L’HIS­TO­RIEN ET LE FU­TUR

Historia - - La Chronique - D’EM­MA­NUEL DE WARESQUIEL

Que se­ra l’his­to­rien de de­main, l’his­to­rien qui, en 2117, tra­vaille­ra sur notre époque ? Les spé­cia­listes de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, tous ces jeunes ti­tu­laires de chaires d’hu­ma­ni­tés nu­mé­riques qui se créent en ce mo­ment semblent ne dou­ter de rien. La nu­mé­ri­sa­tion, l’in­for­ma­tique, les al­go­rithmes se­ront la pro­vi­dence de l’his­to­rien. Son pas­sé ne se­ra plus pa­vé de si­lences et de trous, comme le nôtre. Ce se­ra un pas­sé sans ou­bli, sans in­ter­rup­tion, sans dis­con­ti­nui­té. L’his­to­rien de de­main sau­ra tout. Il faut dire que le dé­luge d’in­for­ma­tions dans le­quel nous vi­vons au­jourd’hui fait un peu rêver. L’hu­ma­ni­té pro­duit au­tant d’in­for­ma­tions en quelques jours qu’elle ne l’a fait en plu­sieurs mil­liers d’an­nées. Des flots d’oc­tets, avec leurs uni­tés de compte de plus en plus dé­li­rantes : mé­ga, gi­ga, té­ra, pé­ta… Avec ses 7 % du tra­fic In­ter­net mon­dial, Google à lui tout seul aligne deux mil­liards de lignes de code, presque au­tant de pages Web, 900 000 ser­veurs, etc. Que sont, à cô­té, nos pauvres bi­blio­thèques, fus­sen­telles ima­gi­naires, comme celles de Borges ou d’um­ber­to Eco dans Le Nom de la rose ? Mi­che­let se re­tour­ne­rait dans sa tombe. L’ex­tra­or­di­naire sanc­tuaire qu’il avait ima­gi­né au dé­but du Se­cond Em­pire afin d’y mettre en scène et d’y conser­ver la mé­moire de la France – cet oni­rique « grand dé­pôt » des Ar­chives na­tio­nales, qui existe tou­jours – ne pè­se­ra pas lourd face aux da­ta­cen­ters. Une pous­sière de mé­moire. Les vieux fonds d’ar­chives pré­sentent pour­tant quelques avan­tages. Le pa­pier (sans par­ler du par­che­min) se conserve des cen­taines d’an­nées ; les CD-ROM et DVD, entre cinq et vingt ans ! On brûle bien un peu d’élec­tri­ci­té pour s’orien­ter dans les tra­vées de nos vieilles bi­blio­thèques, mais cer­tai­ne­ment pas les 2 % de la consom­ma­tion mon­diale que dé­vorent les da­ta­cen­ters, se­lon une es­ti­ma­tion de Greenpeace, sans par­ler de la ques­tion tou­jours dé­li­cate des sys­tèmes de re­froi­dis­se­ment qui leurs sont né­ces­saires. Qu’est-ce que l’his­to­rien du fu­tur re­trou­ve­ra de tout ce­la, et sur­tout com­ment tra­vaille­ra-t-il ? Les historiens ne sont pas seule­ment dé­pen­dants du temps dans le­quel ils vivent, ni de leur sen­si­bi­li­té, ni des formes de leur cu­rio­si­té, ils ont ap­pris à adap­ter leurs mé­thodes aux tech­niques dont ils dis­posent. Toute la ques­tion est de sa­voir si ces der­nières ne fi­ni­ront pas par leur dic­ter leur fa­çon de tra­vailler. Je vais prendre un exemple. Pour moi, en­trer dans le pas­sé, c’est y ba­gue­nau­der, y hu­mer len­te­ment, lon­gue­ment, le temps qu’il fai­sait au­tre­fois. Je ne connais pas d’autre fa­çon de le com­prendre. Lors­qu’on com­mande un car­ton d’ar­chives dans un éta­blis­se­ment pu­blic, on lit par­fois des cen­taines de pièces avant de tom­ber sur celle que l’on cherche. Cette lec­ture, inu­tile en ap­pa­rence, est peut-être plus im­por­tante que celle de l’ar­chive convoi­tée elle-même. Elle oriente les ques­tions que nous al­lons po­ser au per­son­nage ou à l’évé­ne­ment sur le­quel nous tra­vaillons, elle nous aide à trou­ver le bon angle, la bonne dis­tance qu’il nous fau­dra avoir avec lui. Bref, nous agis­sons dans le temps, et en agis­sant nous le re­cons­trui­sons. Qu’est-ce que l’his­toire, si­non une construc­tion ? Tous ceux qui parlent de « re­cons­ti­tu­tion » se trompent. Frédéric Ka­plan, l’ini­tia­teur suisse de l’un des plus vastes pro­jets de nu­mé­ri­sa­tion d’un fond ar­chives pu­bliques, le Ve­nice Time Ma­chine, di­sait ré­cem­ment vou­loir « re­cons­ti­tuer le contexte riche et pré­cis d’un jour et d’un lieu » de l’his­toire de la ci­té des Doges. Ce­la me laisse son­geur. « La gé­né­ra­li­sa­tion des tech­niques de sui­vi du re­gard an­nonce une nou­velle éco­no­mie de l’at­ten­tion », pro­clame-t-il en­core. Oui, très bien, mais à la fin, que res­te­ra-t-il de nous ? Que res­te­ra-t-il du temps ? Les in­dexa­tions, les al­go­rithmes, les croi­se­ments que nous offrent les nou­veaux ins­tru­ments de la connais­sance sont en train de son­ner la fin d’une époque. Bien sûr, si l’on sait s’en ser­vir, ces der­niers nous conduisent au but, mais, en nous me­nant tout droit à la clai­rière, ils nous em­pêchent de nous pro­me­ner dans la fo­rêt. Ils fi­ni­ront même par nous dire dans quelle clai­rière il faut al­ler et celle-ci risque à la fin d’être tou­jours la même. Nous ne nous orien­te­rons plus, nous se­rons orien­tés, nous ne se­rons plus ac­tifs, mais passifs de­vant le pas­sé. Comme nous pour­rions l’être de­vant un écran de té­lé­vi­sion. Rilke a bien rai­son. « Ah ! Qu’il fait bon être par­mi des hommes qui lisent ! »

LES IN­DEXA­TIONS, LES AL­GO­RITHMES, TOUS CES OU­TILS NU­MÉ­RIQUES DE LA CONNAIS­SANCE, EN NOUS ME­NANT TOUT DROIT À LA CLAI­RIÈRE, NOUS EM­PÊCHENT DE NOUS PRO­ME­NER DANS LA FO­RÊT

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