LES GENTILS NE SE PRESSENT PAS DE TUER

Historia - - Roman Et Polar -

Dans les trente an­nées pré­cé­dant la guerre de Sé­ces­sion se met en place un ré­seau clan­des­tin d’aide aux es­claves en fuite sur­nom­mé Un­der­ground Rail­road. Non pas que les fuyards uti­lisent le train – qui n’en est alors qu’à ses dé­buts et ne se dé­ve­lop­pe­ra à tra­vers le con­tinent qu’après la guerre –, mais les termes dé­si­gnant les pas­seurs, les étapes ou les lieux d’ac­cueil sont em­prun­tés au vo­ca­bu­laire fer­ro­viaire. Col­son Whi­te­head, Prix Pu­lit­zer pour ce ro­man puis­sant et ha­le­tant, ima­gine un vé­ri­table ré­seau sou­ter­rain, de tun­nels, de gares et de puits de re­mon­tée. Une fic­tion qui ajoute à la réa­li­té his­to­rique une di­men­sion fan­tas­tique et une éner­gie mé­ca­nique, qui illus­trent ad­mi­ra­ble­ment la ten­sion entre deux mondes, su­pra et in­fra ter­restres, où l’es­poir ne cesse de naître et de se fra­cas­ser. Ajar­ry a été raz­ziée au Da­ho­mey avec sa fa­mille dans les an­nées 1800 et em­bar­quée sur un ba­teau né­grier à des­ti­na­tion de l’amérique. Ven­due et re­ven­due, elle at­ter­rit dans la plan­ta­tion Ran­dall en Géor­gie, où elle s’ac­croche à un jar­di­net où poussent ignames et gom­bos ; pe­tit mor­ceau d’afrique dans un océan de co­ton, de tabac, de canne à sucre. Et elle meurt avec as­sez de sou­ve­nirs de la li­ber­té pour ne pas son­ger à s’en­fuir. Ma­bel, sa fille, n’a ja­mais été ven­due et n’a donc au­cune idée de ce qu’elle vaut, ou plu­tôt elle sait qu’elle ne vaut rien ! Bat­tue, for­cée, vio­len­tée, elle n’est qu’une chose. Elle s’en­fuit et au­cun chas­seur d’es­claves, ni même le cé­lèbre Rid­ge­way, ne la re­trou­ve­ra. Sa fille, Co­ra, s’évade à son tour avec son ami Cae­sar et l’aide d’un com­mer­çant blanc. Pre­mier « havre » en Ca­ro­line du Sud où les Noirs sont ac­cep­tés. Co­ra tra­vaille dans un mu­sée, où elle fait de la fi­gu­ra­tion dans des ta­bleaux vi­vants de la traite né­grière ! Mais elle dé­couvre – l’au­teur a un peu an­ti­ci­pé sur les me­sures d’eu­gé­nisme pra­ti­quées plu­tôt à partir de la fin du XIXE siècle – que les femmes noires sont en­cou­ra­gées à se faire sté­ri­li­ser. Co­ra, dans sa re­mon­tée vers le Ca­na­da, la « Terre pro­mise », fait halte en Ca­ro­line du Nord où il n’y a pas d’es­cla­vage mais pas de Noirs non plus ; ils sont tra­qués et ceux qui les cachent pen­dus. Nou­velle halte en In­dia­na, dans la ferme Va­len­tine, com­mu­nau­té fon­dée par un grand pro­prié­taire abo­li­tion­niste. Co­ra dé­couvre l’in­croyable luxe d’avoir une chambre pour soi, ren­contre des Noirs nés libres, lit des livres et par­ti­cipe à des mee­tings. Et c’est à nou­veau la plon­gée dans le tun­nel… Un ro­man en forme de coup de poing où les gentils sont ceux qui ne se pressent pas de tuer, où il n’y a pas de lieux par les­quels s’en­fuir mais seule­ment des lieux à fuir, dans une Amérique des té­nèbres où la li­ber­té, d’un im­pen­sable, de­vient un im­pen­sé. JOËLLE CHE­VÉ Un­der­ground Rail­road, de Col­son Whi­te­head (Al­bin Mi­chel, 416 p., 22,90 €).

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