Fuir le Louvre pour Ver­sailles

Historia - - Sommaire N° 849 - Thier­ry Sarmant

Après la mort de Louis XIII, sur­ve­nue à Saint-ger­main le 14 mai 1643, le pe­tit Louis XIV et sa mère s’ins­tallent au Louvre, mais, dès le mois d’octobre suivant, la cour se trans­porte un peu plus au nord, dans la somp­tueuse de­meure du dé­funt car­di­nal de Ri­che­lieu, le Pa­lais-car­di­nal, re­bap­ti­sé pour l’oc­ca­sion Pa­lais- Royal. Plus confor­table, ce pa­lais en plein coeur du quar­tier du Louvre jouit en outre d’un très vaste jar­din, qui sert concur­rem­ment avec ce­lui des Tui­le­ries. Il est la ré­si­dence or­di­naire de la fa­mille royale pen­dant toute la du­rée de la ré­gence d’anne d’au­triche. Avec le dé­clen­che­ment de la Fronde, ce choix se ré­vèle pé­rilleux, car le pa­lais, conçu comme un grand hô­tel par­ti­cu­lier, est dif­fi­cile à dé­fendre. Les scènes qui s’y dé­roulent alors semblent an­non­cer celles de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise. C’est d’abord la fa­meuse nuit du 5 jan­vier 1649, veille des Rois, où la ré­gente, sen­tant la si­tua­tion lui échap­per, se dé­cide à une sorte de « fuite à Va­rennes » avant la lettre. Le soir, la cour se tient à l’or­di­naire ; la reine an­nonce à ses femmes qu’elle ira le len­de­main pas­ser la jour­née au Val-de-grâce. Un peu plus tard, on tire les rois en pe­tit co­mi­té pour di­ver­tir le jeune Louis XIV ; à mi­nuit, cha­cun va se cou­cher. Mais, à trois heures du ma­tin, on éveille le roi et son frère ; la reine et ses enfants montent dans un car­rosse qui les at­tend à la porte du jar­din. Ar­ri­vés en bord de Seine, les car­rosses royaux sont re­joints par ceux des princes, et toute la maison royale prend la route de Saint-ger­main-enLaye, où il fau­dra cou­cher sur la paille… Une fuite à Va­rennes, donc, mais une fuite à Va­rennes qui au­rait réus­si ! Deux ans plus tard, les choses prennent un tour plus tra­gique. Le bruit court que Gas­ton d’or­léans, l’oncle du roi, se pré­pare à en­le­ver Louis XIV à sa mère et à

re­lé­guer celle-ci dans un couvent. Dans la nuit du 9 au 10 fé­vrier 1651, la ré­gente veut sor­tir de Pa­ris avec son fils. Mais Gas­ton a vent de ce pro­jet et fait prendre les armes aux bour­geois : il n’y au­ra pas de se­conde fuite à Saint-ger­main.

« Les mai­sons par­ti­cu­lières ne sont pas faites pour [le roi] »

Pour apai­ser les Pa­ri­siens, Anne d’au­triche consent alors à une hu­mi­liante co­mé­die. La foule ré­clame la preuve de la pré­sence du roi. Il faut in­tro­duire les mu­tins dans la chambre de Louis XIV, qui dort (ou plu­tôt fait sem­blant de dor­mir). Mme de Mot­te­ville, confi­dente de la reine et spec­ta­trice de cette nuit de ré­vo­lu­tion, ra­conte qu’ils « se mirent tous au­près du lit du roi, dont on avait ou­vert les ri­deaux ; et, re­pre­nant alors un es­prit d’amour, lui don­nèrent mille bé­né­dic­tions. Ils le re­gar­dèrent long­temps dor­mir et ne pou­vaient as­sez l’ad­mi­rer. Cette vue leur don­na du res­pect pour lui : ils dé­si­rèrent da­van­tage de ne pas perdre sa pré­sence ; mais ce fut par des sen­ti­ments de fi­dé­li­té qu’ils le té­moi­gnèrent. Leur em­por­te­ment ces­sa ; et, au lieu qu’ils étaient en­trés comme des gens rem­plis de fu­rie, ils en sor­tirent comme des su­jets rem­plis de dou­ceur. » Lut­tant contre son na­tu­rel hau­tain et im­pé­rieux, la ré­gente fait des ama­bi­li­tés aux sé­di­tieux. La nuit blanche se fi­nit par une messe et, touche fi­nale de la co­mé­die, la reine conduit les re­belles re­pen­tis dans son ora­toire pour leur mon­trer ses re­li­quaires pré­cieux. Dans les se­maines qui suivent, le roi et la reine sont consi­gnés au Pa­lais-royal. Les portes sont gar­dées et les femmes qui sortent mas­quées du pa­lais sont dé­mas­quées : on craint que la reine ne s’en­fuie sous un dé­gui­se­ment. Mais le coup d’état at­ten­du n’a pas lieu : par scru­pule ou par in­dé­ci­sion, Gas­ton d’or­léans laisse échap­per l’oc­ca­sion de s’as­su­rer du roi et de s’em­pa­rer de la ré­gence. La Fronde vain­cue (fin 1652), Anne d’au­triche re­nonce à oc­cu­per le Pa­lais-royal, le roi ayant éprou­vé, écrit Mme de Mot­te­ville, « par les aven­tures fâ­cheuses qu’il avait eues […], que les mai­sons par­ti­cu­lières et sans fos­sés ne sont pas faites pour lui ». Louis XIV et sa mère re­tournent donc dans le Louvre in­ache­vé et y font amé­na­ger de luxueux ap­par­te­ments. Quand re­prend le grand chan­tier du pa­lais, on s’ef­force de ti­rer les leçons du pas­sé. En octobre 1664, Col­bert de­mande à l’ar­chi­tecte ita­lien Ber­nin que « le pa­lais im­prime le res­pect dans l’es­prit des peuples et leur laisse quelque im­pres­sion de sa force » et lui rap­pelle qu’il « doit être re­gar­dé […] pour sa ma­gni­fi­cence et pour sa com­mo­di­té, mais même pour sa sû­re­té, étant

Le 9 fé­vrier 1671, Louis XIV passe la nuit dans la ca­pi­tale pour la der­nière fois de sa vie : il n’y re­vien­dra plus que pour des vi­sites de quelques heures

le prin­ci­pal sé­jour des rois dans la plus grande et la plus peu­plée ville du monde, su­jette à di­verses révolutions ». De son cô­té, Louis XIV garde tou­jours à l’es­prit le sou­ve­nir des nuits ré­vo­lu­tion­naires. Ses mi­nistres ont beau lui van­ter les tra­vaux du Louvre, « le plus su­perbe pa­lais […] au monde et le plus digne de la gran­deur de Votre Ma­jes­té » (Col­bert, 1663), le roi marque dé­jà beau­coup plus d’in­té­rêt pour son pe­tit châ­teau de Ver­sailles. Tan­dis que le Louvre est en chan­tier, la cour ré­side aux Tui­le­ries lors de ses sé­jours pa­ri­siens. Le 13 dé­cembre 1670, Mme de Sé­vi­gné confie à son ami Cou­langes : « Le roi s’y en­nuie à tel point qu’il ira toutes les se­maines trois ou quatre jours à Ver­sailles. » Le 9 fé­vrier 1671, Louis passe la nuit à Pa­ris pour la der­nière fois de sa vie : il n’y re­vien­dra plus que pour des vi­sites de quelques heures. Le co­los­sal chan­tier du Louvre se pour­suit jus­qu’en 1678, après quoi Ver­sailles ab­sorbe tous les cré­dits. Aban­don­né par le roi et ses suc­ces­seurs, le pa­lais va res­ter en chan­tier pen­dant près de deux siècles. u

AS­SAUT Les troubles qui éclatent à partir de 1648 (comme cette nuit de fé­vrier 1651, où une foule en colère force la chambre du jeune Louis) per­suadent la fa­mille royale de quit­ter le Pa­lais-royal, trop ex­po­sé, pour s’ins­tal­ler tem­po­rai­re­ment au Louvre.

CHAMP LIBRE Quand il sé­journe à Pa­ris, le sou­ve­rain dé­laisse l’in­com­mode pa­lais, en tra­vaux et dont la cour reste en­com­brée de mai­sons par­ti­cu­lières, et ré­side aux Tui­le­ries, où il a fait amé­na­ger de ma­gni­fiques ap­par­te­ments. De grandes fêtes y sont don­nées, comme « le pom­peux car­rou­sel des ga­lantes ama­zones… », le 5 juin 1662.

LEGS Plan du Louvre à la mort du Roi-so­leil, en 1715. Des ap­par­te­ments et ca­bi­nets ont été conçus et dé­co­rés ; les ailes de la Cour car­rée, com­plé­tées ou créées – comme la Co­lon­nade (au pre­mier plan), des­si­née par Per­rault.

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