La sé­lec­tion po­lar, es­sai, BD et jeu­nesse.

Am­bas­sa­deur à Londres de 1932 à 1943, nom­mé par Sta­line, Ivan Maïs­ki note dans son Jour­nal les charmes de la vie bri­tan­nique et les pé­rils qui s’amon­cellent.

Historia - - Sommaire N° 850 - PAR THIER­RY SARMANT

Dans l’union so­vié­tique du ca­ma­rade Sta­line, il n’était guère pru­dent de te­nir un jour­nal in­time. À la fa­veur d’une ar­res­ta­tion, le do­cu­ment pou­vait aisément se re­tour­ner contre son au­teur. Les rares écrits de ce type qui sub­sistent n’ont rien d’in­time : ils ont été ré­di­gés dans un but de jus­ti­fi­ca­tion, dans la crainte d’un lec­teur mal­veillant. Du­rant son am­bas­sade en Grande-bretagne, Ivan Maïs­ki a te­nu, lui, un « vrai » jour­nal. S’il s’y abs­tient sa­ge­ment de toute ob­ser­va­tion cri­tique à l’égard de ses su­pé­rieurs, il laisse libre cours à sa verve quand il s’agit de la classe po­li­tique an­glaise. Is­su de la bour­geoi­sie juive in­tel­lec­tuelle, ayant vé­cu à Londres avant la Pre­mière Guerre mon­diale, Maïs­ki ne peut s’em­pê­cher de sym­pa­thi­ser avec ses in­ter­lo­cu­teurs d’outre-manche tout en s’éton­nant des rites et des ri­di­cules d’une so­cié­té en­core très vic­to­rienne. Membres de la fa­mille royale, aris­to­crates, ma­gnats de la fi­nance, po­li­ti­ciens conser­va­teurs et tra­vaillistes, nul n’échappe à son crayon in­ci­sif, à com­men­cer par le Pre­mier mi­nistre Cham­ber­lain : « un vieux pa­ra­pluie troué et jau­ni ». Très tôt, Maïs­ki pressent le dan­ger que re­pré­sente l’al­le­magne na­zie. Toute son ac­tion tend à unir la Grande-bretagne et l’union so­vié­tique contre le IIIE Reich. Mais ses ef­forts de­meurent vains : à Londres, on se mé­fie de cet émis­saire du com­mu­nisme in­ter­na­tio­nal ; à Mos­cou, Sta­line n’éprouve au­cune confiance pour son am­bas­sa­deur, qu’il juge trop sen­sible aux charmes de l’en­glish way of life. Il fau­dra l’at­taque sur­prise de Hit­ler contre L’URSS, en juin 1941, pour que le rap­pro­che­ment de­vienne pos­sible. Maïs­ki trace des por­traits sa­vou­reux de Ber­nard Shaw, de Lloyd George, de Cham­ber­lain, d’eden, mais le plus sai­sis­sant est ce­lui de Chur­chill,

qui par­tage avec l’am­bas­sa­deur so­vié­tique la convic­tion ab­so­lue du pé­ril na­zi. Chur­chill, « fol­le­ment dé­ter­mi­né à se battre jus­qu’au bout », qui « ne pense rien d’autre qu’à étran­gler les Al­le­mands » (Lloyd George, 1940), Chur­chill, qui traite de Gaulle de « Jeanne d’arc en pan­ta­lon » , Chur­chill, qui, comme Maïs­ki, est à la fois un homme d’ac­tion, un grand let­tré et un sty­liste du verbe. Car, au-de­là des « révélations » an­non­cées par le titre fran­çais, le Jour­nal de Maïs­ki ré­vèle sur­tout un écrivain ta­len­tueux, tan­tôt adepte du co­mique – il ex­celle à res­ti­tuer say­nètes et dia­logues –, tan­tôt dans une veine plus sombre, lorsque l’au­teur me­sure le dé­clin de l’an­gle­terre et de la France et l’iné­luc­ta­bi­li­té de la marche vers la guerre. « Tout semble nor­mal, im­muable, or­di­naire, éter­nel […]. Per­sonne ne songe que la tem­pête est prête à frap­per. Et tout à coup, un fra­cas, un va­carme sou­dains ! […] La ca­tas­trophe ar­rive » : ces lignes pré­mo­ni­toires sont écrites un mois avant l’of­fen­sive al­le­mande de mai 1940. La pré­sente édi­tion est d’une très grande qua­li­té. Le texte du Jour­nal est pré­cé­dé d’une in­tro­duc­tion bio­gra­phique, an­no­tée et com­men­tée, mise en rap­port avec la cor­res­pon­dance de Maïs­ki et ses Mé­moires et illus­trée de nom­breuses pho­to­gra­phies. Ain­si mis en va­leur, le Jour­nal consti­tue une ré­fé­rence de pre­mier ordre pour l’his­to­rien de l’en­tre­deux-guerres et de la Se­conde Guerre mon­diale. u

OEIL DE MOS­COU. Ivan Maïs­ki est le té­moin des ater­moie­ments de la po­li­tique bri­tan­nique à l’égard de l’al­le­magne.

Jour­nal 1932-1943 D’IVAN MAÏS­KI. LES RÉVÉLATIONS IN­ÉDITES DE L’AM­BAS­SA­DEUR RUSSE À LONDRES. TEXTE ÉTA­BLI ET COM­MEN­TÉ PAR GA­BRIEL GORODETSKY (Les Belles lettres, 752 p., 29 €)

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