LE LUXE À LA RO­MAINE D’UNE FAMILLE GAU­LOISE

Historia - - Bretagne - PAR MAR­TINE DE­VIL­LERS-ARGOUARC’H

En l’an 10 de notre ère, les Ro­mains in­cen­dient – peut- être à la suite d’une ré­volte – la ca­pi­tale des Co­rio­so­lites, Alet, sur le pro­mon­toire ro­cheux de Saint-ma­lo. Ce peuple gau­lois se re­tire alors dans les terres, à Fa­num Mar­tis ( Corseul). L’élite du nou­veau chef-lieu juge ce­pen­dant l’en­droit un peu trop éloi­gné de la mer et en­vie les Ro­mains et le luxe de leurs ré­si­dences à la cam­pagne. En ces temps, où toute la Gaule se ro­ma­nise, les riches parlent la­tin et rêvent d’une vil­la sur l’es­tuaire de la Rance. Lan­gro­lay n’est qu’à six lieues de Fa­num Mar­tis, une de­mi- jour­née par la route, et moins en­core si l’on re­joint le port de Ta­den pour re­mon­ter le fleuve en ba­teau… À 50 mètres d’al­ti­tude au-des­sus de la cale du Roué, un vaste pla­teau do­mine l’es­tuaire. Au Ier siècle de notre ère, c’est sur ce vaste do­maine agri­cole que l’un des plus riches no­tables de la ci­té co­rio­so­lite choi­sit de bâ­tir sa mai­son de cam­pagne. Il veut une vil­la im­mense, plus luxueuse en­core que celles des Ro­mains, et des bains spa­cieux, à faire pâ­lir d’en­vie les grandes fa­milles pa­tri­ciennes de Rome, où les thermes pri­vés ne sont pas en­core mon­naie cou­rante. Pen­dant plus de trois cents ans, les oc­cu­pants suc­ces­sifs s’at­tachent à agran­dir la vil­la et à en em­bel­lir les thermes. Ils soignent par­ti­cu­liè­re­ment la dé­co­ra­tion in­té­rieure, re­cou­vrant les murs d’en­duits peints, avec mo­saïques de co- quillages et cor­niches en trompe-l’oeil. Un luxe ré­gu­liè­re­ment en­tre­te­nu. Le mil­lé­naire sui­vant égrè­ne­ra les siècles en en­fouis­sant les restes de cette somp­tueuse vil­lé­gia­ture gal­lo-ro­maine sous 30 à 40 cen­ti­mètres de terre. Mais, dans les an­nées 1970, une pros­pec­tion ré­vèle des mor­ceaux de tuiles et de cé­ra­miques lais­sant soup­çon­ner l’exis­tence de ves­tiges ar­chéo­lo­giques. Alors, quand ils sont dé­cla­rés construc­tibles, en 2014, les deux hec­tares et quelque de terres font l’ob­jet d’une re­cherche pré­ven­tive. Très vite, les son­dages s’avèrent po­si­tifs. Com­men­cées en juillet 2016, les fouilles per­mettent de re­des­si­ner le contour des 1 500 m2 de la vil­la avec, dans l’aile du corps de bâ­ti­ment prin­ci­pal, un étage et une ga­le­rie de trois mètres de lar­geur.

Longue comme la moi­tié de la ga­le­rie des Glaces à Ver­sailles, elle ouvre sur une pre­mière pièce im­mense, ap­pa­rem­ment chauf­fée – peut-être une salle de ré­cep­tion. L’autre espace d’ha­bi­ta­tion, ex­po­sé plein sud et sans étage, pos­sède une ga­le­rie aus­si large. Au to­tal, trois pé­ri­styles (des ga­le­ries à co­lonnes construites au­tour d’une cour) forment un U au­tour d’une vaste cour in­té­rieure. Jar­dins, écu­ries, garde-man­ger creu­sé dans le sol, rien n’a été né­gli­gé dans cette somp­tueuse ré­si­dence… sur­tout pas ses 400 m2 de thermes, de loin les plus spa­cieux mis au jour en Bre­tagne et de sur­croît éton­nam­ment pré­ser­vés, constate Bas­tien Si­mier, l’ar­chéo­logue char­gé de l’opé­ra­tion. Au sor­tir de la pa­lestre, la salle de sport si­tuée à l’en­trée du corps de bâ­ti­ment se­con­daire, l’heu­reux Co­rio­so­lite n’a que quelques pas à faire pour y pé­né­trer. Après s’être ra­pi­de­ment dé­vê­tu dans le ves­tiaire, il passe par le bas­sin ré­ser­vé aux ablu­tions, hy­giène oblige. En­suite, il a le choix : pis­cine chaude pour l’hi­ver, froide pour l’été. Puis il ac­cède au cal­da­rium, dont le sol sur­éle­vé est chauf­fé par hy­po­causte – un foyer main­te­nant une tem­pé­ra­ture à peu près constante aus­si dans les tu­bu­lures des murs. Ce bain est sui­vi d’un mas­sage dans l’at­mo­sphère tiède du te­pi­da­rium, où il aime s’at­tar­der pour dis­cu­ter avec ses amis, avant un bref pas­sage dans la bai­gnoire d’eau froide, à la fin du par­cours. Au­jourd’hui, ren­du au pro­mo­teur, le site ne ré­sonne plus des ra­cle­ments de truelles as­sor­tis du bruis­se­ment des pin­ceaux. Mais dé­si­reux de conser­ver ce fa­bu­leux té­moi­gnage du pas­sé, les élus de Lan­gro­lay ont dé­ci­dé de gar­der les thermes. Et en at­ten­dant que soient réu­nis les fonds né­ces­saires à leur va­lo­ri­sa­tion, les pré­cieux ves­tiges res­te­ront à l’abri sous 400 m2 de sable. u

DES THERMES VASTES – LES PLUS GRANDS DE TOUTE LA BRE­TAGNE – DONT LE LUXE FAIT MÊME DE L’OMBRE À CEUX DE ROME

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.