RÉ­CITS

Un temps re­con­quise, la Guyenne est de nou­veau oc­cu­pée par les An­glais. Une pré­sence in­to­lé­rable à Charles VII, qui en­gage ses forces dans l’ul­time af­fron­te­ment de la guerre de Cent Ans.

Historia - - Sommaire N° 847-848 - FRANCK FERRAND

Franck Ferrand

Dans l’in­cons­cient col­lec­tif, la grande vic­toire du règne de Charles VII – hor­mis Pa­tay et l’épo­pée de Jeanne d’arc – s’est dé­rou­lée en Normandie, aux portes de Bayeux. À For­mi­gny, pré­ci­sé­ment. Le 15 avril 1450, l’ost de France, conduite – ou conduit, l’usage hé­site – par le comte de Cler­mont, y a bat­tu des An­glais sur­pris par l’ir­rup­tion in­opi­née, sur le champ de ba­taille, de Bre­tons me­nés par Ri­che­mont. Or, dans la fou­lée de For­mi­gny, c’est toute la val­lée de la Basse-seine qui est ren­trée bien gen­ti­ment dans le gi­ron du roi Charles. Pour­quoi, après un tel suc­cès, s’ar­rê­ter en si bon che­min ? Charles VII ne peut ac­cep­ter que la Guyenne de­meure en pos­ses­sion du roi d’an­gle­terre. Envoyé la re­con­qué­rir, le comte de Pen­thièvre entre dans Bor­deaux au printemps 1451 ; il im­pose aux Gas­cons an­glo­philes un in­flexible trai­té. Au nom du roi de France, un nou­veau « maire per­pé­tuel », Jean Bu­reau, tré­so­rier gé­né­ral de France, met la ville en coupe ré­glée, avec l’aide de son frère, Gas­pard, grand maître de l’ar­tille­rie. Mau­vaise po­li­tique, grosse de sou­lè­ve­ments à venir... Mais dans l’es­prit des Fran­çais, c’en est du moins fi­ni de la guerre ; l’an­glais, fi­na­le­ment « bou­té hors du royaume », a fait place nette. Voire… On ne raye pas d’un trait de plume trois siècles et plus de relations sui­vies et d’ha­bi­tudes. Nos­tal­giques de leur au­to­no­mie, les né­go­ciants bor­de­lais ne to­lèrent pas les res­tric­tions mises par le roi de France à leurs droits com­mu­naux. Ils re­gimbent, ils conspirent… Et dé­pêchent même en An­gle­terre une dé­lé­ga­tion char­gée de sup­plier Hen­ry VI de leur venir en aide. Sa Gra­cieuse Ma­jes­té ne peut dé­cem­ment pas aban­don­ner sa chère Guyenne… Le Lan­castre sou­pire ; une telle de­mande ne pou­vait plus mal tom­ber : n’est- il pas lui-même em­pê­tré, en An­gle­terre, dans ce qu’on ap­pel­le­ra la guerre des Deux- Roses ? Il n’em­pêche, le cas est trop im­por­tant pour qu’on le né­glige : c’est en­ten­du, 3 000 hommes se­ront envoyés sur le conti­nent, sous les ordres de John Tal­bot, pre­mier comte de Sh­rews­bu­ry.

Tal­bot, sur­nom­mé « l’achille an­glais », est un chef de guerre oc­to­gé­naire, certes au­réo­lé de ses hauts faits – même s’il fut lar­ge­ment dé­fait à Pa­tay face à Jeanne d’arc – mais de­puis trop long­temps blan­chi sous le har­nais. L’homme qui ja­dis a gal­va­ni­sé des ar­mées en­tières est-il en­core de san­té à s’op­po­ser à des Fran­çais ra­gaillar­dis par leurs vic­toires et cer­tains de leur bon droit ? Car ces der­niers – plus que ja­mais al­liés aux Bre­tons – n’ont pas l’in­ten­tion de voir les An­glais re­prendre pied en Aqui­taine. Pour­tant, c’est sans coup fé­rir que le vieux guer­rier et son corps ex­pé­di­tion­naire re­prennent le contrôle de Bor­deaux. Dé­bar­qué le 20 oc­tobre 1452, le « bon rey Ta­la­bot » – le bon roi Tal­bot – re­çoit des Bor­de­lais un ac­cueil triom­phal, tant du peuple que des sei­gneurs lo­caux. Avec les Gas­cons ral­liés, il se trouve à pré­sent à la tête d’une ar­mée as­sez consi­dé­rable – plu­sieurs mil­liers de sol­dats –, gros­sie bien­tôt d’un se­cond ren­fort de 2 000 hommes, ar­ri­vés d’an­gle­terre sous la conduite du sei­gneur de L’isle, le propre fils de Tal­bot.

Fon­cer ou ne pas fon­cer…

Com­ment s’éton­ner, dans ces condi­tions, que Bor­deaux soit de­ve­nue l’ob­ses­sion du roi de France – à tout le moins son ho­ri­zon ? Dès les beaux jours de 1453, un corps d’ar­mée, fort de 9 000 hommes au bas mot, des­cend la val­lée de la Dor­dogne. À sa tête, no­tam­ment, les ma­ré­chaux de Lo­héac et de Cu­lant, mais aus­si le cé­lèbre Du­nois et, for­cé­ment, les frères Bu­reau… Plu­tôt que de mar­cher bride abat­tue sur Bor­deaux, ces stra­tèges pré­fèrent éta­blir leur camp en amont, à l’est de Cas­tillon. Le gros des troupes oc­cu­pe­ra une po­si­tion re­tran­chée entre les deux cours d’eau : la Dor­dogne, au sud, et l’un de ses pe­tits af­fluents tout si­nueux, la Li­doire ; le camp est édi­fié en sur­plomb d’un gué nom­mé pas de Rau­zan. Un dé­ta­che­ment oc­cu­pe­ra aus­si, au nord de Cas­tillon, le prieu­ré de SaintF­lorent, tan­dis que la ca­va­le­rie bre­tonne pro­té­ge­ra le camp fran­çais dans sa par­tie sep­ten­trio­nale. Tous ces sol­dats ser­vant les Lys, bien équi­pés, bien com- man­dés, se pré­parent à ce qu’ils per­çoivent comme un af­fron­te­ment dé­ci­sif. Dans la ville, on s’ap­prête à te­nir un siège. John Tal­bot a fait ren­for­cer les murs, ser­rer les vivres, four­bir les armes… Mais son en­tou­rage lui conseille de prendre les de­vants et de fondre sur les Fran­çais avant qu’ils n’aient eu le temps de ras­sem­bler toutes leurs forces. Faut-il croire ceux qui af­firment qu’en pous­sant ain­si à l’at­taque les sei­gneurs gas­cons vou­laient avant tout sau­ver leurs ven­danges ? Le fait est que les bou­te­feus ac­courent de tous les en­vi­rons, agi­tant maints exemples de la bru­ta­li­té fran­çaise

et ad­ju­rant le chef an­glais d’in­ter­ve­nir sans tar­der. À com­men­cer par les Cas­tillon­nais, qui ré­clament du se­cours à cor et à cri et sup­plient « Sa Sei­gneu­rie » d’or­don­ner au plus vite une sor­tie.

Coup pour coup… au dé­but

Trop bon coeur, trop grand âge ? Tou­jours est-il que Tal­bot ne sait pas résister à tant de sup­pli­ca­tions. Et qu’il fi­nit, le 16 juillet, par y cé­der. Il conduit donc An­glais et Gas­cons hors les murs et leur fait re­mon­ter les bords de la Dor­dogne jus­qu’à Li­bourne, où tout le monde fait halte pour la nuit. Cer­tains pré­ten­dront que, dans les chais lo­caux, bien des bar­riques furent mises en perce… Sobres ou non, les fan­tas­sins de­vancent en tout cas l’ar­tille­rie : bom­bardes et bouches à feu sont en­core loin der­rière lorsque, à l’aube du 17, pié­tons et ca­va­liers re­prennent la route de Cas­tillon – dans la boue, dans la glaise gor­gée d’eau, car des pluies sans fin ont dé­trem­pé le pays. Aler­tées de l’avance des Bor­de­lais, les troupes du roi de France se sont mo­bi­li­sées ; bien à l’abri dans leur re­tran­che­ment, elles se pré­parent au com­bat. Leurs pièces d’ar­tille­rie sont ins­tal­lées de sorte qu’elles ren­dront le fos­sé du camp dif­fi­cile à fran­chir. En face, Tal­bot de­meure mé­fiant. Mais, une fois de plus, des in­ter­ven­tions ex­té­rieures vont avoir rai­son de sa pru­dence na­tive. Ap­pre­nant de ses in­for­ma­teurs que les Fran­çais se­raient en train de lever le camp, il prend le par­ti d’at­ta­quer sans plus tar­der et de prendre en chasse les fuyards. An­glais et Gas­cons, épui­sés, en dé­sordre, sont donc som­més de se re­mettre en marche. Plus tard, l’his­to­rio­graphe Jean Char­tier dé­cri­ra la stu­pé­fac­tion du chef an­glais, dé­cou­vrant, contre toute at­tente, des ar­tilleurs cam­pés der­rière leurs so­lides dé­fenses : « Tal­bot fut fort éba­hi quand, de ses yeux, il vit les belles for­ti­fi­ca­tions qu’avaient faites les Fran­çais. Ce­pen­dant, Tal­bot et sa com­pa­gnie ar­ri­vèrent droit à la bar­rière, croyant for­cer d’em­blée l’en­trée du parc. Alors com­men­ça grand et ter­rible as­saut, où se pas­sèrent de grandes vaillances de part et d’autre ; où il fut mer­veilleu­se­ment com­bat­tu, main à main, à coups de hache, de gui­sarme, de lance et de traits, moult vaillam­ment. Ce cha­plis [ce com­bat] du­ra l’espace d’une grosse heure ; car les An­glais y re­ve­naient tou­jours avec grande ar­deur, et aus­si les Fran­çais ne s’épar­gnaient pas à bien les re­ce­voir. »

L’ob­jec­ti­vi­té oblige à pré­ci­ser que nous ne pos­sé­dons, de ces évé­ne­ments, au­cun ré­cit pro­ve­nant de té­moins ocu­laires. Une chose est cer­taine ce­pen­dant : les ar­tilleurs fran­çais mettent la mê­lée à pro­fit pour ajus­ter leurs ca­nons et les pla­cer en ordre de tir ; at­ta­qués presque à bout por­tant, les An­glais as­saillants se­ront bien­tôt dé­vas­tés par la ca­non- nade. Les dra­gons du roi Charles crachent leurs flammes tous en même temps, dans une seule di­rec­tion… Pour les An­glo-gas­cons, c’est la dé­faite as­su­rée ; leur ca­va­le­rie est fou­droyée à même en­seigne que la pié­taille ; les ca­va­liers doivent mettre pied à terre et venir com­battre au corps-à-corps. C’est alors que les Bre­tons, can­ton­nés par-de­là le lit de la Li­doire, sur­gissent à leur tour et viennent prê­ter main-forte aux Fran­çais. Plus rien ne ré­siste. An­glais, Gas­cons, as­saillis de tous cô­tés, cherchent à fuir, sont rat­tra­pés ; cer­tains iront se noyer dans la Dor­dogne. Le vieux Tal­bot lui-même voit son che­val tué sous lui d’un bou­let de cou­leu­vrine qui lui brise le fé­mur ; des Fran­çais l’achè­ve­ront à la hache, sans l’avoir re­con­nu : en ef­fet, en 1450, il avait été cap­tu­ré et n’avait re­cou­vré la li­ber­té qu’en échange du ser­ment fait à Charles VII de ne ja­mais por­ter les armes contre lui – aus­si n’avait-il à Cas­tillon ni ar­mure, ni arme, ni ban­nière… « Ain­si fi­nit ce fa­meux et re­dou­té chef an­glais, écri­ra Jean Char­tier, qui pas­sait de­puis si long­temps pour l’un des fléaux les plus for­mi­dables et un des plus ju­rés en­ne­mis de la France. » Deux de ses fils se­ront aus­si tués, dont le ba­ron de L’isle, et plu­sieurs de ses com­pa­gnons d’armes. Au fi­nal, ce sont près de 4 000 An­glais et Gas­cons qui au­ront été mis hors d’état de com­battre à Cas­tillon – dont sans doute plus de 300 pas­sés de vie à tré­pas – contre une cen­taine de tués et de bles­sés seule­ment cô­té Fran­çais, à ce que l’on croit sa­voir. La vic­toire des Fran­çais et de leurs al­liés bre­tons se ré­vèle donc com­plète ; leurs troupes en­tre­ront dans le bourg trois jours plus tard, en at­ten­dant de me­na­cer Bor­deaux et de s’en faire ou­vrir les portes à la mi-oc­tobre. La ville est pu­nie. Fran­chises et pri­vi­lèges lui sont re­ti­rés, et les liens de com­merce si flo­ris­sants qu’elle avait su nouer avec l’an­gle­terre sont cou­pés. Bien­tôt, on ver­ra s’éri­ger à son pour­tour de puis­santes for­te­resses, moins des­ti­nées à la dé­fendre, sans doute, qu’à l’in­ti­mi­der : fort Louis au sud, fort du Hâ vers l’ouest et, du cô­té de la Ga­ronne, châ­teau Trom­pette. Il fau­dra de la pa­tience aux Bor­de­lais, qui de­vront at­tendre le règne de Louis XI pour que leur soient ren­dus leur par­le­ment et leurs libertés. Plus lar­ge­ment, c’en est fi­ni de la Guyenne an­glaise – au moins sur le pa­pier. Car, à la vé­ri­té, dans le se­cret des consciences, les gens du cru ne ces­se­ront ja­mais vrai­ment de rêver d’an­gle­terre… Et, si l’on en croit les plus nos­tal­giques, il semble même que la fi­gure du « bon roi Tal­bot » fasse tou­jours l’ob­jet, le 17 juillet ve­nu, de com­mé­mo­ra­tions dis­crètes, certes, mais d’au­tant plus fi­dèles. u

IL FAU­DRA DE LA PA­TIENCE AUX BOR­DE­LAIS POUR RE­COU­VRER LEURS LIBERTÉS

SWEET HEAUME La vic­toire fran­çaise – com­plète et dé­fi­ni­tive par l’édi­fi­ca­tion à venir de for­te­resses à Bor­deaux, Bayonne, etc. – signe le re­tour dans le gi­ron des Lys de sei­gneurs de­puis long­temps in­féo­dés à l’en­ne­mi an­glais.

BONS BAISERS DE FRANCE Cas­tillon, où leur em­ploi fut dé­ci­sif, marque l’avè­ne­ment des bouches à feu, ces pièces d’ar­tille­rie mo­biles comme les veu­glaires, cou­leu­vrines (il­lus­tr.), fau­con­neaux…

UN CRÉ­CY BIS… MAIS À L’EN­VERS ! Pro­té­gée par la Dor­dogne et la Li­doire, l’ar­mée fran­çaise, forte de plus de 10 000 hommes et de 300 pièces d’ar­tille­rie, éta­blit un puis­sant re­tran­che­ment et at­tend l’at­taque an­glaise de pied ferme. Tal­bot pous­sé par ses troupes, lan­ce­ra deux as­sauts…

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