La chro­nique

Historia - - Historia - d’em­ma­nuel de Waresquiel

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Les af­faires judiciaires, lors­qu’elles se pro­longent, lors­qu’elles entrent du­ra­ble­ment en ré­so­nance avec l’opi­nion, lors­qu’elles fi­nissent par convo­quer le pire ou le meilleur de nos craintes, de nos in­di­gna­tions ou de notre cu­rio­si­té mal­saine, en disent sou­vent plus long sur les époques dans les­quelles elles s’ins­crivent que n’im­porte quel autre évé­ne­ment. Après trente ans d’en­quêtes, et jus­qu’à ses der­niers re­bon­dis­se­ments – la mise en exa­men du couple Ja­cob, la com­pa­ru­tion de Mu­rielle Bolle –, l’af­faire du pe­tit Gré­go­ry Ville­min s’ins­crit-elle dans cette li­gnée ? Elle fait de­puis long­temps par­tie de ces faits di­vers qui ont pris les di­men­sions d’un mythe et dont la ré­so­lu­tion compte moins que les rai­sons ap­pa­rentes, ou obs­cures, qui en ont fait le ré­cep­tacle de nos fan­tasmes. Pour­tant, il y a très peu de po­li­tique dans cette af­faire, si­non peut-être la vieille em­prise du par­ti com­mu­niste sur le monde ou­vrier au dé­but des an­nées 1980. On n’y trouve pas non plus beau­coup d’ac­tua­li­té, dans le sens où elle nous di­rait quelque chose de l’état de notre so­cié­té, de nos di­vi­sions ou de la fa­çon dont nous sommes gou­ver­nés. Peut-être seule­ment un peu des dé­fi­ciences de notre sys­tème ju­di­ciaire. Non, tout au contraire. Presque toutes les grandes af­faires cri­mi­nelles des siècles pas­sés qui ont été aus­si de grandes er­reurs judiciaires prennent place dans un contexte po­li­tique pré­cis : l’af­faire Ca­las, celle dite du « cour­rier de Lyon » (1796), l’af­faire Fual­dès, sous la Res­tau­ra­tion. L’af­faire Gré­go­ry, elle, ne fait que nous ren­voyer à nous-mêmes, à « ce su­jet mer­veilleu­se­ment vain, di­vers et on­doyant » qu’est l’homme, comme dit Mon­taigne. L’af­faire qui, à Tou­louse, en 1762, avait conduit le mar­chand pro­tes­tant Jean Ca­las au sup­plice de la roue pour le meurtre sup­po­sé de son fils s’ins­crit sur fond de guerre de re­li­gion lar­vée entre ca­tho­liques et pro­tes­tants. Jo­seph Le­surques, ac­cu­sé à tort d’avoir été l’un des as­sas­sins du cour­rier de Lyon, paie de sa vie l’in­sé­cu­ri­té am­biante du pays et la per­sis­tance des ré­seaux chouans res­ca­pés de la Ré­vo­lu­tion. Le pro­cès in­ten­té en 1817 aux cou­pables pré­su­més d’an­toine Fual­dès, an­cien avo­cat à Pa­ris au Tri­bu­nal ré­vo­lu­tion­naire et pro­cu­reur im­pé­rial à Ro­dez, res­té ré­pu- bli­cain de coeur après l’em­pire, se res­sent des luttes po­li­tiques qui op­po­saient, sous le règne de Louis XVIII, roya­listes et bo­na­par­tistes. Vol­taire a fait de la mort de Ca­las une arme de com­bat pour la to­lé­rance et contre la tor­ture. Vic­tor Hu­go s’est ser­vi de celle de Le­surques pour dé­non­cer la peine de mort : « Tous les écha­fauds portent des noms d’in­no­cents ou de mar­tyrs. Non, nous ne vou­lons plus de sup­plices. Pour nous, la guillo­tine s’ap­pelle Le­surques, la roue s’ap­pelle Ca­las […]. » Cu­rieu­se­ment, les er­reurs judiciaires qui ont émaillé les trente-trois an­nées d’en­quêtes et de pro­cès de l’af­faire Gré­go­ry n’ont pas ser­vi à grand-chose, si­non à faire écrire des sot­tises à Mar­gue­rite Du­ras contre Ch­ris­tine Ville­min. « Dès que je vois la mai­son, je crie que le crime a exis­té. » Elles n’ont pas non plus d’épais­seur po­li­tique. Elles traînent même au­jourd’hui der­rière elles les re­lents presque ana­chro­niques d’une so­cié­té dé­sor­mais dis­pa­rue, celle de ces dé­ra­ci­nés d’après-guerre que les Trente Glo­rieuses avaient fait sor­tir des cam­pagnes pour les chaînes de mon­tage des usines. Et c’est peut-être là que l’af­faire trouve toute sa di­men­sion. Le temps n’a pas de prise sur elle parce qu’elle n’ap­par­tient pas au temps. Dans son ro­man Del­phine, Ger­maine de Staël place son hé­roïne dans une « chambre noire » au mo­ment où cette der­nière est sur le point d’af­fron­ter ses ac­cu­sa­teurs. Nous sommes tous plus ou moins, à un mo­ment ou un autre de notre vie, en­trés dans la chambre noire. C’est pour ce­la que l’af­faire Gré­go­ry nous fas­cine. Pour ce qu’elle nous dit de la ja­lou­sie, de la haine, du men­songe, de la peur, du se­cret inavoué des fa­milles. Tout ce­la n’ap­par­tient à au­cune époque, et pour­tant il n’y au­rait pas d’his­toire sans hommes, dans ce qu’ils ont de pire comme de meilleur. L’his­to­rien voya­geur passe in­évi­ta­ble­ment par ces car­re­fours-là, quelque part entre la sin­gu­la­ri­té du pas­sé et l’in­épui­sable na­ture hu­maine dans ce qu’elle a d’in­tem­po­rel. L’his­toire est une construc­tion, certes, mais en­core faut-il être en me­sure de sa­voir l’in­car­ner. Les der­niers sou­bre­sauts de l’af­faire Gré­go­ry nous le rap­pellent. Les his­to­riens fe­raient bien de s’en sou­ve­nir. u

L’AF­FAIRE GRÉ­GO­RY NOUS FAS­CINE. POUR CE QU’ELLE NOUS DIT DE LA JA­LOU­SIE, DE LA HAINE, DU MEN­SONGE, DE LA PEUR, DU SE­CRET INAVOUÉ DES FA­MILLES

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