LE VIN

Hip­po­crate ran­geait le vin dans sa phar­ma­co­pée. Vingt-cinq siècles plus tard, cer­tains de ses suc­ces­seurs dé­fendent les ver­tus mé­di­ci­nales de la vigne.

Historia - - Sommaire N° 849 - Gé­rard Muteaud

Des bien­faits de la dive bou­teille

De l’an­ti­qui­té au XVIIIE siècle, le vin a été consi­dé­ré comme « la source du sang », sym­bo­lique vé­hi­cu­lée jus­qu’à nous par la tra­di­tion chré­tienne. Mais comme Ja­nus, il pos­sède deux vi­sages. L’un, ho­no­rable, confère au bu­veur et « bon vi­vant » to­nus, cou­rage, in­tré­pi­di­té et lon­gé­vi­té. L’autre, né­ga­tif, conduit à des com­por­te­ments dé­lé­tères : ivresse, vio­lence, meurtre, sui­cide… Dans L’odys­sée , Ho­mère pres­crit le vin comme mé­di­ca­tion contre le cha­grin. Avec Hip­po­crate, fon­da­teur de la mé­de­cine mo­derne, le vin fait son en­trée of­fi­cielle dans la phar­ma­co­pée. À l’époque, le jus fer­men­té joue un rôle dans le ré­équi­li­brage des hu­meurs, dont le désordre pro­voque la ma­la­die. Plus tard, chez les Ro­mains, Pline l’an­cien écrit dans son Histoire na­tu­relle : « Le vin est à lui seul un re­mède : il nour­rit le sang de l’homme, ré­jouit l’es­to­mac et amor­tit le cha­grin. » Cet In vi­no ve­ri­tas re­ten­tit à l’oreille des poètes, ar­tistes et écri­vains, qui en firent, de tout temps, un usage im­mo­dé­ré, pui­sant à sa source ins­pi­ra­tion et force de vivre, au dé­tri­ment sou­vent de leur san­té. Bau­de­laire, Poe, Faulk­ner, Fitz­ge­rald, He­ming­way, Bu­kows­ki… La liste est longue et reste ou­verte. Très ra­pi­de­ment, le vi­gnoble ro­main trouve en Gaule un dé­bou­ché na­tu­rel et des ter­roirs où plan­ter la vigne, bien que les Gau­lois fussent avant tout des bu­veurs de cer­voise. S’ils vi­ni­fient d’abord le rai­sin en blanc, le rouge étant la bois­son de l’en­va­his­seur ro­main, la po­tion ma­gique concoc­tée dans le chau­dron par Pa­no­ra­mix fait ré­fé­rence à un mé­lange de vin et de plantes hal­lu­ci­no-

gènes uti­li­sé par les Gau­lois à des fins thé­ra­peu­tiques. Au Moyen Âge, pé­riode de grande pros­pé­ri­té, le vi­gnoble s’étend de­puis le sud, sur les bords de la Mé­di­ter­ra­née, jus­qu’au sillon rho­da­nien, puis en Bour­gogne avec le vi­gnoble de Beaune, et enfin à l’ouest, de Bor­deaux à La Ro­chelle.

Elixir de lon­gé­vi­té

À Sa­lerne, en Italie, siège d’une école de mé­de­cine très ré­pu­tée du XIE au XIVE siècle, la convic­tion des ver­tus thé­ra­peu­tiques du vin se confirme. Ar­naud de Ville­neuve (v. 12351313), élève de Sa­lerne et mé­de­cin ca­ta­lan de Clément V, écrit dans De vi­nis , pre­mier ou­vrage en­tiè­re­ment consa­cré au vin : « Bu­vez-en peu, mais qu’il soit bon. Le bon vin sert de mé­de­cin. Le mau­vais vin est un poi­son. » Beau­coup de nos contem­po­rains sous­cri­raient à cette pres­crip­tion ! Le sa­vant pré­co­nise l’usage de l’ aqua vi­tae , ou es­prit-de-vin, comme élixir de lon­gé­vi­té. Une croyance que l’on re­trouve en Hon­grie, avec le To­ka­ji Es­zen­cia, ce vin my­thique is­su des rai­sins les plus rô­tis, ré­col­tés dans un pa­nier per­cé, du­quel s’écoule le jus sous le poids de la ré­colte. D’une ex­trême con­cen­tra­tion, il re­quiert un éle­vage de huit à dix ans pour don­ner nais­sance à ce vin li­quo­reux, de quatre à six de­grés, au­quel l’aci­di­té confère un équi­libre ma­gique. On ra­conte que les tsars fai­saient grand usage de cette li­queur de jou­vence. Au Siècle des lu­mières, mé­de­cins et Dia­foi­rus conti­nuent de mettre le vin à toutes les sauces. Hugues de Sa­lins, mé­de­cin beau­nois, soigne avec suc­cès la fis­tule royale de Louis XIV par de gé­né­reuses pres­crip­tions de vin de Bour­gogne. Mais, l’époque étant au li­ber­ti­nage, on trouve au vin d’autres usages bien plus plai­sants que ce­lui de mé­di­ca­ment. La qua­li­té du breu­vage s’étant consi­dé­ra­ble­ment amé­lio­rée, le vin quitte la vitrine des apo­thi­caires pour ga­gner les caves royales. Les li­ber­tins de la cour goûtent avec dé­lices aux ef­fets aphro­di­siaques du cham­pagne, dont Ca­sa­no­va re­com­mande l’usage. On pour­rait dé­rou­ler ain­si à l’in­fi­ni les dif­fé­rentes ver­tus prê­tées de­puis l’an­ti­qui­té à la consom­ma­tion du vin, tem­pé­rées sous cer­taines la­ti­tudes par l’in­fluence d’une re­li­gion pro­hi­bi­tion­niste. Mais les pro­prié­tés du rai­sin ne se li­mitent pas au vin. Dès le Ier siècle de notre ère, Pline l’an­cien rap­pe­lait les ap­pli­ca­tions mé­di­ci­nales du vin, mais aus­si du sar­ment, des feuilles de vigne et des pé­pins de rai­sin. Vingt siècles plus tard, les sources de Cau­da­lie, pre­mier centre français de vi­no­thé­ra­pie, im­plan­té au châ­teau Smith- Haut- La­fitte, à Bor­deaux, dé­ve­loppe avec suc­cès une gamme de produits et soins de beau­té ba­sés sur les prin­cipes ac­tifs conte­nus dans les pé­pins de rai­sin. Les vignes du Sei­gneur n’ont pas fi­ni de nous éton­ner ! u

Dé­tail d’une pu­bli­ci­té pour le Mag­sa­lyl (v. 1930), par Fran­cis Prompt.

À LIRE Le Vin et la Mé­de­cine DE MARC LAGRANGE (Fé­ret, 190 p., 39,90 €)

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