LIVRES

Le ju­riste Phi­lippe Sands dé­couvre une série de coïn­ci­dences his­to­riques qui vont le conduire au coeur des se­crets de son histoire fa­mi­liale.

Historia - - Sommaire N° 849 - PAR LIO­NEL RI­CHARD

La sélection es­sai, po­lar, BD et jeu­nesse

Re­tour à Lemberg DE PHI­LIPPE SANDS, TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR ASTRID VON BUSEKIST (Al­bin Mi­chel, 544 p., 24 €)

Ju­riste spé­cia­li­sé dans les droits de l’homme, Phi­lippe Sands a pris part en 1998 aux né­go­cia­tions qui ont abou­ti à la mise en place du Tri­bu­nal pé­nal in­ter­na­tio­nal. À l’automne 2010, une in­vi­ta­tion à te­nir une confé­rence à Lviv, en Ukraine, lui donne l’oc­ca­sion de per­sé­vé­rer sur la même voie. Au­tre­ment dit, contri­buer à éta­blir un so­lide ap­pa­reil ju­ri­dique contre les ex­cès de pou­voir à l’égard de « l’in­di­vi­du » et des « mi­no­ri­tés ». Il s’aper­çoit alors, rap­pro­che­ment qui n’avait pas été re­le­vé jusque-là, que les ju­ristes, dont les idées ont ser­vi en 1946 à dé­fi­nir les « crimes contre l’hu­ma­ni­té » de­vant le tri­bu­nal mi­li­taire in­ter­na­tio­nal de Nu­rem­berg, Hersch Lau­ter­pacht et Ra­phael Lem­kin, sont des Juifs ori­gi­naires de la ré­gion qui ont fui le na­zisme. Dans les an­nées 1920, tous deux ont fré­quen­té l’uni­ver­si­té de Lviv, une ville qui, à cette époque, por­tait le nom de Lemberg. Lem­kin est l’in­ven­teur du terme le plus per­cu­tant qui soit adap­té à la « dé­vas­ta­tion » pro­vo­quée par l’al­le­magne na­zie, ce­lui de « gé­no­cide ».

Des­tins croi­sés

Au­jourd’hui, Lviv est la ville la plus peu­plée de la par­tie oc­ci­den­tale de l’ukraine, avec plus de 800 000 ha­bi­tants. Sa fon­da­tion re­monte au Moyen Âge. De 1772 à 1918, elle ap­par­tient à la mo­nar­chie aus­tro-hon­groise et, ca­pi­tale de la Ga­li­cie, elle est dé­nom­mée Lemberg. Puis, rat­ta­chée à la Po­logne, elle de­vient Lwów. Et la voi­ci, à partir de la fin de 1939, de nou­veau bap­ti­sée Lemberg par les oc­cu­pants al­le­mands. La dé­faite de l’al­le­magne en 1945 la trans­forme en une ville de l’union so­vié­tique, Lvov, jus­qu’en 1991. Ces chan­ge­ments d’iden­ti­té en trois siècles laissent de­vi­ner l’af­fron­te­ment lar­vé entre les com­mu­nau­tés de po­pu­la­tion aux « confins » de l’eu­rope orien­tale. De 1920 à 1940, Lwów compte en­vi­ron 50 % de Po­lo­nais, 30 % de Juifs, 15 à 20 % d’ukrai­niens. « Le chau­vi­nisme, ce­lui des Po­lo­nais comme des Ukrai­niens, s’y donne car­rière », lit-on en 1932 dans la re­vue fran­çaise Paix et Droit, et « les Juifs sont les pre­mières vic­times d’un pa­reil état de choses ». Cir­cons­tance de ca­rac­tère per­son­nel pour Phi­lippe Sands, son grand-père du cô­té ma­ter­nel, émi­gré à Pa­ris en 1939, est né à Lemberg en 1904. Cette confé­rence à Lviv le pousse né­ces­sai­re­ment à vou­loir éclair­cir quelques épi­sodes mys­té­rieux de son histoire fa­mi­liale. D’après les pa­piers que ses grands-pa­rents ont lé­gués dans deux vieilles mal­lettes à sa mère à Londres, son grand-père Leon a quit­té Vienne en jan­vier 1939, et sa grand-mère Ri­ta seule­ment à la fin de 1941. Le pe­tit-fils « a l’im­pres­sion » que « quelque

chose », qu’il dé­cou­vri­ra plus tard, s’est pro­duit dans leur vie. Il se trouve éga­le­ment que l’un des ac­cu­sés au pro­cès de Nu­rem­berg, Hans Frank, alors gou­ver­neur gé­né­ral de la Po­logne oc­cu­pée par les Al­le­mands, a pas­sé deux jours à Lemberg au mois d’août 1942. Il s’y est illus­tré par plu­sieurs dis­cours, dont l’un, à l’uni­ver­si­té, an­non­çant l’ex­ter­mi­na­tion des Juifs de la ville. Tel est le point de dé­part des re­cherches que Phi­lippe Sands, lui-même bri­tan­nique par le ma­riage de sa mère fran­çaise avec un Anglais, en­gage sur ces per­son­nages très dif­fé­rents, mais en lien avec Lemberg, Lwów ou Lviv.

Une in­ves­ti­ga­tion sé­rieuse

Quatre en­quêtes sur les des­tins de Lau­ter­pacht, de Lem­kin, de Frank et, sur­tout, de Leon Bu­ch­holz, son grand- père en­ga­gé dans l’ar­mée fran­çaise en mars 1940. Avec les pièces à convic­tion : for­mu­laires ad­mi­nis­tra­tifs, cartes pos­tales, pho­tos. Quatre récits en pa­ral­lèle et qui, par­fois, viennent à s’en­tre­croi­ser. Tout ce­la pour mieux cer­ner « la scène du crime », où s’est exer­cé le « meurtre de masse », et les res­pon­sa­bi­li­tés à en ti­rer pour l’ave­nir. Le ré­sul­tat est un livre qui met ain­si au jour, à tra­vers un four­mille­ment d’anec­dotes, le mé­ca­nisme exi­gé, in­tel­lec­tuel­le­ment et mo­ra­le­ment, de toute in­ves­ti­ga­tion sé­rieuse. Un ou­vrage pas­sion­nant. Du pro­ces­sus d’élu­ci­da­tion naît une ap­pa­rence de vé­ri­té hu­maine au­tre­ment plus évo­ca­trice que les ba­nales nar­ra­tions his­to­riques. u

COUPERET. Août 1942, Hans Frank an­nonce l’ex­ter­mi­na­tion des Juifs de la ville.

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