BARTALI, UN MAILLOT JAUNE AU COEUR D’OR

« Cer­taines mé­dailles s’ac­crochent à l’âme, pas à la Veste », af­fir­mait le cy­cliste ita­lien, cou­reur de légende dis­cret sur son en­ga­ge­ment contre le to­ta­li­ta­risme pen­dant la Se­conde Guerre.

Historia - - Sommaire N° 847-848 - Al­ber­to Tos­ca­no

« Com­bien de route j’ai fait jus­qu’ici / Com­bien de route a fait Bartali / Son nez est triste comme une longue mon­tée / Cet Ita­lien a un re­gard tel­le­ment gai » , chante Pao­lo Conte dans l’une de ses plus belles com­po­si­tions, Bartali , qui a pour cadre le Tour de France de 1948. Ces mots et cette mé­lo­die sont de­ve­nus l’hymne à la gloire du spor­tif et de l’homme Gi­no Bartali, né le 18 juillet 1914, à Ponte a Ema (près de Florence), et mort le 5 mai 2000, à Florence. Légende de l’his­toire du cyclisme, Bartali a aus­si sa place dans l’his­toire avec un grand H. Mais il a fal­lu at­tendre son dé­cès pour le com­prendre. Parce que « Gi­net­tac­cio » , sur­nom dû à son ca­rac­tère d’éter­nel grin­cheux et de « bour­ru bien­fai­sant », n’ai­mait pas par­ler de ses per­for­mances ex­tra­spor­tives. Au point de ca­cher long­temps les actes d’hé­roïsme qui lui vau­dront, après sa mort, la mé­daille d’or du mé­rite civil du pré­sident Car­lo Aze­glio Ciam­pi (2005) et le titre de Juste par­mi les na­tions de la part du mé­mo­rial Yad Va­shem de Jé­ru­sa­lem (2013) pour avoir contri­bué à sau­ver la vie de 800 Juifs, en grande par­tie des en­fants, entre 1943 et 1944. De son vi­vant, Bartali avait re­çu une dé­co­ra­tion of­fi­cielle de la part de Mus­so­li­ni pour sa vic­toire au Tour de 1938, mais il l’avait je­tée dans l’ar­no, à Florence. Pour l’an­ti­fas­ciste Bartali, cette mé­daille ne re­pré­sen­tait pas ce qu’il était réel­le­ment. L’im­por­tant pour lui était de faire ce qu’il consi­dé­rait comme juste : sau­ver la vie de cen­taines de per­sé­cu­tés. La conscience du de­voir ac­com­pli, telle était la vraie ré­com­pense.

Signe de croix vs sa­lut fas­ciste

Ado­les­cent, Gi­no com­mence à tra­vailler dès l’âge de 12 ans pour ai­der sa famille. Il est ap­pren­ti dans un ate­lier de vé­los. De là à l’idée de cou­rir, il n’y a qu’un pas. Il le fran­chit en 1931, et la cé­lé­bri­té ar­rive à par­tir de 1935. Le tour­nant de sa vie sur­vient l’an­née sui­vante : fian­çailles avec Adria­na et pre­mière vic­toire au Gi­ro, le Tour d’ita­lie. Mais il perd son frère Giu­lio, tué par une voi­ture pen­dant une course cy­cliste. Sa consé­cra­tion spor­tive est scel­lée en 1938, avec son pre­mier triomphe au Tour de France. De­puis 1903, un seul Ita­lien (Ot­ta­vio Bot­tec­chia) avait ga­gné la Grande Boucle. Il faut prê­ter at­ten­tion à la dif­fé­rence entre les com- men­taires du quo­ti­dien spor­tif mi­la­nais La Gaz­zet­ta del­lo Sport au su­jet des deux grandes vic­toires ita­liennes rem­por­tées en 1938, à Pa­ris, en l’espace de quelques se­maines. Cette re­lec­ture nous per­met de sou­li­gner la di­men­sion po­li­tique dans le com­por­te­ment des ath­lètes après leur suc­cès. L’ar­ticle à la une de la Gaz­zet­ta du 20 juin, au len­de­main de la vic­toire de l’ita­lie à la Coupe du monde de foot­ball, com­mence par la des­crip­tion du sa­lut fas­ciste (le sa­lu­to romano ) des membres de la Squa­dra az­zur­ra au mo­ment de l’apo­théose spor­tive, trans­for­mée en li­tur­gie po­li­tique. La Gaz­zet­ta écrit avec en­thou­siasme que les cham­pions « lèvent leur bras en fai­sant le sa­lu­to romano de­vant la tri­bune pré­si­den­tielle ». Une image dont le jour­na­liste « n’ar­rive pas à dé­ta­cher [ son] re­gard » . Inu­tile, en re­vanche, d’at­tendre un sa­lu­to romano de Bartali à la une de la Gaz­zet­ta , qui cé­lèbre, le 1er août, le triomphe de l’ita­lien dans le 32e Tour de France. Gi­no, an­ti­fas­ciste et ca­tho­lique, ne lève pas le bras. Il fait un autre geste, que la presse évite soi­gneu­se­ment de sou­li­gner : le signe de croix, qui, à ce mo­ment-là, est un dé­fi implicite au régime. Gi­no il Pio (Gi­no « le Pieux », autre sur­nom de Bartali) fait par­tie de l’ac­tion ca­tho­lique, qui a des relations ten­dues avec le régime fas­ciste, dé­ter­mi­né à en­ca­drer la jeu­nesse ita­lienne en lui souf­flant des idées na­tio­na­listes, bel­li­cistes et ra­cistes. La Gaz­zet­ta pré­sente Bartali comme un exemple de la « race » ita­lienne, mais l’in­té­res­sé dé­teste ce mot et la part de haine et de mé­pris qu’il contient. L’his­toire lui offre l’oc­ca­sion de le mon­trer. Après deux vic­toires (1936 et 1937) et une deuxième place au Gi­ro ( 1939), Bartali veut ga­gner l’édi­tion 1940. Il échoue. La vic­toire va à un jeune membre de son équipe, la Le­gna­no. Il s’ap­pelle Faus­to Cop­pi (1919-1960). La presse

ita­lienne du lun­di 10 juin 1940 cé­lèbre le triomphe de cette nou­velle étoile du cyclisme. Mais ce même 10 juin est le jour de la honte pour Mus­so­li­ni, qui an­nonce l’en­trée en guerre de l’ita­lie, sui­vie de la lâche agres­sion por­tée à la France, dé­jà à ge­nou face à l’al­le­magne.

En­traî­ne­ments à haut risque

Le 25 juillet 1943, Mus­so­li­ni est ren­ver­sé par le Grand Con­seil fas­ciste, et l’ita­lie – qui signe le 8 sep­tembre l’ar­mis­tice avec les Al­liés – est en­va­hie par les forces d’oc­cu­pa­tion al­le­mandes. Les listes de Juifs, pré­pa­rées par les fonc­tion­naires de l’ad­mi­nis­tra­tion fas­ciste con­for­mé­ment aux lois ra­ciales de 1938, n’ont pas été dé­truites après le ren­ver­se­ment de Mus­so­li­ni ni après l’ar­mis­tice. Dès leur ar­ri­vée dans les villes ita­liennes, les Al­le­mands com­mencent la per­sé­cu­tion sys­té­ma­tique des Juifs, qu’ils en­voient à Au­sch­witz et dans les autres camps de la mort. Des ré­seaux clan­des­tins ( ani­més par des per­son­na­li­tés de la com­mu­nau­té juive, de l’église ca­tho­lique et de la Ré­sis­tance) naissent dans plu­sieurs lo­ca­li­tés de la pé­nin­sule pour sau­ver les fa­milles juives et en par­ti­cu­lier les en­fants, sou­vent hé­ber­gés dans des cou­vents. Il est très im­por­tant pour ces en­fants (et si pos­sible pour leurs pa­rents) de se pro­cu­rer de faux do­cu­ments d’iden­ti­té, avec des noms in­soup- çon­nables. C’est à cette fin que Gi­no le Pieux réa­lise en 1943-1944 la plus im­por­tante de ses courses cy­clistes. La pé­riode atroce de Florence com­mence le 11 sep­tembre 1943 et se pro­longe jus­qu’à sa li­bé­ra­tion par les uni­tés mi­li­taires de la Ré­sis­tance, en août 1944. Onze mois d’enfer pen­dant les­quels quatre hommes animent un ré­seau des­ti­né à sau­ver la vie des vic­times de la bar­ba­rie ra­ciste. Il s’agit du car­di­nal Elia An­ge­lo Dal­la Cos­ta (qui se­ra re­con­nu Juste par­mi les na­tions en 2012), de son ami le rab­bin Na­than Cas­su­to (ar­rê­té par les Al­le­mands le 26 no­vembre 1943, dé­por­té à Au­sch­witz, il dé­cé­de­ra dans le la­ger de Gross-ro­sen), du mi­li­tant an­ti­fas­ciste juif Gior­gio Nis­sim et d’un res­pon­sable de la Ré­sis­tance (juif lui aus­si), le so­cia­liste Raf­faele Can­to­ni. Dal­la Cos­ta est en contact avec l’évêque d’as­sise, en Om­brie, Giu­seppe Pla­ci­do Ni­co­li­ni, qui se­ra dé­cla­ré à son tour Juste par­mi les na­tions pour avoir sau­vé la vie de cen­taines de Juifs. Au len­de­main de l’in­va­sion de Florence, Dal­la Cos­ta ap­pelle Bartali à l’ar­che­vê­ché. Il le connaît de­puis long­temps, il a cé­lé­bré son ma­riage avec Adria­na. Il lui pro­pose un tra­vail de « fac­teur » : ache­mi­ner d’un bout à l’autre de l’ita­lie oc­cu­pée, au pé­ril de sa vie, les faux pa­piers (et les do­cu­ments né­ces­saires à leur fa­bri­ca­tion) des­ti­nés aux per­sé­cu­tés. Bartali a les jambes pour pé­da­ler et le pré­texte de l’en­traî­ne­ment spor­tif pour se dé­pla­cer… Le risque est énorme et le se­cret doit être ab­so­lu. Pas un mot ; même pas à sa femme. Gi­no ac­cepte. Pour me­ner à bien ses mis­sions, il cache les do­cu­ments à l’in­té­rieur des tubes mé­tal­liques de son vé­lo, qu’il monte et dé­monte avec fa­ci­li­té. Il fait le tour des cou­vents où se trouvent les ré­fu­giés,

par­cou­rant jus­qu’à 350 ki­lo­mètres par jour. Il pé­dale entre Florence, As­sise (où il y a une im­pri­me­rie très ac­tive dans ce genre de tra­vail clan­des­tin), Gênes et Lucques (où il y a une autre im­pri­me­rie de confiance). Dans cette der­nière ville, à la tête d’un couvent, se trouve un moine très en­ga­gé dans les ré­seaux an­ti­fas­cistes et dans l’aide aux Juifs : frère Ar­tu­ro Pao­li, qui se­ra dé­cla­ré à son tour Juste par­mi les na­tions. Dans les cou­vents, les en­fants ré­fu­giés ne chôment pas. Il leur faut étu­dier les prières ca­tho­liques, qu’ils de­vront ré­ci­ter en cas de contrôle, et ils doivent in­té­grer le maxi­mum de connais­sances sur les villes d’ita­lie mé­ri­dio­nale (à com­men­cer par le nom des saints pro­tec­teurs). Et pour mettre toutes les chances du cô­té des fu­gi­tifs, les faux pa­piers sont cen­sés avoir été dé­li­vrés dans des villes de l’ita­lie mé­ri­dio­nale, dé­sor­mais li­bé­rée par les Al­liés, ce qui rend im­pos­sible leur vé­ri­fi­ca­tion sur les fi­chiers ori­gi­naux par les Al­le­mands et les col­la­bo­ra­tion­nistes.

Cham­pion de l’uni­té na­tio­nale

Bartali est contrô­lé plu­sieurs fois à l’oc­ca­sion de ses dé­pla­ce­ments à vé­lo. Il in­voque alors sa pro­fes­sion et son be­soin d’en­traî­ne­ment. On le fouille, mais on ne trouve rien. Une fois, il est ar­rê­té par une uni­té fas­ciste connue pour sa cruau­té. Il re­couvre sa li­ber­té, avec son vé­lo, que per­sonne n’a heu­reu­se­ment eu l’idée de dé­mon­ter. Entre deux « en­traî­ne­ments », le cham­pion s’oc­cupe de four­nir l’es­sen­tiel à la famille juive qu’il hé­berge dans la cave de son ap­par­te­ment, à Florence. Dans l’ita­lie de 1946, le re­tour des com­pé­ti­tions spor­tives ex­prime une énorme en­vie de li­ber­té, de joie et d’es­poir. Bartali a un vieux compte à ré­gler avec Cop­pi. C’est chose faite lors­qu’il rem­porte le Gi­ro en 1946, de­vant son ri­val. En 1947, cette fois, Cop­pi monte sur la plus haute marche. Bartali pense dé­sor­mais au Tour. Mais la Le­gna­no ne veut pas qu’il y par­ti­cipe. Il est le sym­bole de l’ita­lie, à la­quelle l’opi­nion pu­blique fran­çaise n’a pas en­core par­don­né sa dé­cla­ra­tion de guerre du 10 juin 1940. En 1948, Bartali s’im­pose contre vents et ma­rées. Il veut être au Tour. Il y est. Et il gagne. Ac­cueilli froi­de­ment au dé­part, il est ova­tion­né à la fin de la Grande Boucle. Son suc­cès est ce­lui de la ré­con­ci­lia­tion fran­co-ita­lienne. Une page est tour­née. Le Bartali « po­li­tique » de 1948 a aus­si une si­gni­fi­ca­tion tout ita­lienne, que ses com­pa­triotes trans­for­me­ront en mythe et en légende. Les ten­sions po­li­tiques entre Dé­mo­cra­tie chré­tienne (DC, prin- ci­pale force de gou­ver­ne­ment) et Par­ti com­mu­niste (PCI, grande force d’op­po­si­tion) sont alors ex­trêmes. Le 14 juillet 1948, un fas­ciste blesse très griè­ve­ment le chef com­mu­niste Pal­mi­ro To­gliat­ti de­vant le Par­le­ment. L’ita­lie ex­plose. La légende dit que, le soir de l’at­ten­tat, De Gas­pe­ri, pré­sident du Con­seil, au­rait ap­pe­lé au té­lé­phone Bartali et lui au­rait de­man­dé de faire tout son pos­sible (et même plus) pour qu’il dé­tourne, par ses ex­ploits spor­tifs, l’at­ten­tion d’une Ita­lie au bord de la guerre ci­vile. Le soir du 14 juillet 1948, le Tour est au pied des Alpes. Bartali, 34 ans, dé­sor­mais ap­pe­lé « le Vieux », est en dif­fi­cul­té, avec vingt et une mi­nutes de re­tard au clas­se­ment gé­né­ral. Un mi­racle se pro­duit : il gagne les trois étapes sui­vantes. Le 15 juillet à Brian­çon (après la mon­tée du col d’izoard), le 16 à Aix-les-bains (en en­le­vant à Loui­son Bo­bet le maillot jaune, qu’il gar­de­ra jus­qu’à Pa­ris) et le 17 à Lau­sanne. En tout, Gi­no gagne sept des 21 étapes du Tour 1948. Son triomphe est in­con­tes­table. La France est en paix avec l’ita­lie et l’ita­lie est pa­ci­fiée. To­gliat­ti a de­man­dé le re­tour au calme et Bartali a fait le reste. « Cham­pion sans dé­clin » est le titre de l’édito de La Gaz­zet­ta del­lo Sport du 19 mars 1950, au len­de­main de la qua­trième vic­toire de Gi­no à la Mi­lanSan Re­mo. De ce cham­pion qui n’a pas connu le dé­clin, plus on connaît l’his­toire et plus on ap­pré­cie la per­sonne. u

IL ROULE JUS­QU’À 350 KM POUR LI­VRER, CACHÉS DANS LE CADRE DE SON VÉ­LO, DE FAUX PA­PIERS D’IDEN­TI­TÉ

À LA BOTTE juin 1943. L’al­le­magne conquiert les deux tiers de l’ita­lie, où le Füh­rer or­ga­nise les pou­voirs se­lon son bon vou­loir et où sa po­li­tique na­zie d’ex­ter­mi­na­tion frappe la com­mu­nau­té juive.

GRA­TI­TUDE En sep­tembre 2013, Gi­no Bartali est re­con­nu à titre post­hume Juste par­mi les na­tions par Yad Va­shem, le mé­mo­rial de Jé­ru­sa­lem. An­drea, son fils, pose le 10 oc­tobre de­vant le mur d’hon­neur.

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