LE CRÉPUSCULE DES SAMOURAÏS

Chant du cygne de ces guer­riers tra­di­tion­nels ba­layés par les ré­formes bru­tales de l’ère Mei­ji, la ba­taille de Shi­roya­ma, le 24 sep­tembre 1877, re­vêt des ac­cents tra­giques… Elle au­ra vu quelques CEN­TAINES D’entre Eux se sa­cri­fier sous les balles de mil­lie

Historia - - Sommaire N° 849 - Franck Ferrand

L’ac­tion, connue de tous les Ja­po­nais, se si­tue vers la pointe mé­ri­dio­nale de l’ar­chi­pel, dans le sud même de l’île de Kyu­shu, en sur­plomb de cette baie de Ka­go­shi­ma que les na­vi­ga­teurs oc­ci­den­taux ont ap­pe­lée « la Naples de l’orient ». D’un point de vue his­to­rique, la ba­taille elle-même conclut sans équi­voque la ré­bel­lion du clan de Sat­su­ma et marque l’ef­fon­dre­ment des samouraïs face à l’ar­mée im­pé­riale – une ar­mée in­dif­fé­ren­ciée de pay­sans conscrits. L’ordre des choses, di­ra- t- on… Mais, sur un plan cultu­rel, la dé­faite des samouraïs de­meure dif­fi­cile à di­gé­rer pour la so­cié­té ja­po­naise. Un homme a pré­ci­pi­té le mou­ve­ment : le brillant Sai­go Ta­ka­mo­ri, chef du do­maine de Sat­su­ma. Il est es­sen­tiel de sa­voir qu’avant de prendre la tête d’une ré­bel­lion contre le pou­voir im­pé­rial Sai­go a fait par­tie de ces hommes de tra­di­tion qui ont ai­dé le jeune em­pe­reur Mut­su­hi­to à li­qui­der le sho­gu­nat dé­cli­nant des To­ku­ga­wa. Ain­si a-t-il comp­té par­mi les ar­ti­sans de l’ère Mei­ji. « Vers 1867-1868, ex­plique l’his­to­rien Pierre François Souy­ri, la plu­part des an­ciens par­ti­sans de l’ex­pul­sion des bar­bares sont dé­sor­mais convain­cus que la seule po­li­tique pos­sible pour le pays, c’est son ou­ver­ture maî­tri­sée et l’as­si­mi­la­tion ra­pide des tech­no­lo­gies oc­ci­den­tales. […] Les samouraïs hos­tiles aux étran­gers et fa­vo­rables à leur ex­pul­sion en 1850 sont, moins de vingt ans plus tard, ceux qui portent à bout de bras la mo­der­ni­sa­tion ac­cé­lé­rée du pays. »

Un ins­tant de vé­ri­té pour la nou­velle so­cié­té

Sai­go Ta­ka­mo­ri est le pre­mier de ceux­là. De­ve­nu mi­nistre de la Guerre, il a même contri­bué à mettre sur pied l’ar­mée mo­derne qu’un jour il fi­ni­ra par com­battre ! Par la suite, son tort au­ra été de pré­tendre em­ployer cette ar­mée toute neuve à la conquête de la Co­rée – « trop tôt ! » a dit l’em­pe­reur, qui s’est dé­fié de ses conseils et a pré­fé­ré se pas­ser de ses ser­vices. De re­tour chez lui, à Kyu­shu, Sai­go re­mâche sa ran­coeur ; et c’est par dé­pit, sans doute, qu’il va pré­tendre for­mer, dans le do­maine de Sat­su­ma, une gé­né­ra­tion nou­velle de guer­riers à l’an­cienne – de par­faits samouraïs. Dif­fi­cile de s’op­po­ser plus ou­ver­te­ment à la marche des ré­formes of­fi­cielles… De fait, l’em­pe­reur s’im­pa­tiente. En 1876, in­ter­dic­tion est faite aux samouraïs de por­ter le sabre. Les élèves de Sai­go Ta­ka­mo­ri, ses pa­rents, mais aus­si ses fi­dèles et ses al­liés de Sat­su­ma re­çoivent cette me­sure comme une gifle ; ils entrent en ré­volte. Sai­go les cal­me­ra-t-il ? Il en a gran­de­ment le pou­voir, mais il pré­fère lais­ser dé­gé­né­rer les choses ; pis : il les en­cou­rage ! Aus­si est-ce pour ra­me­ner à la rai­son ce clan ré­vol­té qu’en jan­vier 1877 une uni­té na­vale mouille dans la baie de Ka­go­shi­ma. Sa mis­sion : désar­mer ce qui, vu de To­kyo, ap­pa­raît comme un dé­fi au pou­voir cen­tral.

Ou­tré de l’of­fense, Sai­go fait un pas de plus dans la pro­vo­ca­tion en met­tant son ba­taillon de samouraïs en ordre de com­bat : en fé­vrier, il en­tre­prend même d’as­sié­ger la gar­ni­son im­pé­riale du châ­teau for­ti­fié de Ku­ma­mo­to, à une cen­taine de ki­lo­mètres au nord de Ka­go­shi­ma. Er­reur stra­té­gique, sem­blet-il, car le gou­ver­ne­ment, jouant de cet « ab­cès de fixa­tion », en pro­fite pour ache­mi­ner dans l’île quelque 300 000 sol­dats conscrits qui, par la seule force du nombre – et en dé­pit d’une ré­sis­tance achar­née des samouraïs de Sat­su­ma – viennent à bout, en six se­maines, du gros des forces de Sai­go, soit une ving­taine de mil­liers d’hommes. Res­tent, au­tour du chef tra­di­tion­nel, quelques cen­taines seule­ment de va­leu­reux guer­riers, vé­té­rans res­ca­pés de com­bats dé­jà im­pi­toyables. Ils ne sont guère plus de 300, 400 peut-être, à se re­plier avec lui sur la col­line de Shi­roya­ma. Face à eux, sous le com­man­de­ment du gé­né­ral Ya­ma­ga­ta Ari­to­mo – lui-même is­su d’une illustre li­gnée de samouraïs –, en­core plus de 30 000 pay­sans dis­ci­pli­nés, in­ter­chan­geables, for­més aux mé­thodes de la guerre mo­derne. Et for­cé­ment bien équi­pés d’armes à feu. Les samouraïs, contrai­re­ment à la lé­gende, ne mé­prisent pas ces der­nières, dont ils se servent même avec ef­fi­ca­ci­té. Sim­ple­ment, ils les re­gardent comme in­fé­rieures aux nobles sabres, ar­bo­rés comme un pro­lon­ge­ment d’eux-mêmes. Sur­tout, ils re­fusent de chan­ger leurs pra­tiques an­ces­trales de com­bat. L’af­fron­te­ment dé­ci­sif, à dix contre un, com­mence le 1er sep­tembre 1877. Ce n’est pas une ba­taille or­di­naire, mais un ins­tant de vé­ri­té pour la nou­velle so­cié­té Mei­ji, six ans après le dé­cret ins­ti­tuant l’éga­li­té de­vant la loi de tous les ci­toyens. La survie des samouraïs ou leur dis­pa­ri­tion : tel est l’en­jeu du com­bat.

Les ca­nons de na­vires de guerre contre des mous­quets

Les samouraïs ! Ces guer­riers ma­gni­fiques étaient, au fil des siècles, de­ve­nus les pi­liers de la so­cié­té nip­pone. « Re­pré­sen­tant en­vi­ron 6 % de la po­pu­la­tion to­tale, ils for­maient une puis­sante classe de no­tables qui avait mo­no­po­li­sé suc­ces­si­ve­ment le pou­voir mi­li­taire, l’au­to­ri­té po­li­tique et l’in­fluence in­tel­lec­tuelle, de­vait es­ti­mer l’his­to­rien amé­ri­cain Ed­win Rei­schauer. Ils pos­sé­daient col­lec­ti­ve­ment une ap­pré­ciable for­tune trans­mis­sible par hé­ri­tage, même si in­di­vi­duel­le­ment ils de­vaient sou­vent se conten­ter de re­ve­nus mi­sé­rables. » La ré­bel­lion du clan Sat­su­ma est en quelque sorte le der­nier sur­saut d’une classe mise en dan­ger par l’em­pire res­tau­ré ; ce se­ra pour elle l’épreuve dé­ter­mi­nante… ou le ba­roud d’hon­neur. Le fait est que les troupes de Ya­ma­ga­ta Ari­to­mo sont donc in­fi­ni­ment su­pé­rieures en nombre, et for­te­ment épau­lées par l’in­fan­te­rie de ma­rine de l’ami­ral Ka­wa­mu­ra Su­miyo­shi – un pa­rent par al­liance de Sai­go.… Pour­tant, le chef de l’ar­mée im­pé­riale ré­gu­lière re­fuse de s’es­ti­mer trop tôt vain­queur ; il au­rait même ten­dance à mi­ni­mi­ser sa su­pé­rio­ri­té nu­mé­rique et la mo­der­ni­té de ses équi­pe­ments. Pre­nant plus que ja­mais au sé­rieux cette poi­gnée de samouraïs convain­cus de n’avoir rien d’autre à perdre que l’hon­neur, il en­cercle la col­line avec une pré­ci­sion d’hor­lo­ger – ou, si l’on veut, d’ar­tilleur… Fos­sés, ter­rasses, dé­fenses sont mi­nu­tieu­se­ment po­si­tion­nés, ain­si que les bat­te­ries qu’ap­puie­ront bien­tôt les ca­nons de cinq na­vires de guerre. En face, pas de ca­nons, certes ; seule­ment

des mous­quets d’un autre âge, char­gés de balles ar­ti­sa­nales. La plu­part ont été fon­dues à partir de toutes sortes d’ob­jets mé­tal­liques – dont des sta­tuettes ré­qui­si­tion­nées sur le do­maine et ache­mi­nées en contre­bande par une foule ano­nyme de par­ti­sans et d’ad­mi­ra­teurs. Les samouraïs ne sont-ils pas d’in­vin­cibles guer­riers ? En vé­ri­té, per­sonne n’est dupe de l’in­éga­li­té criante des forces en pré­sence ; et Ya­ma­ga­ta, de bonne foi sans doute, sup­plie ins­tam­ment Sai­go de se rendre. Mais comment contour­ner le code d’hon­neur – le bu­shi­do ? Les com­bats sont pré­cé­dés, dans la nuit du 23 au 24 sep­tembre, d’une aus­si in­tense que dé­me­su­rée pré­pa­ra­tion d’ar­tille­rie. Les troupes im­pé­riales at­taquent de par­tout à la fois, selon une stra­té­gie de res­ser­re­ment concen­trique qui vise à étran­gler l’ad­ver­saire. Or les samouraïs ré­sistent bien sous la mi­traille ; et lors­qu’un rap­pro­che­ment au corps-à-corps rend opé­rante leur re­dou­table tech­nique du sabre ( ken­jut­su ), ils af­fichent même une su­pé­rio­ri­té fla­grante, la­mi­nant des lignes en­tières d’as­saillants en uni­forme. Le nombre, ce­pen­dant, les ré­duit à l’im­puis­sance – ain­si que la tac­tique adop­tée par Ya­ma­ga­ta, qui a veillé à ce qu’au­cun re­pli, au­cune re­traite ne soit to­lé­rée : en cas de re­cul d’une ligne d’as­saillants, les ba­taillons voi­sins ont re­çu l’ordre de ti­rer in­dis­tinc­te­ment sur les com­bat­tants des deux camps…

« Se battre comme un fou jus­qu’à la mort »

Lorsque le so­leil com­mence à s’éle­ver, la lu­mière qu’il jette sur la col­line de Shi­roya­ma ne per­met plus au­cun doute. Les mal­heu­reux samouraïs – bien pi­toyables sous la vaine splen­deur de leurs ar­mures – font fi­gure de fan­tômes d’un autre temps, éga­rés dans l’hor­reur im­per­son­nelle de la guerre mo­derne. Com­bien sont-ils, en­core de­bout ? Qua­rante ? Cin­quante ? Au mi­lieu d’eux, Sai­go Ta­ka­mo­ri, pan­te­lant sous le coup de bles­sures mul­tiples et pro­fondes. Ses fi­dèles lieu­te­nants – dont le plus fa­meux ré­pond au nom de Shin­suke Bep­pu – le portent comme ils peuvent en contre­bas, à l’écart de la mê­lée, pour l’ai­der à se don­ner la mort selon le ri­tuel du bu­shi­do ap­pe­lé « sep­pu­ku ». Ain­si pé­rirent, au so­leil le­vant, les ul­times re­pré­sen­tants d’une classe im­mé­mo­riale de guer­riers de­meu­rés sans pa­reils – de guer­riers-phi­lo­sophes, si l’on en croit leurs dé­fen­seurs. « La voie du sa­mou­raï, lit-on par exemple dans le Ha­ga­kure si cher à Mi­shi­ma, re­quiert de sa­voir qu’à tout mo­ment un évé­ne­ment peut sur­ve­nir qui mette à l’épreuve la pro­fon­deur de sa ré­so­lu­tion. […] Selon les cir­cons­tances, il se pour­ra que le sa­mou­raï gagne ou qu’il perde. Mais évi­ter le déshon­neur n’a rien à voir avec ga­gner ou perdre. Pour évi­ter le déshon­neur, il lui fau­dra mou­rir. […] Ce­la ne lui de­man­de­ra ni sa­voir, ni ta­lent par­ti­cu­lier. Le sa­mou­raï ex­pé­ri­men­té ne pense ni à la vic­toire, ni à la dé­faite ; il se contente de se battre comme un fou jus­qu’à la mort. » u

L’EM­PIRE EN MARCHE En sup­pri­mant le ré­gime féo­dal et en s’ins­pi­rant des mé­thodes oc­ci­den­tales, l’em­pe­reur Mut­su­hi­to en­gage le Ja­pon sur la voie de la mo­der­ni­té (charte de Cinq Ar­ticles du 6 avril 1868). Les samouraïs, fi­gures vieillis­santes, sont « in­vi­tés » à ac­com­pa­gner ce changement. Ou à dis­pa­raître… • « Ba­taille de Shi­roya­ma », es­tampe, 1880.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.