La chro­nique

Historia - - Sommaire N° 849 - d’em­ma­nuel de Wa­res­quiel

Dans Bour­lin­guer, Blaise Cen­drars, après nous avoir fait faire le tour du monde, des steppes si­bé­riennes à la mer des Sar­gasses, consacre son der­nier cha­pitre à Pa­ris. Le titre en est aus­si poé­tique qu’énig­ma­tique : « Pa­ris, Port-de-mer ». Je l’ai lu il y a main­te­nant vingt ans et je m’en sou­viens comme si c’était hier. « Par un bel après-mi­di de fin d’été, je flâ­nais le long des quais. » Ce sont des pages que j’aime, des pages qui me font pen­ser à la cha­leur, aux grandes villes désoeu­vrées, aux bi­blio­thèques vides et si­len­cieuses, à l’odeur si par­ti­cu­lière d’es­sence et de pous­sière du bi­tume chaud après la pluie, aux jambes des filles et aux ter­rasses pleines des ca­fés où l’on en­tend par­ler les langues étran­gères. Cen­drars ima­gine qu’en plein mois d’août, et comme tous les ans, sa ré­dac­tion l’in­vite à faire un reportage sur un pro­jet ma­gni­fique dont on parle tou­jours et qui n’ad­vient ja­mais. Pa­ris, Port-de-mer. Et le voi­là par­ti flâ­ner du cô­té de Ville­neuve-saint-georges, où il ne trouve que quelques vieilles grues rouillées et des barges pour­ries. L’été est bien ce lieu en creux des réalités qu’on ne vit qu’en rêve. Lors­qu’on est comme moi condam­né, mais dé­li­cieu­se­ment consen­tant, à res­ter l’été à Pa­ris, avec ses rues dé­sertes et ses mar­ron­niers fa­nés avant l’heure, on se prend irrésistiblement, plus en­core qu’à voya­ger dans les livres, à lire des livres de voyage. Le mois d’août est leur mois. On y re­vient tou­jours. Ces der­niers jours, mes re­cherches m’ont fait tom­ber sur un exem­plaire des Voyages en France, d’ar­thur Young. Young est un gent­le­man et agro­nome anglais, dé­jà ré­pu­té pour ses livres et ses tra­vaux, li­bé­ral, en­joué, prag­ma­tique et cu­rieux de tout, ab­so­lu­ment convain­cu de la su­pé­rio­ri­té de son île, de celle de son gou­ver­ne­ment comme des moeurs de ses com­pa­triotes. Il dé­barque à Calais en mai 1787, les poches bour­rées de lettres de re­com­man­da­tion au­près de tout ce qui compte à la So­cié­té royale d’agri­cul­ture de Pa­ris. Son tour de France de deux ans est une mer­veille de drô­le­rie, d’en­thou­siasmes et de dé­cep­tions, de ren­contres in­at­ten­dues et de dé­tails co­casses. On voyage avec lui de Li­moges à Mont­pel­lier et de Brest à Rouen dans une France contras­tée, in­éga­le­ment culti­vée, où les au­berges sont dé­tes­tables, les théâtres dé­li­cieux, les routes presque trop belles, les pay­sans plus pauvres que de rai­son, les sei­gneurs ex­clu­si­ve­ment oc­cu­pés de chasse et les bour­geois igno­rants. On a peine à croire à cette France-là, à la veille de la Ré­vo­lu­tion. Té­moin, ce dia­logue avec un mar­chand des en­vi­rons de Bé­ziers. « L’autre jour, un Français, quand je lui eus dit que j’étais Anglais, me de­man­da s’il y avait des arbres en An­gle­terre. – Quelques-uns, ré­pon­dis-je. – Avez-vous des ri­vières ? – Oh ! Pas du tout. – Ah, ma foi, c’est bien triste. » Où sont pas­sées nos Lu­mières ? On dé­couvre des Français mu­tiques, can­ton­nés à leurs mé­tiers, peu cu­rieux de lec­ture, et c’est cette France-là qui va faire la Ré­vo­lu­tion. Young la sent pour­tant sourdre de toute part et l’ap­pelle de ses voeux, sans sa­voir exac­te­ment ce qu’il ré­sul­te­ra du roi et de son gou­ver­ne­ment. On en ap­prend tou­jours un peu plus sur soi-même à tra­vers le re­gard des autres. On dé­couvre sur­tout à quel point l’histoire est aveugle et fra­gile, va­cillante sur ses bases et bien éloi­gnée de ces en­chaî­ne­ments par­faits de cau­sa­li­té qu’y trou­vaient les éru­dits du XIXE siècle. Je pense sou­dain à un autre voyage, ce­lui que fit l’écri­vain juif Léon Werth, l’ami de SaintExu­pé­ry, en juin 1940. Trente-trois jours d’exode, de Pa­ris à la Loire, les Al­le­mands au cul et les drames qu’on ima­gine. Werth avait ju­ré en par­tant de ne ja­mais par­ler à un sol­dat al­le­mand, par pa­trio­tisme, par fier­té, et voi­là qu’il se sur­prend à leur don­ner de l’eau dans une cour de ferme près d’ou­zouer-sur-loire. Du chaos de l’exode, de toutes ces contra­dic­tions em­mê­lées, de si­tua­tions, d’ins­tincts, de mots, de gestes, il a cette re­marque dont nous autres his­to­riens fe­rions bien de nous sou­ve­nir : « Ce que nous nom­mons l’histoire ne se­rait-il pas la plus vaine illu­sion des hommes ? […] Nous fai­sons de l’histoire comme un ma­lade fait sa ma­la­die. Nous sommes res­pon­sables de l’histoire, comme les fous sont res­pon­sables de la créa­tion des asiles. […] L’histoire est l’échi­quier de Dieu. » C’est dé­ci­dé­ment dans les ar­chives et les livres, in­cons­cient du temps qui passe, as­sis par un bel après-mi­di d’été dans les rayon­nages d’une bi­blio­thèque, que l’on fait ces voyages-là. Et ce sont les plus utiles. u

L’ÉTÉ EST BIEN CE LIEU EN CREUX DES RÉALITÉS QU’ON NE VIT QU’EN RÊVE. […] ON SE PREND IRRÉSISTIBLEMENT, PLUS EN­CORE QU’À VOYA­GER DANS LES LIVRES, À LIRE DES LIVRES DE VOYAGE

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