Bains de va­peur et culte du corps

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La fin de l’après-mi­di ap­proche. Le ri­tuel est le même pour tout le monde, homme ou femme, il est temps d’al­ler aux thermes. Dans les éta­blis­se­ments de bains pu­blics, on fait bien plus que se la­ver. C’est avant tout un lieu de so­cia­bi­li­té où l’on prend soin de son corps. Des pe­tites villes de pro­vince à la ca­pi­tale, les gestes sont iden­tiques, que l’on se trouve dans des thermes mas­cu­lins ou fé­mi­nins. On se dé­leste avant tout de ses af­faires au ves­tiaire. L’ apo­dy­te­rium des thermes sub­ur­bains de Pom­péi est ré­pu­té pour ses pein­tures éro­tiques. Mais, à y re­gar­der de plus près, les pra­tiques trans­gres­sives des per­son­nages peints à fresque n’ont pas pour but de sus­ci­ter l’ex­ci­ta­tion mais le rire ; ce rire à va­leur pro­phy­lac­tique qui doit pro­té­ger les bai­gneurs alors qu’ils se désha­billent et sont mo­men­ta­né­ment vul­né­rables. Nu ou pa­ré d’un pagne pour les hommes ou d’une sorte de bi­ki­ni pour les femmes, on dé­am­bule dans les ins­tal­la­tions plus ou moins vastes se­lon les thermes. On trouve gé­né­ra­le­ment une salle d’eau froide, une tiède et une chaude avec des pis­cines et des salles em­plies de va­peur sem­blables aux ham­mams.

Épi­la­tion pour tout le monde

Les thermes pos­sèdent éga­le­ment des jar­dins où l’on peut pra­ti­quer des sports et faire un peu d’exer­cice. Ils sont aus­si un lieu où l’on ap­porte aux corps les soins qui doivent l’em­bel­lir. Dans des pe­tites salles amé­na­gées, des es­claves spé­cia­li­sés pro­diguent aux vi­si­teurs des mas­sages émol­lients, avec de l’huile d’olive par exemple, uti- li­sée aus­si bien en cos­mé­tique qu’en cui­sine. Des es­thé­ti­ciennes pra­tiquent aus­si l’épi­la­tion à l’aide, se­lon l’am­pleur du tra­vail à ac­com­plir, d’une pince à épi­ler, de ré­sines, d’un ra­soir ou même d’une flamme. Mieux vaut être ha­bile et pa­tient pour évi­ter les ac­ci­dents… Dans l’aris­to­cra­tie, on dis­pose d’un long temps de loi­sir puisque le la­beur n’est pas obli­ga­toire. Aus­si les femmes passent-elles un temps in­fi­ni à tra­quer les poils. Ais­selles, jambes, pu­bis, tout y passe. Tant qu’une femme a une ac­ti­vi­té sexuelle to­lé­rable, c’est-àdire avant la mé­no­pause, l’épi­la­tion com­plète du sexe est ap­pré­ciée. Au­de­là, cette co­quet­te­rie pa­raît dé­pla­cée à l’acerbe poète Mar­tial, qui in­vec­tive mé­cham­ment une femme mûre conti- nuant à s’épi­ler le pu­bis : « On n’ar­rache pas sa barbe au vieux lion ! » Outre le ra­sage de la barbe, qui se fait plu­tôt le ma­tin, à la mai­son ou chez le bar­bier, les hommes pré­cieux s’épilent aus­si. On ra­conte que Cé­sar et Au­guste s’épi­laient les jambes. Le poète Mar­tial, ne man­quant ja­mais de fus­ti­ger les com­por­te­ments ex­cen­triques de ses contem­po­rains, se moque sans re­te­nue de ces hommes qui s’épilent les fesses. À ses yeux, ceux qui s’adonnent à ce tra­vers le font pour être trai­tés comme des femmes par d’autres hommes, et il n’y a rien de res­pec­table à ce­la. Les thermes mixtes, quant à eux, ne se li­mitent pas qu’aux plai­sirs du bain. Ce sont des lieux de ren­contres proches de nos clubs li­ber­tins. D’après les sour-

ces an­ciennes, un cer­tain nombre de ces éta­blis­se­ments trans­gres­sifs se trouve dans des sta­tions bal­néaires hup­pées du golfe de Naples. Une faune hé­té­ro­gène s’y mêle joyeu­se­ment : cour­ti­sanes en quête de nou­veaux clients, ma­trones li­bé­rées ex­hi­bant leur nou­vel es­clave au pé­nis dé­me­su­ré, hommes re­cher­chant une com­pagne pour la nuit ou une fo­lâ­tre­rie entre deux co­lonnes. Pour ceux que la par­tie de chasse en­nuie, il suf­fit de payer les ser­vices d’une pros­ti­tuée sur place. Dans les thermes sub­ur­bains de Pom­péi, la belle At­tice prend 16 as la passe, une jo­lie somme qui in­dique que les clients de ces en­droits mixtes n’étaient pas pauvres. Lieux de dé­ca­dence, les thermes mixtes sont in­ter­dits au IIE siècle par l’em­pe­reur Ha­drien.

Mieux vaut avoir les bourses pleines

La grande salle des thermes ma­ri­times d’her­cu­la­num, qui au­tre­fois s’ou­vrait di­rec­te­ment sur la mer, conserve des graf­fi­ti évo­quant les ac­ti­vi­tés an­nexes de l’éta­blis­se­ment : res­tau­ra­tion et pros­ti­tu­tion ré­ser­vées aux per­sonnes ayant les bourses pleines. Deux amis té­moignent ain­si avoir dé­pen­sé « très agréa­ble­ment, baise com­prise, 105,5 ses­terces », soit près d’un mois et de­mi de sa­laire d’un fan­tas­sin pour quelques heures de volupté. À cô­té de ce graf­fi­ti, un autre si­gné par Ap­pelles, un es­clave at­ta­ché au ser­vice de la chambre d’un em­pe­reur. Sa pré­sence n’est guère éton­nante, car les es­claves de haut rang re­çoivent de bons pé­cules et agissent avec une re­la­tive li­ber­té. Les plus riches aris­to­crates font gé­né­ra­le­ment construire dans leur ré­si­dence es­ti­vale des pe­tits thermes pri­vés, comme on en voit dans plu­sieurs belles mai­sons sub­ur­baines de Pom­péi, ces riches vil­las dont cer­taines ont ap­par­te­nu à Ci­cé­ron ou à l’em­pe­reur Claude. Le raf­fi­ne­ment ul­time consiste à se bai­gner chez soi, seul, avec des proches ou des amis choi­sis, échap­pant, comble du sno­bisme, à la pro­mis­cui­té joyeuse des bains pu­blics. u

RE­BOND Aux thermes, le soin du corps passe par la pra­tique d’ac­ti­vi­tés phy­siques : lutte pour les hommes et, pour les femmes, jeu de balle en pagne et stro­phium .• Mo­saïque de la villa del Ca­sale, IVE s., Si­cile.

L’EAU À LA BOUCHE Les éta­blis­se­ments mixtes ac­cueillent une faune bi­gar­rée et sou­cieuse avant tout de faire d’agréables ren­contres… • « Les Bains de Ca­ra­cal­la », 1899, de sir Lawrence Al­ma Ta­de­ma, coll. part. LI­TUR­GIE Dé­am­bu­ler en fin d’après­mi­di dans les dif­fé­rentes salles des bains confine au ri­tuel. Ici, une ab­side du cal­da­rium – la par­tie qui com­prend les bas­sins chauds – du fo­rum de Pom­péi.

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