta­tion per­met au lec­teur d’ap­pré­hen­der l’en­semble d’un monde peu connu, ce­lui des pi­rates et des nau­fra­geurs qui, pen­dant plu­sieurs siècles, ont exer­cé leur em­prise sur tout le Bas­sin mé­di­ter­ra­néen.

HARO. Tel Bac­chus (ci-des­sus), le sé­nat en­tend sa­bor­der une ac­ti­vi­té en plein boum.

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