Prin­cesse au royaume des mou­tons

Ch­ris­tophe Tournu

Historia - - Sommaire N° 850 - PAR CH­RIS­TOPHE TOURNU

Ma­rie Stuart naît le 8 dé­cembre 1542 au pa­lais de Lin­li­th­gow, à l’ouest d’édim­bourg. Fran­çaise par sa mère, Ma­rie de Guise, Écos­saise par son père, le roi Jacques V, elle n’a que six jours quand ce der­nier dis­pa­raît. Le comte d’ar­ran ob­tient la ré­gence, qu’il laisse en­suite à la mère de la jeune or­phe­line. Hen­ri VIII, roi d’an­gle­terre, a un fils de 5 ans (le fu­tur Édouard VI) : aus­si y voit-il l’oc­ca­sion his­to­rique d’an­nexer en­fin le royaume du Nord. Il né­go­cie le ma­riage de son fils à la reine d’écosse. Ma­rie de Guise fait alors cou­ron­ner sa fille, le 9 sep­tembre 1543. Hen­ri est fu­rieux : il en­voie ses troupes mettre l’écosse à feu et à sang et s’em­pa­rer de la prin­cesse, que l’on trans­porte de place en place pour qu’elle échappe à ses ra­vis­seurs. Après le Sa­me­di noir (ba­taille de Pin­kie Cleugh, le 10 sep­tembre 1547), où 10 000 Écos­sais sont tués, Ma­rie de Guise re­nou­velle la Auld Al­liance avec la France et conclut un ac­cord avec Hen­ri II : sa fille épou­se­ra le dau­phin Fran­çois. Celle que l’on ap­pelle la « rei­nette » (elle n’a que 6 ans) re­joint la cour de France, où elle se­ra édu­quée au­près des en­fants de Ca­the­rine de Mé­di­cis et d’hen­ri II. Sous la pro­tec­tion de la cour royale et de l’am­bi­tieuse branche ma­ter­nelle des Guise, l’en­fant coule des jours heu­reux. Le 24 avril 1558, elle épouse le jeune dau­phin à Notre-dame de Pa­ris. La cé­ré­mo­nie est gran­diose. Le conte de fées semble se pour­suivre. Mais sou­dain, son des­tin bas­cule : Hen­ri II meurt bru­ta­le­ment en 1559 ; la voi- là reine de France ! Puis son époux, Fran­çois II, dé­cède à son tour (le 5 dé­cembre 1560). Du jour au len­de­main, elle perd son ma­ri, sa couronne et se re­trouve per­so­na non gra­ta à la cour de sa toute-

puis­sante belle-mère. Dé­lais­sée, elle se tourne vers son pays na­tal, où il lui reste en­core une couronne. Peut-être même qu’elle pour­ra es­pé­rer en ceindre une autre, plus glo­rieuse, celle de l’an­gle­terre, en tant que pe­tite-fille de Mar­ga­ret, soeur ca­dette d’hen­ri VIII ?

L’écosse ?« Un pays bar­bare et une gent bru­telle »…

Adieu, cour de France et es­prit de la Re­nais­sance… La lande, les lochs, les mon­tagnes, le brouillard l’at­tendent. Les nobles, in­gou­ver­nables, aus­si : or­ga­ni­sés en clans, or­gueilleux et ra­paces, ils sont fa­rou­che­ment in­dé­pen­dants. L’écosse, « un pays bar­bare et une gent bru­telle », se­lon Ron­sard, offre un contraste sin­gu­lier avec la France. C’est un pays ru­ral, d’une ex­trême pau­vre­té, de quelque 600 000 âmes. On est loin du faste et du raf­fi­ne­ment de la cour de France. Ma­rie de­vra ma­ter une pre­mière ré­volte de ses ba­rons. Ca­tho­lique, elle se heurte éga­le­ment au fa­na­tisme d’un John Knox, le re­dou­table pres­by­té­rien écos­sais. Pour re­prendre les rênes du pou­voir, elle sait qu’elle de­vra se ma­rier. Et, in­flexible, elle ne re­nonce pas à la couronne de sa cou­sine Élisabeth, pro­vo­quant son ire. Ré­gner au pays des mou­tons n’a rien de bu­co­lique. Ma­rie y vi­vra pour­tant deux cé­lèbres idylles, qui tour­ne­ront vite à la tra­gé­die. Le 29 juillet 1565, elle épouse en se­condes

noces lord Darn­ley, son propre cou­sin. Aus­si­tôt adu­lé, aus­si­tôt dé­tes­té : l’oi­seau se ré­vèle odieux en­vers sa moi­tié, il l’hu­mi­lie pu­bli­que­ment, la frappe, la trompe. Il est bien­tôt haï des grands du royaume. Ma­rie, en­ceinte, ne peut de­man­der le di­vorce. Et pour­tant, il lui faut se dé­bar­ras­ser d’un ma­ri de­ve­nu en­com­brant. L’oc­ca­sion lui en se­ra donnée quand Darn­ley, ja­loux de son mu­si­cien, de­ve­nu son se­cré­taire pri­vé, Da­vid Ric­cio, le fait exé­cu­ter sau­va­ge­ment en sa pré­sence. À la ma­nière d’un drame sha­kes­pea­rien, Darn­ley est as­sas­si­né le 10 fé­vrier 1567 par les sbires du nou­vel amant de la reine, lord Bo­th­well… Le crime ne s’ar­rête pas là : alors qu’elle re­vient d’une vi­site à son fils, Jacques, né le 9 juin 1566, la reine est en­le­vée – avec son se­cret consen­te­ment. Cette ma­noeuvre de­vait per­mettre l’im­pen­sable ma­riage de la veuve et du meur­trier pré­su­mé. Le « ma­riage royal sa­cri­lège » est cé­lé­bré, se­lon le rite pro­tes­tant, le 15 mai 1567, à 4 heures du ma­tin, dans la cha­pelle de Ho­ly­rood Castle, au grand dam des lords et du peuple… Ex­cé­dés par sa conduite, les clans lèvent une ar­mée et s’em­parent de Ma­rie. Re­te­nue dans la for­te­resse de Lo­chle­ven, elle est contrainte d’ab­di­quer en fa­veur de son fils, pro­cla­mé roi d’écosse le 29 juillet 1567. Mais, avec l’aide d’un geô­lier tom­bé sous son charme, Ma­rie par­vient à s’éva­der et se ré­fu­gie en An­gle­terre (16 mai 1568), où elle de­mande l’aide de sa cou­sine. Son sort était scel­lé… u

FORTISSIMO Ma­rie, dans son royaume, doit comp­ter avec l’hostilité de la no­blesse – ac­quise à la Ré­forme – et à la ja­lou­sie de son deuxième ma­ri, qui as­sas­sine le mu­si­cien ita­lien Da­vid Ric­cio, un proche de la reine.

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