En­tre­tien

EN­TRE­TIEN AVEC JEAN-PIERRE GUÉ­NO* En 1998, Jean-pierre Gué­no pu­blie Pa­roles de poi­lus. Au­jourd’hui, il sol­li­cite les lecteurs d’his­to­ria et de Ouest-france pour faire sur­gir les écrits in­times des mi­li­taires français d’ac­tive de­puis 1945. De la guerre d’a

Historia - - Sommaire N° 849 - Pro­pos re­cueillis par Guillaume Ma­lau­rie

avec Jean-pierre Gué­no

Après le co­los­sal suc­cès de Pa­roles de Poi­lus, vous vous at­te­lez à une nou­velle en­tre­prise : la col­lecte des « pa­roles de sol­dats » français de 1945 à au­jourd’hui. Comment al­lez-vous pro­cé­der ?

Le mi­nis­tère des An­ciens Com­bat­tants et la Dé­lé­ga­tion à l’in­for­ma­tion et à la com­mu­ni­ca­tion de la dé­fense (Di­cod) ont com­men­cé dès 2015 à m’ai­der pour faire re­mon­ter notes, lettres et car­nets per­son­nels. Je sou­haite élar­gir les ap­pels à contri­bu­tion à des mé­dias ex­ternes à l’ins­ti­tu­tion mi­li­taire. Il s’agit d’une part de Ouest-france, le plus grand quo­ti­dien français, et d’autre part d’his­to­ria, qui a tou­jours su ré­sis­ter aux modes éli­tistes et pré­ser­ver le par­tage des mé­moires. (Lire ap­pel en en­ca­dré : Mode d’em­ploi.)

Pour­quoi per­sis­tez-vous à vous in­té­res­ser aux seuls sol­dats ?

Je les consi­dère comme em­blé­ma­tiques de toutes ces pro­fes­sions qui ont en charge l’in­té­rêt gé­né­ral et qui vivent mal notre époque d’ex­trême nar­cis­sisme et de re­pli sur l’ego. Ce ma­laise in­té­resse tout au­tant le per­son­nel mé­di­cal, les po­li­ciers ou les ma­gis­trats. Sauf que, pour les sol­dats, l’en­ga­ge­ment est ex­trême. On ne risque pas seule­ment sa ré­pu­ta­tion ou sa car­rière, mais aus­si sa peau. On ex­pose son âme, au­tre­ment dit sa conscience, à des chocs d’une rare vio­lence.

Sans doute, mais ces guerres sont de na­ture très dif­fé­rente. Il y a les guerres co­lo­niales ou de dé­co­lo­ni­sa­tion d’in­do­chine et d’al­gé­rie. Et il y a les in­ter­ven­tions de main­tien de la paix en Bos­nie, au Li­ban, en Afrique, en Afghanistan, en Irak… Peut-on en outre mettre sur le même pied une ar­mée de conscrits et les unités com­bat­tantes pro­fes­sion­nelles d’au­jourd’hui ?

C’est bien sûr exact : il y a les sol­dats vo­lon­taires et ceux qui n’ont pas eu le choix. Mais at­ten­tion : pour dif­fi­cile que ce fût en Al­gé­rie, il y avait la pos­si­bi­li­té de se dé­cla­rer in­sou­mis ou ob­jec­teur de conscience. Plus généralement, que vous soyez conscrit ou pro­fes­sion­nel, le job de sol­dat sup­pose tou­jours une forme d’ac­cep­ta­tion. Et in­duit donc une ex­pé­rience com­mune avec la mort comme ré­fé­ren­tiel do­mi­nant. La sienne, mais aus­si celle des autres. Prendre la vie d’un en­ne­mi, fût-il un par­fait sa­lo­pard, de­meure un acte ter­rible qu’il est tou­jours dif­fi­cile de mé­ta­bo­li­ser, que l’on soit ap­pe­lé ou sol­dat de mé­tier.

Qu’es­pé­rez-vous de l’ana­lyse de ces écrits in­times ?

Faire com­prendre que les scé­na­rios mi­li­taires de­puis 1945 – que j’ap­pelle des

(…) LES SCÉ­NA­RIOS MI­LI­TAIRES DE­PUIS 1945 SONT RA­RE­MENT EN NOIR ET BLANC ET TOUILLENT BIEN SOU­VENT DES PELLETÉES DE FANGE ET DES MOR­CEAUX DE CIEL. […] ON S’INTÉRESSAIT À L’AR­TILLE­RIE, MAIS PAS VRAI­MENT À LA CONSCIENCE DES SOL­DATS

guerres or­phe­lines par rap­port aux conflits mon­diaux – sont ra­re­ment en noir et blanc et touillent bien sou­vent des pelletées de fange et des mor­ceaux de ciel. Or, pen­dant long­temps, les ob­ser­va­teurs sont res­tés dans le dé­ni de ces pa­roles toutes en sub­ti­li­té et contraste. On s’intéressait aux armes uti­li­sées, à l’équi­pe­ment ou à l’ar­tille­rie, mais pas vrai­ment à la conscience des sol­dats. À leurs res­sen­tis. À leurs états d’âme. Moi, c’est ça qui m’in­té­resse…

C’était dé­jà votre quête dans Pa­roles de poi­lus, réa­li­sé à partir de quelque 10 000 lettres…

Tout à fait. Mal­gré la bru­ta­li­sa­tion ex­trême de cette guerre in­dus­trielle, la plu­part des sol­dats, français mais aus­si al­le­mands, ne som­braient pas dans un na­tio­na­lisme ob­tus. Ils ana­ly­saient as­sez fi­ne­ment les te­nants et abou­tis­sants de la bou­che­rie de Craonne ou de Ver­dun. Dans le si­lence des cor­res­pon­dances, ils confiaient leurs dé­fiances à l’égard d’un pro­ces­sus qui les broyait et ser­vait par­fois des in­té­rêts qui n’avaient qu’un rap­port loin­tain avec ce­lui du dra­peau. C’est en­suite que l’on fa­brique des romans na­tio­naux ver­rouillés. Il faut alors entre soixante ans et un siècle pour dis­cer­ner le mur­mure des consciences der­rière les coups de clai­ron.

Que peut-il res­sor­tir de nou­veau, selon vous, sur la guerre d’al­gé­rie ?

Je crois qu’au-de­là des pa­ra­mètres connus de la dé­co­lo­ni­sa­tion il y a dans la guerre d’al­gé­rie une di­men­sion fra­tri­cide entre des gens qui avaient beau­coup de rai­sons de s’en­tendre mais ne le pou­vaient plus. Ce sont les se­crets de ces ra­di­ca­li­sa­tions qui m’in­té­ressent, comme le re­cours à l’ex­trême vio­lence et à la tor­ture dans les deux camps. Sur tous ces points et sur tous ceux que l’on ignore en­core, je suis sûr que les lecteurs d’his­to­ria, qu’ils soient an­ciens mi­li­taires ou conjointes, fils ou filles ou pe­tits-fils de sol­dats, ont beau­coup à nous ap­por­ter. Ne je­tez pas les vieux pa­piers ! Faites-les-nous par­ve­nir ! u

* Jean-pierre Gué­no est né le 28 dé­cembre 1955. Écri­vain français et an­cien di­rec­teur des édi­tions de Ra­dio France, il est un pas­sion­né d’histoire. En 1997, il crée la col­lec­tion « Pa­roles de… ».

Lettres de sol­dats français à leur mar­raine de guerre (pho­to de g.), à leurs fa­milles en 1914 (à dr.) et en 1940 (au mi­lieu).

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