Ma­rie, vic­time ou cou­pable ? Isa­belle Fer­nandes

Historia - - Sommaire N° 850 - PAR ISA­BELLE FER­NANDES

Face à l’énigme Ma­rie Stuart, la pre­mière ques­tion qui se pose est : com­ment une sou­ve­raine at-elle pu fi­nir sur l’écha­faud, en fé­vrier 1587 ? La se­conde : à quel point fut-elle l’ar­ti­san de son propre mal­heur ? Re­vi­si­tons les faits. Le pre­mier acte po­li­tique qui conduit Ma­rie Stuart au dé­sastre se joue à son in­su lors de son exil en France. Lorsque Ma­rie Ire meurt le 17 no­vembre 1558, Hen­ri II, en guerre contre l’an­gle­terre de­puis juin 1557, re­fuse de re­con­naître Élisabeth et pro­clame sa bru reine d’an­gle­terre et d’ir­lande. Même lorsque la paix entre les deux royaumes est si­gnée en avril 1559 au châ­teau du Ca­teau-cam­bré­sis, Hen­ri II per­siste à igno­rer Élisabeth et à consi­dé­rer Ma­rie comme seule reine lé­gi­time, pous­sant la pro­vo­ca­tion jus­qu’à bla­son­ner un nou­vel écus­son pour son fils Fran­çois et Ma­rie Stuart, dont les ar­moi­ries dé­sor­mais sont écar­te­lées de Dau­phi­né, d’écosse, d’an­gle­terre et d’ir­lande. Ain­si est née une pro­fonde ri­va­li­té po­li­tique entre les deux reines. Une fois veuve, l’am­bi­tion de ses oncles de Guise et l’hostilité de Ma­rie de Mé­di­cis dé­cident Ma­rie à ren­trer en Écosse. Le pays est tom­bé entre les mains d’un par­ti cal­vi­niste me­né par James Stuart, comte de Mo­ray, de­mi­frère de la nou­velle reine. En juillet 1565, Ma­rie épouse son cou­sin ca­tho­lique, Hen­ri Stuart, lord Darn­ley : ces noces lui aliènent dé­fi­ni­ti­ve­ment le fra­gile sou­tien des sei­gneurs cal­vi­nistes écos­sais et ai­guisent la mé­fiance d’élisabeth – des­cen­dant d’hen­ri VII, Dar­ney pou­vait, lui aus­si, pré­tendre à la couronne d’an­gle­terre. Cette union, écrit l’his­to­rien Mi­chel Du­chein, fut « la source de tous les mal­heurs à ve­nir de Ma­rie et de l’écosse » : la ré­bel­lion me­née par Mo­ray fait certes long feu, mais elle montre que les en­ne­mis de Ma­rie sont nom­breux et puis­sants. Ra­pi­de­ment, Darn­ley se montre in­so­lent à l’en­contre de son épouse, qui lui re­fuse le titre et les pré­ro­ga­tives de roi. Ma­rie va en outre com­mettre l’er­reur d’ac­cor­der de nom­breuses fa­veurs à Da­vid Riz­zio, qui de­vient en 1564 son se­cré­taire. La ra­pide as­cen­sion de ce mu­si­cien ita­lien fait le lit des ru­meurs d’une liai­son adul­tère. Ai­gri, Darn­ley in­trigue avec

des nobles écos­sais, dont Mo­ray : le 9 mars 1566, les conju­rés pé­nètrent de force dans le châ­teau de Ho­ly­rood et tuent Riz­zio, en pré­sence de Ma­rie, alors en­ceinte. Les conspi­ra­teurs veulent la te­nir pri­son­nière tan­dis que Darn­ley es­père la couronne d’écosse. Il com­prend ra­pi­de­ment son er­reur et de­mande par­don à son épouse.

Une « bonne soeur » bien mé­fiante

Le 11 mars 1566, ai­dé entre autres de James Hep­burn, comte de Bo­th­well, grand ami­ral d’écosse, le couple royal s’évade de Ho­ly­rood et par­vient à re­ga­gner le châ­teau d’édim­bourg, où le prince d’écosse voit le jour trois mois plus tard, le 19 juin 1566. Élisabeth ac­cepte d’en être la mar­raine. L’as­sas­si­nat de Riz­zio marque un tour­nant dans la vie de Ma­rie Stuart : que faire d’un époux aux mains en­san­glan­tées ? Dans la nuit du 10 fé­vrier 1567, la mai­son où il ré­si­dait avec ses do­mes­tiques ex­plose ; on re­trouve dans le jar­din le corps de Darn­ley, étran­glé. La ru­meur dé­signe ra­pi­de­ment comme cou­pable Bo­th­well et comme sa com­plice la reine elle-même. Le pro­cès de Bo­th­well s’ouvre en avril, mais il est ac­quit­té. Le vi­rage fa­tal sur­vient le 15 mai 1567, lorsque Ma­rie l’épouse, sem­blant ain­si confir­mer les soupçons d’une liai­son qui au­rait existé entre eux de­puis le meurtre de Riz­zio. Afin de don­ner l’im­pres­sion d’une al­liance for­cée, Bo­th­well en­lève Ma­rie en avril et la re­tient cap­tive jus­qu’aux noces. Était-elle vic­time ou com­plice de ce rapt ? Elle dé­men­tit na­tu­rel­le­ment jus­qu’à la fin toute conni­vence, mais la ra­pi­di­té avec la­quelle elle s’em­pres­sa d’ac­cor­der son par­don à son troi­sième époux pour son crime de lè­se­ma­jes­té laisse pla­ner un doute que les siècles n’ont pas réus­si à dis­si­per. En mai 1567, la ré­pu­ta­tion de Ma­rie est pro­fon­dé­ment ter­nie et la co­lère gronde dans le pays. Les nobles dé­cident de s’unir pour ren­ver­ser le couple mau­dit. Ma­rie et Bo­th­well sont contraints à la fuite, mais le 15 juin, Ma­rie est rat­tra­pée : alors âgée de 25 ans, elle est in­car­cé­rée au châ­teau de Lo­chle­ven et contrainte d’ab­di­quer. Il ne lui reste plus que qua­torze jours à vivre en li­ber­té. Son fils est sa­cré roi le 26 juillet 1567 sous le nom de Jacques VI. Le comte de Mo­ray est nom­mé ré­gent. La vic­toire des cal­vi­nistes est to­tale. En mai 1568, Ma­rie s’en­fuit de Lo­chle­ven et, après deux se­maines de che­vau­chée, dé­cide de se pla­cer sous la pro­tec­tion de sa cou­sine an­glaise, dé­ci­sion qui al­lait lui être fa­tale. Pour­quoi n’a-telle pas vou­lu se ré­fu­gier en France au­près de sa fa­mille ? Elle était certes in­dé­si­rable à la cour de Charles IX, mais pour­quoi se je­ter dans la gueule de la louve an­glaise ?

Ma­rie n’est pas ac­cueillie comme une vic­time mais comme une sus­pecte, qui doit se jus­ti­fier aux yeux d’élisabeth – qui sou­hai­tait que toute la vé­ri­té soit faite sur l’im­pli­ca­tion de sa cou­sine dans le meurtre de Darn­ley. La dés­illu­sion de Ma­rie est im­mense : elle qui pen­sait trou­ver au­près de la reine d’an­gle­terre « une bonne soeur » qui l’ai­de­rait à re­cou­vrer sa couronne et ses droits ne trouve qu’une femme mé­fiante, chan­geante, in­vi­sible.

Un pro­cès am­bi­gu et des preuves in­cer­taines

Deux pro­cès vont s’ou­vrir, le pre­mier à York en oc­tobre 1568, le se­cond à West­mins­ter un mois plus tard. La com­mis­sion qui pro­cède au ju­ge­ment est pré­si­dée par Tho­mas Ho­ward, duc de Nor­folk, pre­mier pair d’an­gle­terre. Ré­cu­sant la ca­pa­ci­té des hommes, qui plus est étran­gers, à ju­ger un mo­narque qui n’a de comptes à rendre qu’à Dieu, Ma­rie re­fuse de com­pa­raître mais ré­dige néan­moins des do­cu­ments dont la lec­ture est confiée à ses avocats. On évoque alors pour la pre­mière fois des lettres com­pro­met­tantes is­sues de la cas­sette de Ma­rie, dé­cou­verte par ses en­ne­mis après sa fuite avec Bo­th­well. Les do­cu­ments montrent tous la com­pli­ci­té de Ma­rie dans le meurtre de Darn­ley et dans son en­lè­ve­ment par son amant Bo­th­well. Il semble que cer­taines de ces preuves aient été fal­si­fiées, en­tiè­re­ment ou par­tiel­le­ment, par ses op­po­sants, Mo­ray en tête. Le pro­cès se clôt en jan­vier 1569 sans qu’une sen­tence claire ait été ren­due. Ni ac­quit­tée ni ac­cu­sée, Ma­rie va néan­moins être main­te­nue en dé­ten­tion. Là ré­side toute l’am­bi­guï­té. S’es­ti­mant lé­sée, à juste titre, la cap­tive va alors se lan­cer dans des échanges épis­to­laires à échelle eu­ro­péenne et écha­faude des pro­jets d’éva­sion. Les évé­ne­ments s’ac­cé­lèrent. Nor­folk conçoit le pro­jet de l’épou­ser et les comtes du nord de l’an­gle­terre, resté ma­jo­ri­tai­re­ment ca­tho­lique, prennent les armes en sep­tembre 1569 afin de dé­po­ser Élisabeth. En 1570, le pape lance une bulle d’ex­com­mu­ni­ca­tion à l’en­contre de la sou­ve­raine hé­ré­tique et les com­plots ca­tho­liques se mul­ti­plient : les conspi­ra­tions me­nées par Ro­ber­to Ri­dol­phi (1571), Francis Th­ro­ck­mor­ton (1583) et Anthony Ba­bing­ton (1586) vont com­pro­mettre Ma­rie aux yeux des An­glais, qui l’ac­cusent de vou­loir sa­per le pro­tes­tan­tisme, d’être en in­tel­li­gence avec des puis­sances étran­gères (France, Es­pagne, Rome) en vue d’une in­va­sion et, sur­tout, d’oeu­vrer à l’as­sas­si­nat d’élisabeth. En oc­tobre 1586 s’ouvre à Fo­the­rin­gay le pro­cès de Ma­rie pour haute tra­hi­son. Les preuves de la culpa­bi­li­té de l’ac­cu­sée sont ac­ca­blantes : les lettres, dé­co­dées par Francis Wal­sin­gham, vont toutes dans le même sens. Les his­to­riens s’in­ter­rogent en­core tou­te­fois sur le rôle joué par Wal­sin­gham : a-t-il fal­si­fié cer­taines mis­sives afin de rendre Ma­rie cou­pable ? Le ver­dict tombe néan­moins le 22 no­vembre : Ma­rie est dé­cla­rée cou­pable d’avoir com­plo­té contre la vie de la reine d’an­gle­terre et contre la sé­cu­ri­té du royaume. À quel point Ma­rie fut-elle vic­time de com­plots destinés à l’abattre ? Contri­bua-t-elle par ses ma­noeuvres à sa propre chute ? Cer­taines ques­tions quant à sa res­pon­sa­bi­li­té dans le meurtre de Darn­ley ou dans le pro­jet d’as­sas­si­nat d’élisabeth de­meurent tou­jours sans ré­ponses pour les his­to­riens : mais c’est dans cette zone d’ombre que le mythe a trou­vé la place de se dé­ve­lop­per. u

REINE VIERGE CONTRE REINE MAR­TYRE Ma­rie Stuart, qui n’a ja­mais re­nié son ca­tho­li­cisme en pleine An­gle­terre pro­tes­tante se voit si­gni­fier sa condamnation à mort en 1587.

JUS­TICE DES HOMMES Ce des­sin à l’encre re­pré­sen­tant la salle de ju­ge­ment de Ma­rie Stuart, les 14 et 15 oc­tobre 1586 au châ­teau de Fo­the­rin­ghay, se trou­vait parmi les pa­piers de Ro­bert Beale, qui pro­non­ça la sen­tence. La reine est re­pré­sen­tée fai­sant son e

SOUCHE Iro­nie de l’his­toire, Élisabeth, der­nière des Tu­dors, sur­vit à Ma­rie mais de­meure sans descendance. L’écos­saise, quant à elle, avait don­né nais­sance, en 1566, à ce­lui qui mon­te­ra en 1603 sur le trône d’an­gle­terre : Jacques Ier, fils d’hen­ri Stuart – alias lord Darn­ley.

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