VOYAGE

Dix ans avant la Ré­vo­lu­tion, l’ar­chi­tecte Claude Ni­co­las Le­doux ima­gine un des tout pre­miers bâ­ti­ments in­dus­triels. Un sym­bole écla­tant de la mo­nar­chie éclai­rée.

Historia - - Sommaire N° 849 - Claire L’hoër

La sa­line royale d’arc-et-se­nans :

une uto­pie du XVIIIE siècle

C’est du ciel, à bord d’une mont­gol­fière, qu’on ap­pré­cie le mieux la forme générale de la sa­line d’arc-et-se­nans : une im­mense de­mi-lune ceinte d’un long mur. Dans la vaste plaine en bor­dure de fo­rêt se dressent 11 bâ­ti­ments de pierre blanche. Au centre, une large pe­louse. Entre le mur d’en­ceinte et les bâ­ti­ments, des jar­dins ar­bo­rés… S’agit- il vrai­ment d’une usine ? À pre­mière vue, on hé­si­te­rait plu­tôt entre un temple grec et un do­maine sei­gneu­rial. Mais re­ve­nons sur terre et en­trons dans l’uni­vers de l’ar­chi­tecte Claude Ni­co­las Le­doux, son concep­teur, par le por­tail mo­nu­men­tal. Huit im­po­santes co­lonnes do­riques marquent l’en­trée du do­maine. Der­rière elles se cache une grotte ar­ti­fi­cielle à la ma­nière des grottes or­ne­men­tales de la Re­nais­sance ita­lienne : un chaos de pierres non taillées qui vous donnent l’im­pres­sion d’être sous terre, à l’en­droit même où jaillit la pré­cieuse sau­mure pour la­quelle on a bâ­ti ce cé­nacle. Puis c’est la ré­vé­la­tion : la sor­tie au grand jour dans le jar­din se­mi-cir­cu­laire. L’am­biance est à la sé­ré­ni­té. Trois gros arbres sé­cu­laires forment un om­brage bien­ve­nu. La vue est flat­tée par des bâ­ti­ments aux di­men­sions har­mo­nieuses, aux lignes nobles et géo­mé­triques. Des toi­tures pen­tues com­po­sées de cen­taines de mil­liers de tuiles plates rap­pellent que nous sommes bien en Franche-com­té. Des fron­tons tri­an­gu­laires et des co­lonnes tor­sa­dées font clai­re­ment ré­fé­rence aux mai­sons de cam­pagne ima­gi­nées par Pal­la­dio pour de riches pro­prié-

taires ita­liens. Sur les murs, à mi- hau­teur, de cu­rieux mé­daillons en forme de corne d’abon­dance d’où coule un li­quide épais sculp­té dans la pierre : la pré­cieuse sau­mure…

La ruée vers l’or blanc

À l’ori­gine de ce lieu insolite se trouve une pré­oc­cu­pa­tion éco­no­mique : la pro­duc­tion d’une des den­rées les plus chères et les plus re­cher­chées de l’an­cien Ré­gime : le sel. Comme il n’exis­tait pas de sys­tème de ré­fri­gé­ra­tion, le sel a été pen­dant long­temps le seul moyen de conser­ver les ali­ments. Les rois l’ont bien com­pris, qui dé­cident de taxer co­pieu­se­ment le sel pour se pro­cu­rer des re­ve­nus ré­gu­liers et abon­dants. La ga­belle est un des im­pôts les plus im­po­pu­laires de l’an­cien Ré­gime. Les lieux de pro­duc­tion of­fi­ciels sont en bord de mer pour le sel ma­rin, pro­duit par éva­po­ra­tion na­tu­relle, et dans cer­taines ré­gions pos­sé­dant des sources sou­ter- raines à forte te­neur en sel. Nous y voi­là. Dé­jà sous l’em­pire ro­main, la Fran­cheCom­té ex­ploi­tait la sau­mure. Le rat­ta­che­ment de la ré­gion à la France en 1678 fait tom­ber cette ri­chesse dans l’es­car­celle du roi. C’est d’abord dans la ville de Sa­lins qu’est construite la prin­ci­pale sa­line. Mais le taux de sa­li­ni­té des eaux baisse au mi­lieu du XVIIIE siècle. Pas ques­tion d’aban­don­ner les sources. Il faut au contraire les faire va­loir dans un

cadre gran­diose puisque le pro­grès scien­ti­fique pro­pose des so­lu­tions. Un bâ­ti­ment de gra­dua­tion per­met­tra d’aug­men­ter la con­cen­tra­tion en sel par éva­po­ra­tion na­tu­relle. Pour le reste, il fau­dra chauf­fer l’eau sa­lée avec du bois pour que le sel cris­tal­lise en sur­face. Pro­blème : Sa­lins est en­cais­sée au fond d’un val­lon et éloi­gnée des fo­rêts. Qu’à ce­la ne tienne ! Une des plus grandes fo­rêts royales, la fo­rêt de Chaux, n’est qu’à 15 ki­lo­mètres de la pe­tite ville. Juste à cô­té, une vaste plaine, idéale pour ac­cueillir une usine à sel aux pro­por­tions gi­gan­tesques… Voi­là pour la lo­ca­li­sa­tion. Claude Ni­co­las Le­doux par­ti­cipe jus­te­ment au contrôle du sel en Franche- Com­té, après avoir com­men­cé une brillante car­rière d’ar­chi­tecte. Très peu de ses oeuvres sont par­ve­nues jus­qu’à nous. On peut tou­te­fois ad­mi­rer au­jourd’hui en­core la ro­tonde de la place de Sta­lin­grad et celle du parc Mon­ceau, qui ponc­tuaient le mur des Fer­miers gé­né­raux de Pa­ris, ou en­core le châ­teau de Bé­nou­ville, en Nor­man­die. Le grand pro­jet de sa­line est pour Le­doux une oc­ca­sion unique de mon­trer son au­dace en ma­tière d’ar­chi­tec­ture, puisque le pay­sage, à égale dis­tance des vil­lages d’arc et de Se­nans, est presque vide. L’ar­chi­tecte va enfin pou­voir des­si­ner son grand oeuvre !

Le bud­get ex­plose

Ima­gi­nons ce qu’il res­sent en 1779 lorsque – enfin ! – sa sa­line est bâ­tie et qu’il passe, lui aus­si, par la grotte d’en­trée. Après l’obs­cu­ri­té, la lu­mière. Le­doux, comme Rous­seau ou Di­de­rot, est un adepte des lu­mières de l’es­prit. Au centre de ce qui res­semble à un théâtre antique se trouve la maison du di­rec­teur, qui re­pré­sente l’au­to­ri­té royale. Au mi­lieu du fron­ton, un ocu­lus est creu­sé tel un oeil qui sur­veille les va-et-vient de ce monde en mi­nia­ture. Les chauf­feurs, dont la mis­sion est de chauf­fer la sau­mure dans d’im­menses poêles à l’in­té­rieur de deux bâ­ti­ments la­té­raux qu’on ap­pelle les bernes. Les pe­tits ap­pren­tis, qui les aident dans cette tâche ha­ras­sante au mi­lieu des flammes, dans une cha­leur in­fer­nale. Les femmes, qui fa­çonnent les pains de sel. Les com­mis ou agents du fisc, qui vé­ri­fient le poids des pains

et fouillent les ou­vriers quand ils sortent pour évi­ter l’éva­sion fis­cale… Une pri­son est d’ailleurs pré­vue à l’en­trée de la sa­line. Le di­rec­teur, lo­gé au centre du dis­po­si­tif, est ce­lui qui voit tout et vers qui tous les re­gards convergent. En plus de la sa­line pro­pre­ment dite, Le­doux a éga­le­ment ima­gi­né une ville nou­velle au­tour, avec toutes ses com­mo­di­tés à la pointe de la mo­der­ni­té. Non seule­ment la ci­té ne se­ra ja­mais édi­fiée, mais une par­tie des or­ne­ments pré­vus pour la sa­line se­ra aban­don­née pour des rai­sons d’éco­no­mie. Une ma­nu­fac­ture n’a ja­mais coû­té aus­si cher, et le bud­get ini­tial a dé­jà été mul­ti­plié par trois… Faut-il que le sel soit consi­dé­ré comme de l’or blanc ! Dans la sa­line, 150 per­sonnes au to­tal vivent, tra­vaillent et forment une com­mu­nau­té à part, tout en gar­dant des liens forts avec les fa­milles de la­bou­reurs d’arc et de Se­nans, dont elles sont is­sues. Tra­vailler à la sa­line, c’est la ga­ran­tie d’un em­ploi, mais aus­si d’un lo­ge­ment – une belle chambre pro­lon­gée d’une cui­sine com­mune –, d’un car­ré de terre à culti­ver et même d’un mé­de­cin – oh, luxe rare ! Alors on se marie entre soi, et les enfants re­prennent les postes des pa­rents, mal­gré la Ré­vo­lu­tion qui passe, mal­gré les chan­ge­ments so­ciaux du XIXE siècle, jus­qu’à… la fer­me­ture, en 1895. Les pro­blèmes se mul­ti­plient : le sau­mo­duc qui ap­porte l’eau de­puis Sa­lins est fait de conduites de sa­pin em­boî­tées. Voi­là qui n’est guère étanche ! Les fuites sont si im­por­tantes le long du tra­jet que des voi­sins se plaignent : l’eau de leur puits est em­poi­son­née par ex­cès de sel. Le bois est pro­gres­si­ve­ment rem­pla­cé par de la fonte. Mais la te­neur en sel di­mi­nue peu à peu. La sa­line de­vient de moins en moins ren­table. D’au­tant que la ga­belle n’existe plus et que le sel de mer concur­rence le sel conti­nen­tal.

Un mo­nu­ment en pé­ril

Le pro­prié­taire cesse dé­fi­ni­ti­ve­ment l’ac­ti­vi­té en 1895. En 1918, la maison du di­rec­teur est frap­pée par la foudre. La toi­ture, une par­tie des boi­se­ries et toutes les ar­chives partent en fu­mée. La sa­line va ser­vir d’en­tre­pôt jus­qu’à ce que des ama­teurs éclai­rés fassent va­loir son ca­rac­tère unique de bâ­ti­ment in­dus­triel à l’image d’un pa­lais. Le jour même où elle est clas­sée mo­nu­ment his­to­rique, en 1926, le pro­prié­taire, em­bar­ras­sé des tra­cas in­hé­rents à ce clas­se­ment, fait dy­na­mi­ter les co­lonnes de la maison du di­rec­teur en ar­guant de leur dan­ge­ro­si­té. Pour­tant, les ar­chi­tectes des mo­nu­ments his­to­riques ne sont pas in­quiets : même dy­na­mi­tés, les mor­ceaux de co­lonnes se­ront fa­ci­le­ment re­mis en place tant ils sont so­lides. Alors, c’est la double haie d’arbres cen­te­naires qui est cou­pée en une jour­née… Pour sa pro­tec­tion, la sa­line est ra­che­tée par le dé­par­te­ment sous l’im­pul­sion d’un fu­tur ré­sis­tant, le mar­quis Léo­nel de Mous­tier. Le che­min est en­core long pour faire de ce bâ­ti­ment en ruine un des tré­sors de l’unes­co. Au­jourd’hui, si­tuée à l’écart des grandes routes et des ag­glo­mé­ra­tions, Arc-et-se­nans pré­sente un charme in­com­pa­rable : ce­lui d’être, à re­bours de notre époque, un lieu de pure rê­ve­rie au ser­vice de l’uto­pie. u

4. Ces bâ­ti­ments longs de 80 mètres ac­cueillent les ate­liers de pro­duc­tion, ou « bernes ». Quatre chau­dières y éva­porent l’eau sa­lée, ali­men­tées par des bûches de 1 mètre, em­pi­lées der­rière les ate­liers pour ne pas en­com­brer l’es­pace in­té­rieur de l’en­ceinte. Le sel y est mis en ton­neaux dans la salle des bosses.

5. Édi­fice éle­vé sur quatre ni­veaux aux es­paces in­té­rieurs com­plexes, la maison du di­rec­teur est do­tée d’une cha­pelle. Sur le fron­ton, un large ocu­lus, sym­bole de l’oeil du maître.

6. Che­vaux et voi­tures re­posent dans les écu­ries, soi­gnées.

1. L’en­trée de la sa­line « s’an­nonce par une porte dé­co­rée de [huit] co­lonnes et for­mant en pierres brutes une es­pèce de grotte ». ( Oeuvres , 1787, M. de Fal­baire de Quin­gey.)

2. Les corps de lo­gis du de­mi-cercle abritent la ton­nel­le­rie, la ma­ré­cha­le­rie, les bâ­ti­ments ad­mi­nis­tra­tifs et les lo­ge­ments des ou­vriers, des ar­ti­sans et autres mé­tiers – et de leurs fa­milles. À l’ar­rière se trouvent les po­ta­gers de la com­mu­nau­té.

3. Les pa­villons la­té­raux servent au contrôle des opé­ra­tions et à la per­cep­tion de l’im­pôt sur le sel, la ga­belle.

PORTIQUE ATYPIQUE. Pour réa­li­ser son grand oeuvre, Claude Ni­co­las Le­doux ac­corde une im­por­tance par­ti­cu­lière aux co­lonnes, qui in­carnent l’ar­chi­tec­ture sa­vante, fon­dée sur les mo­dèles an­tiques. À l’en­trée de la sa­line, ce sont huit co­lonnes do­riques (1), clas­si­que­ment associées à la nais­sance de l’ar­chi­tec­ture, qui ouvrent sur une fausse grotte (2). Pour mar­quer la gran­deur de la maison du di­rec­teur (3), le coeur de la ma­nu­fac­ture, il in­vente pour ses co­lonnes un nou­vel ordre, plus adap­té, selon lui, à l’ar­chi­tec­ture in­dus­trielle. Un « ac­cès de dé­lire », selon un critique de l’époque, qui consiste en un em­pi­le­ment de pierres taillées, al­ter­na­ti­ve­ment rondes et car­rées (4).

COM­MU­NAU­TÉ. L’usine mo­dèle d’arc-et-se­nans s’ins­crit dans un pro­jet ur­bain am­bi­tieux qui com­prend la créa­tion d’une ville nou­velle et mo­derne. Cette « ci­té idéale » de Chaux, dont le pro­jet se­ra aban­don­né, pré­fi­gure les pha­lan­stères de Fou­rier (XIXE s.).

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