Les dé­pu­tés tournent à plein ré­gime dans la salle du Manège

Historia - - Dossier Le Louvre Au Coeur Des Batailles Française -

De­puis les jour­nées d’octobre 1789, l’as­sem­blée na­tio­nale consti­tuante se réunit dans la salle du Manège, aux Tui­le­ries. Ce manège ser­vait jusque-là à l’en­traî­ne­ment équestre des jeunes aris­to­crates. La salle est donc ré­amé­na­gée à la hâte par Pierre Adrien Pâ­ris : l’odeur du crot­tin im­prègne le bâ­ti­ment jus­qu’en 1793 ; il y a de très hautes voûtes qui font que les dé­pu­tés s’en­tendent fort mal, tan­dis que le brou­ha­ha des tri­bunes sur les­quelles le peuple vient as­sis­ter aux séances s’en­tend très bien ; enfin, il n’y a guère de pos­si­bi­li­té de chauf­fer conve­na­ble­ment l’en­droit. L’en­semble des struc­tures est en bois, une di­zaine d’étages de bancs en am­phi­théâtre pour les dé­pu­tés, face au pré­sident, sur­plom­bés par les tri­bunes où se presse le pu­blic. Ce­pen­dant, les Cons­ti­tuants de 1789, les Lé­gis­la­teurs de 1791 et les Con­ven­tion­nels de 1793 y ont tra­cé les dé­ci­sions les plus im­por­tantes de l’histoire ré­vo­lu­tion­naire, de la na­tio­na­li­sa­tion des biens du cler­gé (no­vembre 1789) au pro­cès du roi (dé­cembre 1792-jan­vier 1793), de la pro­cla­ma­tion de la Cons­ti­tu­tion mo­nar­chique (sep­tembre 1791) à celle de la ré­pu­blique (sep­tembre 1792). Le Manège, aban­don­né par la Conven­tion en mai 1793 au pro­fit de la salle des Ma­chines, au théâtre des Tui­le­ries, se­ra dé­truit en 1802, quand Bo­na­parte fe­ra per­cer la rue de Ri­vo­li. O. C.

La fa­mille royale ar­rive donc dans la salle du Manège. Elle est ac­cueillie avec res­pect par les dé­pu­tés – le Dau­phin est même as­sis par un ro­buste gre­na­dier sur le bu­reau du pré­sident de l’as­sem­blée alors que re­ten­tissent des ap­plau­dis­se­ments – et s’ins­talle sur les bancs ré­ser­vés aux mi­nistres. Elle as­siste toute la jour­née aux dé­bats des dé­pu­tés, qui à me­sure qu’ar­rivent les in­for­ma­tions et que dé­filent les pé­ti­tion­naires se ré­signent au vote de la sus­pen­sion de tous les pou­voirs du roi en at­ten­dant qu’il soit sta­tué sur les ins­ti­tu­tions de la na­tion ; il est alors presque 16 heures. Dans l’in­ter­valle, le sang a cou­lé. Le sou­ve­rain avait lais­sé ses quelques cen­taines de der­niers dé­fen­seurs, suisses et gen­tils­hommes, re­tran­chés dans le châ­teau et sans ordre pré­cis. Face à eux, la foule des émeu­tiers. Dans un pre­mier temps, il y a des gestes de fra­ter­ni­sa­tion : des suisses lancent leurs car­touches vers les as­saillants… Quand un coup de feu éclate. L’as­saut est im­mé­dia­te­ment lan­cé ; les as­saillants tombent par di­zaines sous les salves de troupes so­li­de­ment en­traî­nées et bien équi­pées.

À l’ar­ri­vée des émeu­tiers les mieux équi­pés, la po­si­tion des gardes suisses de­vient in­te­nable. Des cen­taines d’entre eux sont taillés en pièces dans le châ­teau

Le roi, in­for­mé de ce qui se passe, en­voie aux suisses l’ordre de dé­po­ser les armes, mais soit ceux-ci ne l’ont ja­mais re­çu, soit ils re­fusent d’ob­tem­pé­rer au vu de la si­tua­tion. Vers 10 heures, les ba­taillons d’émeu­tiers les mieux équi­pés sont ar­ri­vés et la po­si­tion des suisses de­vient in­te­nable. La plu­part tentent de se re­plier dans les jar­dins, où ils sont pié­gés, alors que quelques di­zaines d’entre eux sont taillés en pièces dans le châ­teau. Au to­tal, 600 des 950 suisses sont mas­sa­crés – il y a même des scènes d’an­thro­po­pha­gie dans les mé­moires les plus hos­tiles –, et les sur­vi­vants, pour la plu­part, sont tués dans leur pri­son lors des mas­sacres de Sep­tembre, quelques se­maines plus tard. Quant aux as­saillants, ils ont lais­sé 400 des leurs dans cette bou­che­rie

Un chan­tier à re­cons­truire

La prise des Tui­le­ries est en ef­fet l’une des plus san­glantes jour­nées ré­vo­lu­tion­naires. Le len­de­main, le roi est sus­pen­du. On l’a en­voyé, avec sa fa­mille, cou­cher dans l’an­cien couvent des Feuillants, à quelques pas de la salle du Manège. Il est ce­pen­dant te­nu d’as­sis­ter, les jours sui­vants, aux dé­li­bé­ra­tions de l’as­sem­blée lé­gis­la­tive, mais cette fois, ins­tal­lé dans la loge qui abrite, sous le bu­reau du pré­sident, les se­cré­taires de séance. Le so­leil se lève sur un pa­lais dé­vas­té, éven­tré par les com­bats et, mal­gré les ef­forts de la Garde na­tio­nale, lar­ge­ment mis à sac par les as­saillants. La jour­née est consa­crée à l’en­lè­ve­ment des ca­davres des suisses, je­tés dans des char­rettes pour être en­tas­sés dans une fosse creu­sée rue du Fau­bourg-pois­son­nière. On dé­blaie les dé­combres aus­si, et la Garde na­tio­nale tente, tant bien que mal, d’évi­ter les pillages. Les tra­vaux se pro­longent jus­qu’au prin­temps 1793 et per­mettent la dé­cou­verte de la cé­lèbre Ar­moire de fer, qui cache une cor­res­pon­dance di­plo­ma­tique si ac­ca­blante pour le roi qu’elle rend in­évi­table son pro­cès. Le pa­lais des Tui­le­ries, cette ré­si­dence où la ma­jes­té royale avait brillé sous Hen­ri IV et Louis XIII, de­vient le Pa­lais na­tio­nal, un chan­tier à re­cons­truire. u

LINCEUL

La cour du Car­rou­sel ré­sonne du com­bat fu­rieux qui op­pose les quelque 900 gardes suisses aux sec­tions pa­ri­siennes. Un sa­cri­fice vain : l’étendard ré­vo­lu­tion­naire coif­fé du bon­net phry­gien flotte au-des­sus de la porte d’en­trée (à dr.), et c’est bien la mo­nar­chie consti­tu­tion­nelle qui a vé­cu, em­por­tée par les vo­lutes bla­fardes des ca­nons.

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