La ba­taille de la py­ra­mide

Historia - - Sommaire N° 849 - Laurent Lemire

Le 14 octobre 1988, François Mit­ter­rand inau­gure en grande pompe la py­ra­mide du Louvre. Dans son dis­cours, le pré­sident de la Ré­pu­blique in­dique que « l’idée n’est pas ve­nue gra­tui­te­ment de construire une py­ra­mide dans la cour Na­po­léon ». Il ex­plique cette dé­ci­sion de conce­voir ce « sou­ter­rain à l’air libre » par la vo­lon­té de rendre le mu­sée plus ac­ces­sible. Les cri­tiques sont pour­tant nom­breuses à l’époque. On re­proche à l’ar­chi­tecte si­no-amé­ri­cain Ieoh Ming Pei d’avoir sac­ca­gé la pers­pec­tive vers les Tui­le­ries, dé­na­tu­ré l’es­prit du Louvre, etc. Cer­tains, bien moins in­té­res­sés par ce qui est mon­tré que par ce qui se­rait ca­ché, y ont vu un puis­sant sym­bole ma­çon­nique. Pour étayer leur dé­mons­tra­tion, ils rap­pellent que le pre­mier conser­va­teur du mu­sée du Louvre, l’égyp­to­logue Vi­vant De­non, était ma­çon, tout comme l’ar­chi­tecte Pierre Fon­taine, qui par­ache­va le mu­sée sous l’em­pire. Au­tre­ment dit, le lieu en lui-même est ma­çon­nique ! Donc sus­pect à leurs yeux. D’autres vont en­core plus loin en dis­tin­guant des images et des sym­boles ma­çon­niques sur les fa­çades, des re­pré­sen­ta­tions d’isis et d’osi­ris, ce qui n’est pas étrange pour une py­ra­mide dont les pro­por­tions ont été cal­cu­lées sur celle de Gi­zeh. Une lettre H fe­rait ré­fé­rence à Hi­ram, l’ar­chi­tecte du temple de Sa­lo­mon. Ils sou­lignent enfin que l’image générale du Grand Louvre évoque les trois es­paces d’un temple, avec son en­trée pro­fane (le par­vis au­tour du Car­rou­sel), sa nef sa­crée (la cour Na­po­léon) et son es­pace se­cret si­tué à l’orient (la Cour car­rée).

Em­ma­nuel Ma­cron en­tre­tient la lé­gende ur­baine

Mit­ter­rand est sur­nom­mé par ses dé­trac­teurs « Mit­te­ram­sès » ou « Ton­ton­kha­mon ». Il au­rait même de­man­dé que la py­ra­mide com­prît 666 pan­neaux de verre en ré­fé­rence au « chiffre de la Bête » dans l’apo­ca­lypse, fait ima­gi­naire re­pris dans le Da Vin­ci Code de Dan Brown (2003). La py­ra­mide compte en réa­li­té 673 pan­neaux… Près de trente ans plus tard, ces fan­tasmes in­ter­pré­ta­tifs sont abon­dam­ment re­layés sur la Toile. Ain­si, les images de la cé­ré­mo­nie de vic­toire au Louvre d’em­ma­nuel Ma­cron, le 8 mai 2017, avec la longue marche sur fond d’ Hymne à la joie , puis le dis­cours au pu­pitre avec le ca­drage ser­ré sur fond de py­ra­mide, la pointe de celle-ci (le troi­sième oeil) par­fai­te­ment ali­gnée avec sa tête, ont été tra­duits par les adeptes de la conspi­ra­tion comme un signe adres­sé aux puis­sances se­crètes. Dé­ci­dé­ment, les lé­gendes ur­baines ont la vie dure. Et on ou­blie qu’un pro­jet de py­ra­mide avait dé­jà été en­vi­sa­gé au XIXE siècle pour cé­lé­brer le cen­te­naire de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise… u

PHA­RAO­NIQUE Trop mo­derne, sym­bole ma­çon­nique, ré­fé­rence dis­crète à l’apo­ca­lypse : du haut de la py­ra­mide dres­sée dans la cour Na­po­léon, près de trente ans de po­lé­miques nous contemplent…

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