ÉVÉ­NE­MENT

De la débâcle au mi­racle

Historia - - Sommaire N° 847-848 - PAR CARL ADERHOLD

Le réa­li­sa­teur bri­tan­no-amé­ri­cain Ch­ris­to­pher No­lan re­vi­site dans son nou­veau film, Dun­kerque, les grands mo­ments de cette ba­taille, qui s’avère être, soixan­te­dix-sept ans après les faits, un suc­cès al­lié.

8 DUN­KERQUE, DE LA DÉBÂCLE AU MI­RACLE

Au soir du 20 mai 1940, lorsque l’avant-garde de la 2e Pan­zer­di­vi­sion de Gu­de­rian at­teint Ab­be­ville, le mou­ve­ment en te­naille lan­cé par les Al­le­mands dix jours plus tôt avec la per­cée dans les Ar­dennes coupe les forces al­liées en deux. Un mil­lion de sol­dats an­glais, fran­çais et belges se re­trouvent pris au piège. Deux jours plus tard, Gu­de­rian s’em­pare de Bou­logne et en­cercle Ca­lais. Une contreat­taque est ten­tée au­tour d’ar­ras par le corps ex­pé­di­tion­naire bri­tan­nique ( Bri­tish Ex­pe­di­tio­na­ry Force , BEF), com­man­dé par le gé­né­ral Gort. Malgré son échec, elle pro­voque un vent d’in­quié­tude par­mi l’état-ma­jor al­le­mand. Hit­ler convoque une réunion d’ur­gence de son Grand Quar­tier gé­né­ral à Char­le­ville, qui dé­cide de faire une pause. De­puis le dé­but de l’of­fen­sive, le 10 mai, la moi­tié des vé­hi­cules blin­dés du groupe d’ar­mées A, com­man­dé par von Rund­stedt, se trouvent hors d’usage. Le gé­né­ral ré­clame de pou­voir re­cons­ti­tuer son ar­me­ment avant de lan­cer l’as­saut fi­nal. Hit­ler se ral­lie à son point de vue. Il craint de voir s’en­li­ser dans la ré­gion ma­ré­ca­geuse des Flandres ses pan­zers, qu’il en­tend pré­ser­ver pour l’at­taque contre le front sud. Place dé­sor­mais à la Luft­waffe de Goe­ring et à l’in­fan­te­rie char­gée d’ob­te­nir la red­di­tion des troupes al­liées en­cer­clées.

Sept heures pour em­bar­quer 1 000 hommes

Les Al­liés mettent à pro­fit ce ré­pit pour or­ga­ni­ser la dé­fense de la poche de Dun­kerque. Au bout de deux jours, com­pre­nant son er­reur, Hit­ler ordonne à ses pan­zers de re­par­tir à l’at­taque. Le gé­né­ral Gort, sans en aver­tir ses ho­mo­logues fran­çais, ra­pa­trie ses forces en­core en Bel­gique vers Dun­kerque. Les Belges, dé­sor­mais seuls pour as­su­rer la te­nue du front le long de la côte, sont bous­cu­lés par les Al­le­mands. An­glais et Fran­çais se dé­chirent sur la conduite à te­nir. Wey­gand veut me­ner une contre-of­fen­sive d’en­ver­gure pour ré­ta­blir le contact entre les ar­mées sur la Somme et la poche de Dun­kerque. Les An­glais, eux, s’in­quiètent du sort du

BEF. Sa mise hors de com­bat se­rait une perte ir­ré­pa­rable pour l’an­gle­terre. Aus­si dans un té­lé­gramme da­té du 26 mai, le mi­nistre de la Guerre bri­tan­nique, An­tho­ny Eden, écrit à Gort : « Si les in­for­ma­tions re­çues sont exactes, une seule pos­si­bi­li­té vous reste : la mer. » Le 27 mai, à 18 h 57, l’ami­ral Ram­say est char­gé d’or­ga­ni­ser l’éva­cua­tion. Il éta­blit ses quar­tiers à Douvres. L’opé­ra­tion est bap­ti­sée « Dy­na­mo », du nom de la pièce d’où il la di­rige et où un gé­né­ra­teur d’élec­tri­ci­té a été ins­tal­lé pen­dant la Grande Guerre. Comme ils re­doutent la ré­ac­tion des Fran­çais, les An­glais en­tament le rem­bar­que­ment dans le se­cret. L’opé­ra­tion pose de gros pro­blèmes lo­gis­tiques. Le port de Dun­kerque su­bit, de­puis le 27, les bom­bar­de­ments de la Luft­waffe. Seule la je­tée de l’est ( qui s’étend sur 1 200 mètres à l’in­té­rieur de la rade) de­meure in­tacte. Son uti­li­sa­tion est dif­fi­cile. Le mou­ve­ment de l’eau qui cir­cule entre les pi­liers en bois rend les ma­noeuvres dé­li­cates. L’étroi­tesse du pas­sage pro­voque un em­bou­teillage qui fait des ba­teaux des proies fa­ciles pour les avia­teurs al­le­mands. L’em­bar­que­ment est très lent : en l’espace de sept heures, quelque 1 000 hommes réus­sissent à mon­ter à bord d’un des­troyer. Res­tent les plages, mais cette par­tie de la côte fran­çaise n’offre qu’une faible dé­cli­vi­té, ce qui contraint les gros na­vires à mouiller au large. La qua­ran­taine de des­troyers et de dra­gueurs de mines se ré­vèle être in­suf­fi­sante. La Na­vy mo­bi­lise alors tout ce qui peut na­vi­guer : des fer­rys, des cha­lu­tiers, des pé­niches… Il faut plu­sieurs jours pour les ras­sem­bler, et le port de Douvres n’est pas pré­pa­ré pour un tel af­flux. Plus grave, la route ma­ri­time la plus courte, bap­ti­sée « Z », longue de 60 ki­lo­mètres et qui longe en par­tie la côte fran­çaise, est à por­tée des ca­nons al­le­mands ins­tal­lés à Ca­lais. Une autre route, ap­pe­lée « Y », fait un dé­tour par le nord-est, mais, outre le fait qu’elle est plus longue (130 km), elle ex­pose les na­vires bri­tan­niques aux ve­dettes lance-tor­pilles de la Krieg­sma­rine . Reste la route « X », 80 ki­lo­mètres à tra­vers des champs de mines ma­gné­tiques.

Le 27 mai, 7 669 sol­dats ont pu être éva­cués. Il faut ac­cé­lé­rer le mou­ve­ment, car le re­pli pré­ci­pi­té des An­glais en­traîne l’ef­fon­dre­ment des lignes. Les Fran­çais com­prennent en­fin la stra­té­gie sui­vie par leurs al­liés. Les réunions au som­met n’y chan­ge­ront rien. Chur­chill et l’état­ma­jor main­tiennent l’opé­ra­tion. Le 28 mai, la Bel­gique ca­pi­tule. Blo­quant sept di­vi­sions al­le­mandes pen­dant quatre jours, la ré­sis­tance du gé­né­ral Mo­li­nié au­tour de Lille offre ce­pen­dant un pré­cieux ré­pit. Sous l’im­pul­sion du ca­pi­taine de vais­seau Ten­nant, le temps d’em­bar­que­ment à bord des des­troyers est ra­me­né à vingt mi­nutes. Le 28 mai, 17 804 sol­dats sont ra­pa­triés, 47 310 le 29, 53 823 le 30, 68 014 le 31. Les An­glais laissent leur ma­té­riel sur place. Des dé­ta­che­ments de sa­peurs es­saient de dé­ga­ger les routes. Ils poussent les vé­hi­cules dans les champs, inon­dés pour re­tar­der l’avance alle- mande, ou les font sau­ter. Sou­cieux de ne pas ra­len­tir le ra­pa­trie­ment de leurs troupes, les An­glais em­pêchent les Fran­çais de conser­ver leurs bat­te­ries et leurs ca­mions lors­qu’ils se re­plient à leur tour sur Dun­kerque. Des heurts ont lieu. Au ca­nal de Lo, le 30 mai, l’échauf­fou­rée est évi­tée de peu. Le co­lo­nel bri­tan­nique braque ses mi­trailleuses sur les Fran­çais qui forcent le pas­sage. Le ciel cou­vert et la fu­mée des in­cen­dies em­pêchent un temps la Luft­waffe d’in­ter­ve­nir. Mais le 29 mai, les raids re­prennent. Les con­duites d’eau et les ca­na­li­sa­tions élec­triques du port sont cou­pées ; les docks, hors d’usage ; les ré­ser­voirs à pé­trole et les en­tre­pôts en flammes. La ville n’est pas épar­gnée : 3 000 ci­vils pé­ris­sent. On manque d’eau, de nour­ri­ture. Heu­reu­se­ment, les ca­mions aban­don­nés par la BEF ren­ferment quan­ti­té de ra­tions, que les ha­bi­tants ré­cu­pèrent, no­tam­ment des boîtes de « bou­li­bif », ain­si que la po­pu­la­tion ap­pelle le cor­ned-beef. Les jours sui­vants, les res­ca­pés se livrent au pillage des ma­ga­sins. Maigre pro­tec­tion, les ha­bi­tants en­core pré­sents peignent sur leurs murs « mai­son oc­cu­pée » pour se pré­mu­nir contre les pilleurs. Les au­to­ri­tés mi­li­taires ne par­viennent pas à en­rayer les exac­tions. Nom­breux sont les sol­dats an­glais et fran­çais qui ar­rivent sur les plages avec des caisses de co­gnac, des car­touches de ci­ga­rettes, des bi­cy­clettes, des postes de ra­dio… Les pneus de ca­mions uti­li­sés comme bouées sont par­ti­cu­liè­re­ment pri­sés.

Des coques de noix et des crosses en guise de rames

La Luft­waffe et l’ar­tille­rie mul­ti­plient les bom­bar­de­ments sur les plages, fai­sant au to­tal près de 3 000 vic­times. Dans la nuit du 30 mai, le lieu­te­nant Ber­the­lot, ré­fu­gié à Ma­lo, une sta­tion bal­néaire col­lée à Dun­kerque, note : « Nous sommes ré­veillés par l’ar­tille­rie al­le­mande. Zzzzz. Un 150 éclate à 150 mètres. Zzzzz. Un deuxième à 100 mètres. Zzzzz. Un troi­sième à 50 mètres. Nous at­ten­dons le qua­trième pen­dant quelques se­condes […] Nous re­te­nons notre souffle… cris­pés dans l’at­tente du coup qui nous est des­ti­né. Zzzzz. Le sif­fle­ment s’am­pli­fie.

L’« ES­PRIT DE DUN­KERQUE » Le 4 juin 1940, dans un dis­cours à la Chambre des com­munes re­trans­mis à la ra­dio, le Pre­mier mi­nistre Wins­ton Chur­chill tire les le­çons de l’opé­ra­tion Dy­na­mo : certes, « les guerres ne se gagnent pas avec des éva­cua­tions », dé­clare-t-il, mais « nous nous bat­trons jus­qu’au bout, […] nous ne nous ren­drons ja­mais ». Ain­si naît l’« es­prit de Dun­kerque », ex­pres­sion uti­li­sée pour dé­crire à la fois le cou­rage dont firent preuve les Bri­tan­niques à cette oc­ca­sion et leur ca­pa­ci­té à se ras­sem­bler et à sur­mon­ter l’ad­ver­si­té. Un état d’es­prit au­quel, en­core au­jourd’hui, les An­glais aiment à se ré­fé­rer. C. A.

Un bruit sourd. Fff­fouvre. L’obus se fiche en terre à quelques mètres de nous, mais par bon­heur… n’éclate pas. » Les dunes de­viennent un lieu de re­fuge pour les sol­dats : les bombes s’en­foncent pro­fon­dé­ment et sou­lèvent des gerbes de sable lors­qu’elles ex­plosent. L’em­bar­que­ment se pour­suit. Des mil­liers de sol­dats pa­taugent dans l’eau, par­fois jus­qu’aux épaules, dans l’at­tente de grim­per à bord d’un des pe­tits na­vires qui ar­rivent sur Dun­kerque à par­tir du 31 mai. Ces lit­tle ships font la no­ria jus­qu’aux bâ­ti­ments plus im­por­tants qui mouillent au large. Une fois à bord, les hommes ne sont pas pour au­tant ti­rés d’af­faire. Les stu­kas et les U-boot coulent six des­troyers bri­tan­niques et trois fran­çais. À La Panne, sta­tion bal­néaire belge près de Dun­kerque, une bombe en­voie par le fond le Gra­cie Fields , un dra­gueur de mines, avec à son bord 750 hommes. Au to­tal, 5 000 sol­dats meurent noyés. « La na­vi­ga­tion était ex­trê­me­ment dif­fi­cile, ex­plique Al­lan Bar­rell, ma­rin d’un lit­tle ship , à cause des épaves, des ba­teaux ren­ver­sés la quille en l’air, des tor­pilles et des sol­dats qui es­sayaient de se com­por­ter en ma­rins pour la pre- mière fois de leur vie. Ils fai­saient avan­cer leurs coques de noix jus­qu’à mon bord en uti­li­sant les crosses de leurs fu­sils en guise de rames. Beau­coup criaient qu’ils cou­laient. Je ne pou­vais pas les ai­der. » L’ami­ral Wake-wal­ker est envoyé le 30 mai pour re­mé­dier au dé­sordre sur les plages. Ses équipes n’hé­sitent pas à ti­rer sur les sol­dats fran­çais qui se glissent par­mi les forces de la BEF. Des je­tées de ca­mions sont construites pour fa­ci­li­ter l’em­bar­que­ment : à ma­rée basse, ils viennent se ran­ger le plus loin pos­sible sur la plage.

Un re­vers pour Hit­ler ?

64 429 sol­dats sont éva­cués le 1er juin, dans des condi­tions de plus en plus dif­fi­ciles. « Je re­cueillis les pas­sa­gers de deux ou trois grands ra­deaux, bour­rés à cra­quer, ra­conte Bar­rell, char­gés qu’ils étaient cha­cun d’une cin­quan­taine d’hommes de­bout qui avaient de l’eau jus­qu’à la taille. Nous nous di­ri­gions vers notre des­troyer quand le mo­teur stop­pa, l’hé­lice blo­quée, je crois, par un corps hu­main. Il y avait des tas de corps en eau peu pro­fonde. » L’em­bar­que­ment a lieu de nuit à par­tir du 1er juin. Le len­de­main ma­tin, le ca­pi­taine Ten­nant en­voie un mes­sage de vic­toire : « BEF éva­cuée. » Sur l’in­sis­tance de Chur­chill, la flotte an­glaise doit dé­sor­mais em­bar­quer au­tant de Fran­çais que d’an­glais. Ce qui per­met à 30 000 Fran­çais de ga­gner l’an­gle­terre la nuit du 2 juin. Alors que les Al­le­mands pé­nètrent dans Dun­kerque, ce sont en­core près de 30 000 hommes qui sont sau­vés. Lorsque le der­nier ba­teau, le des­troyer Sha­ki­ri , ap­pa­reille pour Douvres à 3 h 40, le 4 juin, 338 682 hommes ont été éva­cués, dont 123 095 Fran­çais. Près de 40 000 autres sont faits pri­son­niers par les Al­le­mands ; et 16 000, tués lors des com­bats. Des tonnes de ma­té­riel ont dû être aban­don­nées. Les sol­dats sont éton­nés par l’ac­cueil triom­phal de la po­pu­la­tion bri­tan­nique, à la­quelle on a long­temps ca­ché la si­tua­tion. Une cam­pagne de presse pré­sente le dé­sastre de Dun­kerque comme une vic­toire, un « mi­racle ». Pour les Fran­çais, l’eu­pho­rie est de courte du­rée. Rem­bar­qués pour la France, ils sont faits pri­son­niers quelques jours plus tard, au len­de­main de l’ar­mis­tice. Quant aux Al­le­mands, le gé­né­ral von Kü­chler, com­man­dant de la XVIIIE ar­mée, ré­sume le sen­ti­ment de la Wehr­macht : « Dun­kerque est pour nous un re­vers. Presque tout le corps ex­pé­di­tion­naire bri­tan­nique et une par­tie de la 1re ar­mée fran­çaise nous ont échap­pé, parce que quelques mil­liers de Fran­çais cou­ra­geux nous ont blo­qué l’ac­cès à la mer. » u

À lire : Dun­kerque, 1940. Une tra­gé­die fran­çaise, de Jacques Du­quesne (Flam­ma­rion, 2017, 320 p.).

RAIDS. À par­tir du 27 mai, la Luft­waffe s’em­ploie à dé­truire la poche de Dun­kerque. Elle se heurte à la Royal Air Force et per­dra en tout 240 ap­pa­reils (contre 180 pour la RAF).

TE­NAILLE. Les deux corps d’ar­mée al­le­mands en­serrent par le nord et le sud les forces al­liées. Deux di­vi­sions fran­çaises vont se sa­cri­fier pour re­tar­der l’avan­cée de la Wehr­macht.

FORTE TÊTE. Ken­neth Bra­nagh in­carne à l’écran le com­man­dant Bol­ton, per­son­nage ins­pi­ré de lord Gort, qui éva­cua le BEF, contre­ve­nant à l’ordre de Chur­chill, le­quel lui en­joi­gnait de me­ner une contre-of­fen­sive avec les Fran­çais.

ABÎME. Neuf contre-tor­pilleurs an­glais sont cou­lés. Le BEF aban­donne aus­si 1 200 ca­nons, 1 250 pièces an­ti­aé­riennes, 11 000 mi­trailleuses…

RÉ­PIT. Près de 340 000 sol­dats al­liés réus­sissent à ga­gner l’an­gle­terre. Les Fran­çais re­partent aus­si­tôt vers Brest ou Cher­bourg pour pour­suivre le com­bat.

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