L’art de re­tour­ner sa veste !

L’his­to­rien et écri­vain Bru­no Fu­li­gni s’ex­prime sur les gi­rouettes en politique, su­jet de son der­nier livre, L’art de re­tour­ner sa veste. De l’in­cons­tance en politique (La Li­brai­rie Vui­bert).

Historia - - Mémento - RU­BRIQUE CO­OR­DON­NÉE PAR VÉ­RO­NIQUE DU­MAS

L «e pro­to­type de toutes ces gi­rouettes est Mi­ra­beau, noble mais en rup­ture avec son ordre. Après sa mort, on dé­couvre la cor­res­pon­dance se­crète de cet élu du tiers état avec le roi. “J’ai été payé, je ne suis pas ven­du”, a- t- il écrit. La nuance est sub­tile. Il ne ver­ra pas la suite de la Ré­vo­lu­tion, ponc­tuée de re­nie­ments comme le sien. C’est le cas du peintre Da­vid. Pen­sion­né du roi, de­ve­nu le grand peintre non seule­ment de la Ré­vo­lu­tion, mais de la Ter­reur, très proche de Ro­bes­pierre, il est élu lui-même à la Conven­tion. Il va es­sayer de faire croire qu’il a été in­duit en er­reur par le ty­ran alors qu’il le sou­te­nait clai­re­ment, et va de­ve­nir le grand peintre de l’em­pire. Il reste en­suite fi­dèle à Na­po­léon. En ce qui concerne Tal­ley­rand, qui a dit : « Les rois changent de mi­nistres, j’ai chan­gé de rois », la ques­tion est de sa­voir s’il a tra­hi ou s’il a eu un im­mense sens de l’état. Il va cher­cher à faire pas­ser l’idée qu’il a tou­jours été du cô­té de la dé­fense de l’in­té­rêt gé­né­ral. Tal­ley­rand n’est pas un cour­ti­san, c’est un homme très in­tel­li­gent et un ma­ni­pu­la­teur re­dou­table. Il était ca­pable de trai­ter avec le roi ou Na­po­léon, mais il pou­vait aus­si leur ré­sis­ter, et il a été cri­ti- qué pour ce­la. Beau­coup d’autres, qui sont ou­bliés au­jourd’hui, ont chan­gé aus­si de convic­tions ou de dra­peaux, mais pour des mo­tifs moins nobles, juste pour conser­ver leurs pen­sions et leurs avan­tages. Ci­tons aus­si Mar­mont, duc de Ra­guse, qui aban­donne l’em­pe­reur et né­go­cie la red­di­tion de Pa­ris en 1814. De son titre sont ti­rés les mots « ra­gu­sade » (« tra­hi­son ») et « ra­gu­ser » (« trom-

per »), tom­bés en désué­tude au­jourd’hui mais que j’ai em­ployés dans le pre­mier cha­pitre de mon livre, « L’art de ra­gu­ser » . Par­fois, ce sont les cir­cons­tances qui vont pro­pul­ser les in­di­vi­dus beau­coup plus loin qu’ils ne l’au­raient ima­gi­né. C’est le cas de Thé­mis­tocle Les­ti­bou­dois, dont la car­rière com­mence à gauche sous la mo­nar­chie de Juillet et qui sou­tien­dra Louis Na­po­léon Bo­na­parte, même après le coup d’état et le ré­ta­blis­se­ment de l’em­pire. Il en se­ra ré­com­pen­sé par toutes sortes de titres et de pen­sions. Mon pré­fé­ré est le gé­né­ral Clu­se­ret, à l’in­croyable par­cours cir­cu­laire. Très à droite, il se tourne vers la gauche, vers le ré­pu­bli­ca­nisme, de­ve­nant même un chef mi­li­taire de la Com­mune, puis vers un so­cia­lisme de plus en plus na­tio­na­liste et, à la fin de sa car­rière, un an­ti­sé­mi­tisme ma­la­dif. Ces gens-là évo­luent po­li­ti­que­ment pour de bonnes ou de mau­vaises rai­sons : ils peuvent être mo­ti­vés par l’ap­pât du gain, la ven­geance, la convic­tion pro­fonde ou un sens politique su­pé­rieur fai­sant agir dans le sens de l’in­té­rêt gé­né­ral. C’est du moins ce que pré­tendent la plu­part de ces gi­rouettes ! Seul le re­cul his­to­rique per­met de faire la part des choses. »

PALINODIES. Ap­pât du gain, ven­geance, convic­tion pro­fonde ou sens de l’in­té­rêt gé­né­ral : toutes les rai­sons sont bonnes aux yeux des gou­ver­nants pour se re­nier.

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