ÉCRANS

Ar­chives et té­moi­gnages in­édits éclairent sans fard trois dé­cen­nies d’une guerre trau­ma­tique, res­pon­sable de plus de trois mil­lions de morts.

Historia - - Sommaire N° 849 - CLÉ­MEN­TINE V. BARON

Viet­nam : une guerre de trente ans pas­sée au crible ;

Nos an­nées folles , le nou­veau film d’an­dré Té­chi­né…

VIET­NAM DE KEN BURNS ET LYNN NOVICK Série do­cu­men­taire (9 x 52 min), dif­fu­sée sur Arte les 19, 20 et 21 sep­tembre

En 1941, un homme fran­chit la fron­tière viet­na­mienne, de re­tour d’un exil de trente ans du­rant le­quel il a voya­gé à tra­vers le monde. La même an­née, il prend le pseu­do­nyme de « Hô Chi Minh » (qui si­gni­fie « Ce­lui qui ap­porte la lu­mière »). Pour l’heure, il reste dans l’ombre, ca­ché dans une grotte à deux pas du vil­lage de Pác Bó, dans le nord du pays. Mais ra­pi­de­ment il réunit les op­po­sants à la co­lo­ni­sa­tion fran­çaise et fonde le Front de l’in­dé­pen­dance du Viet­nam (Viêt-minh). Quatre ans plus tard, il de­vient pré­sident de la Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Viet­nam et re­pousse les forces françaises. En 1954, les né­go­cia­tions de paix abou­tissent à la par­ti­tion du pays en deux États : dans le Nord, le gou- ver­ne­ment com­mu­niste de Hô Chi Minh ; dans le Sud, ce­lui du pré­sident Ngô Dinh Diêm, sou­te­nu par les Amé­ri­cains. Le ter­rain est prêt, et tous les pions bien en place, pour qu’éclate la guerre. Qua­rante ans après la fin du conflit, les réa­li­sa­teurs Ken Burns et Lynn Novick, ré­vé­lés par leurs do­cu­men­taires sur l’histoire des États-unis ( The War , Pro­hi­bi­tion ), lèvent le voile sur les ta­bous de cet épi­sode san­glant. Dans une im­po­sante fresque do­cu­men­taire, ils re­viennent en dé­tail sur les évé­ne­ments, de­puis la co­lo­ni­sa­tion fran­çaise et la pre­mière guerre d’in­do­chine (1946-1954) jus­qu’au re­trait des troupes amé­ri­caines et la réuni­fi­ca­tion du pays, en 1975. Près de trente ans de sou­lè­ve­ments qui ont cau­sé la mort d’un mil­lion de sol­dats nord­viet­na­miens et de com­bat­tants viêt- congs, de deux mil­lions de ci­vils, de di­zaines de mil­liers de vic­times lao­tiennes et cam­bod­giennes et près de 60 000 Amé­ri­cains. Pour le Viet­nam, c’est la plus vio­lente guerre ci­vile de son histoire et l’abou­tis­se­ment d’un siècle de lutte pour l’in­dé­pen­dance. Du cô­té des États-unis, ce conflit consti­tue la plus grande frac­ture de­puis la guerre de Sé­ces­sion, une rup­ture cultu­relle et po­li­tique aux traces tou­jours vi­sibles, et la re­mise en ques­tion du sa­cro-saint sen­ti­ment pa­trio­tique. Des deux cô­tés, le trau­ma­tisme est tel qu’en de­hors de la pro­pa­gande éta­tique on a tu les bles­sures pen­dant plu­sieurs dé­cen­nies.

Pa­ci­fier au na­palm

Des cen­taines de té­moi­gnages col­lec­tés par Ken Burns et Lynn Novick au Viet­nam et aux États-unis au­près d’an­ciens Viêt-congs, de sol­dats sud-viet­na­miens, de ma­rines, d’op­po­sants à la guerre, de ci­vils, de jour­na­listes com­posent la manne de cette série do­cu­men­taire. Une mine d’or, fruit de six longues an­nées de tra­vail, sur la­quelle

viennent se gref­fer des images d’ar­chives rares, qui vont du film ama­teur aux cli­chés des meilleurs pho­to­graphes de l’époque, en pas­sant par les en­re­gis­tre­ments des conver­sa­tions of­fi­cieuses de Ken­ne­dy, John­son ou Nixon. Sur les ri­tour­nelles de Dy­lan, des Stones ou des Beatles, on em­barque à bord des hé­li­co­ptères, on se fau­file dans les tun­nels des Viêt- congs, on pleure avec les ci­vils sa­cri­fiés sur l’au­tel des na­tio­na­lismes. On dé­couvre aus­si le gouffre entre les dis­cours of­fi­ciels et les conver­sa­tions in­times, les ma­ni­pu­la­tions po­li­tiques et les stra­té­gies mi­li­taires. La co­lo­ni­sa­tion fran­çaise, les re­vi­re­ments de la Se­conde Guerre mon­diale, la guerre froide, le putch de 1963 et la des­ti­tu­tion du pré­sident sud­viet­na­mien… au­cun évé­ne­ment n’est omis dans cette ex­pé­rience im­mer­sive de près de dix-huit heures. Veillant à res­ter le plus ob­jec­tifs pos­sible, les réa­li­sa­teurs évitent les écueils du ma­ni­chéisme et ré­vèlent toute la sub­ti­li­té et les am­bi­guï­tés des re­la­tions in­ter­na­tio­nales de l’époque. On ap­prend par exemple qu’avant de se ral­lier à l’em­pire co­lo­nial français les États-unis ont d’abord sou­te­nu la ré­volte de Hô Chi Minh, al­lant jus­qu’à lui four­nir des armes. On as­siste à l’in­ter­view em­bar­ras­sante d’un Ken­ne­dy af­fir­mant que ses troupes n’ont qu’un rôle pa­ci­fi­ca­teur au Viet­nam, juste après avoir aug­men­té dras­ti­que­ment les ef­fec­tifs sur place et don­né son ac­cord à l’usage meur­trier du na­palm et de « l’agent orange ». Le peuple amé­ri­cain, di­vi­sé face à ces contra­dic­tions, a pré­fé­ré tour­ner la page. Il au­ra fal­lu at­tendre la gé­né­ra­tion sui­vante pour que l’on s’in­ter­roge sé­rieu­se­ment sur le conflit. Que s’est-il vrai­ment pas­sé là-bas ? Quelle est la part de res­pon­sa­bi­li­té des uns et des autres ? Quelles leçons ti­rer de cette tra­gé­die qui a mar­qué la fin du XXE siècle ?

« Dans une guerre, il n’y a pas de vain­queur, que des ruines […]. Il n’y a que ceux qui n’ont ja­mais com­bat­tu qui aiment dis­cu­ter de qui a ga­gné ou de qui a per­du », té­moigne un vé­té­ran viêt-cong.

BOUR­BIER. En 1964, les Amé­ri­cains in­ter­viennent aux cô­tés des Sud-viet­na­miens.

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