En­tre­tien avec Joëlle Che­vé à l’oc­ca­sion de la sor­tie de son der­nier livre, L’ély­sée au fé­mi­nin de la IIE à la Ve Ré­pu­blique .

Il y a 2 387 ans en Grèce, les Mes­sé­niens se li­bèrent du joug spar­tiate. Sous la hou­lette du gé­né­ral Épa­mi­non­das naît une ci­té, dont la mo­der­ni­té étonne en­core.

Historia - - Historia - PAR JEAN-YVES BORIAUD Historia n° 851 / No­vembre 2017

Au sud- est du Pé­lo­pon­nèse, à vingt mi­nutes de Ka­la­ma­ta, aus­si cé­lèbre au­jourd’hui pour ses plages que pour ses in­com­pa­rables olives, il est un site ma­gni­fique, amé­na­gé en pente douce, au flanc du vé­né­rable mont Ithô­mé, à quelques ki­lo­mètres de la mer : ce­lui de l’an­tique Mes­sène. Qu’on soit donc sur le che­min d’olym­pie ou des plages de Ki­pa­ris­si, on au­ra grand plai­sir à consa­crer une de­mi-jour­née à un site aus­si riche que dé­lais­sé par les vagues tou­ris­tiques. Et d’une to­tale ori­gi­na­li­té, puis­qu’il s’agit d’une ville ar­ti­fi­cielle, créée de toutes pièces dans les an­nées 370 av. J.-C. L’his­toire, par­fois lé­gen­daire, de la Grèce an­cienne four­mille de ré­cits co­lo­rés de créa­tions de villes. Ain­si, Thé­sée, pour fon­der Athènes, la plus pres­ti­gieuse de toutes, re­court-il au sy­noe­cisme (is­su d’un mot grec si­gni­fiant « co­ha­bi­ta­tion »), une so­lu­tion ra­di­cale : on rase les bourgs et vil­lages d’une ré­gion, et on contraint leurs ha­bi­tants à ve­nir peu­pler un en­semble ré­si­den­tiel dé­li­mi­té et or­ga­ni­sé à l’avance. Pour Athènes, tout se passe au mieux se­lon la lé­gende, d’au­tant que Thé­sée a l’idée gé­niale, pour fé­dé­rer une po­pu­la­tion hé­té­ro­clite, de l’unir au­tour du culte d’athé­na, di­vi­ni­té po­ly­morphe, déesse guer­rière aus­si bien que pa­tronne des tra­vaux fé­mi­nins. Les im­po­santes ruines de Mes­sène té­moignent en­core de l’écla­tant ré­sul­tat d’un sy­noe­cisme heu­reux, conclu­sion d’une sé­rie de guerres mul­tiples im­po­sées par la re­dou­table Sparte – l’en­com­brante voi­sine sem­pi­ter­nel­le­ment à la re­cherche de l’ « hé­gé­mo­nie » (de hê­ge­môn, « chef » ) sur les ci­tés grecques, en par­ti­cu­lier celles du Pé­lo­pon­nèse.

Vain­cus, pillés, hu­mi­liés et dis­per­sés…

L’af­faire re­monte à la fin du VIIIE siècle av. J.-C., lorsque la pre­mière « guerre de Mes­sé­nie » se conclut par la dé­con­fi­ture des gens du cru, dont on dé­truit la belle for­te­resse, celle de la mon­tagne Ithô­mé, tout en exi­geant des pay­sans qu’ils livrent la moi­tié de leurs ré­coltes à leurs vain­queurs spar­tiates. Si­tua­tion in­to­lé­rable : « deux gé­né­ra­tions » plus tard, rap­porte le poète Tyr­tée, les Mes­sé­niens se sou­lèvent. À leur tête, leur vé­né­ré gé­né­ral, Aris­to­mène, qui sou­tient un siège de onze an­nées dans la ville voi­sine d’ira et rem­porte plu­sieurs vic­toires. Les Spar­tiates s’em­parent pour­tant de lui à deux re­prises et le jettent dans le Céa­das – gouffre où ils se dé­bar­rassent de leurs condam­nés à mort. Il en ré­chappe mais ne peut em­pê­cher la dé­faite fi­nale de ses com­pa­triotes : cer­tains d’entre eux se ré­fu­gient en Ar­ca­die, tan­dis que d’autres gagnent Rhodes. Quant aux Mes­sé­niens de­meu­rés sur place, ils voient leur ter­ri­toire an­nexé par les Spar­tiates, ce­pen­dant qu’eux­mêmes y de­viennent des

ci­toyens de se­conde zone (les hi­lotes – es­claves – et les pé­rièques – libres, mais non ci­toyens). Nou­veau sou­lè­ve­ment dans les an­nées – 460, après un trem­ble­ment de terre qui dé­truit l’es­sen­tiel de la ci­té de Sparte : la guerre, très dure, se ter­mine six ans plus tard, sans grand pro­grès pour les in­for­tu­nés Mes­sé­niens. Il faut at­tendre un siècle, en – 370, pour qu’en­fin le des­tin tourne en leur fa­veur, les Spar­tiates ayant eu la mau­vaise idée de s’en prendre à la grande puis­sance de l’époque, la ville de Thèbes : c’est la cé­lèbre ba­taille de Leuctres, où la pha­lange de Sparte su­bit les as­sauts des troupes du plus grand gé­né­ral du temps, Épa­mi­non­das. Sparte perd le tiers de ses ci­toyens ( les Ho­moioï, « sem­blables ») dans cette dé­faite qui ouvre la route du Pé­lo­pon­nèse à la puis­sante ar­mée thé­baine, forte de 80 000 hommes. Cette der­nière entre en Mes­sé­nie, qu’épa­mi­non­das en­tre­prend aus­si­tôt de « li­bé­rer » au nom d’une stra­té­gie simple : en­tou­rer Sparte de villes puis­santes et me­na­çantes. Aus­si crée-t-il au nord – bien sûr, par sy­noe­cisme – la « Grande Ville » ( Me­ga­lo­po­lis) et, à l’ouest, Mes­sène, au pied des restes de la for­te­resse d’ithô­mé. On rap­pelle donc les exi­lés, tout aus­si as­soif­fés d’ « éga­li­té » que les Mes­sé­niens lo­caux, ré­duits des di­zaines d’an­nées à l’état d’hi­lotes, sans droits ni li­ber­tés : on leur donne donc à tous l’iso­no­mie (l’éga­li­té de­vant la loi pour tous les ci­toyens), l’iso­po­li­tie (l’éga­li­té des droits) et, à la ca­pi­tale, l’iso­moi­ria (l’éga­li­té dans la ré­par­ti­tion des terres), ces trois concepts as­su­rant les bases d’une vé­ri­table dé­mo­cra­tie.

L’éga­li­té ab­so­lue sous l’égide de Zeus

Pour mar­quer ce sou­ci d’éga­li­té dans la to­po­gra­phie de la ville, on adapte un plan in­ven­té au Ve siècle par un ar­chi­tecte d’asie Mi­neure : Hip­po­da­mos de Mi­let. Ce plan est d’une grande sim­pli­ci­té, puisque les rues s’y coupent à angle droit, sans ap­pa­rente hié­rar­chie entre quar­tiers aris­to­cra­tiques et quar­tiers po­pu­laires. Mes­sène se­ra donc une ville – on le voit bien en­core au­jourd’hui, sur­tout de­puis le théâtre qui jouxte l’en­trée du site – au plan aus­si géo­mé­trique que le per­met le re­lief du lieu. Mais im­pos­sible de créer une ville sans en fon­der l’exis­tence sur un mythe ori­gi­nel – cau­tion di­vine et ci­ment

« [Ils] donnent le nom d’hié­ro­thy­sion à un édi­fice où se voient les sta­tues de tous les dieux re­con­nus par les Grecs », écrit Pau­sa­nias au IIE s. de notre ère…

spi­ri­tuel de la ci­té – avec hé­roïnes ou hé­ros iden­ti­fiables par tous. Les vieux sou­ve­nirs des temps hé­roïques abondent sur place, mais il faut sol­li­ci­ter les dieux lo­caux, après toutes ces an­nées d’hu­mi­lia­tion su­bies par la Mes­sé­nie. Aus­si mul­ti­plie-t-on les sanc- tuaires dé­diés à ces di­vi­ni­tés tu­té­laires, en ré­ac­ti­vant d’abord les vieux cultes, au som­met de l’ithô­mé : d’abord ce­lui de Zeus Itho­ma­tas, le pro­tec­teur par ex­cel­lence, près du­quel Aris­to­mène, d’après la lé­gende, a en­ter­ré, au mo­ment de sa dé­faite face aux ar­mées spar­tiates, des pla­quettes sa­crées de bronze, ga­rantes de la li­ber­té de Mes­sène… Dans la ville même, il faut as­su­rer une place de choix aux autres di­vi­ni­tés pro­tec­trices, et en par­ti­cu­lier à un As­clé­pios ori­gi­nal, ici plu­tôt dieu de ré­sur­rec­tion que dieu gué­ris­seur. On le dit même fils, non de sa mère « tra­di­tion­nelle » , Co­ro­nis, mais d’une nymphe lo­cale, Ar­si­noé, pour qui l’on construit la fon­taine Ar­si­noé, d’où coule un fi­let d’eau vers un ma­gni­fique temple d’as­clé­pios, au mi­lieu d’un vaste es­pace sa­cré en­tou­ré d’une grande ga­le­rie cou­verte.

Art et po­li­tique

Mais le temple abrite aus­si le culte de la « reine Mes­sène », pre­mière sou­ve­raine – my­thique – de la contrée. Et c’est sous cette double tu­telle, à l’est du te­me­nos [ en­clos sa­cré d’un sanc­tuaire] du dieu, que l’on édi­fie les bâ­ti­ments ad­mi­nis­tra­tifs de la ville, une salle hy­po­style [dont le pla­fond est sou­te­nu par des co­lonnes] et un pe­tit odéon [théâtre cou­vert] où prennent place les sy­nèdres [conseillers mu­ni­ci­paux].

peion. Une dé­vo­tion à la­quelle Épa­mi­non­das a bien droit, lui qui n’a rien omis des bâ­ti­ments sans les­quels il n’est pas, à cette époque, de ci­té « mo­derne » digne de ce nom, c’est- à- dire des mo­nu­ments de com­mu­nion ci­vique ca­pables d’ac­cueillir d’im­por­tants ras­sem­ble­ments au­tour de spec­tacles va­riés. Au­jourd’hui en­core, trône ain­si l’in­dis­pen­sable théâtre (nous le voyons ac­tuel­le­ment dans son état « ro­main » , c’est- à- dire tar­dif), uti­li­sé pour les spec­tacles ly­riques, tou­jours à la mode, et pour des re­pré­sen­ta­tions plus théâ­trales, co­miques ou, plus ra­re­ment, tra­giques, ain­si que pour di­verses réunions ci­viques exi­geant la pré­sence d’une large par­tie de la po­pu­la­tion. À l’op­po­sé de ce théâtre of­fert au peuple en­tier se dresse le mo­nu­ment sans doute ici le plus ori­gi­nal : un étrange stade-gym­nase dé­dié à l’en­traî­ne­ment mi­li­taire des jeunes gens, les éphèbes ( ephê­bos, « qui est ar­ri­vé à l’âge d’homme »).

Res­pec­tée des Ro­mains

Cette pré­pa­ra­tion, pu­blique, consiste en un sub­til équi­libre entre exer­cices phy­siques clas­siques (course, saut, lan­cers) et pré­pa­ra­tion men­tale par l’exemple. De là la pré­sence, à l’in­té­rieur même de cet en­semble, de tom­beaux abri­tant les cendres d’hommes et de femmes dont nous sont don­nés les noms (Theo­kra­tès, Fia­li­na), tous pro­po­sés en exemple à la jeu­nesse mes­sé­nienne, qui les cô­toie ain­si chaque jour. Cein­tu­ré par une mo­nu­men­tale mu­raille longue de 9,5 km, cé­lèbre dans la Grèce en­tière, cet en­semble se ré­vèle d’une douce et belle har­mo­nie, en­core per­cep­tible au­jourd’hui puisque, par chance, au­cune construc­tion pos­té­rieure n’est ve­nue en gâ­cher la dis­po­si­tion. Et c’est sans dif­fi­cul­té que l’opu­lente Mes­sène, mi­ra­cu­leu­se­ment res­sus­ci­tée, s’est glis­sée par la suite dans le moule ro­main. On peut ad­mi­rer – lors de la vi­site du mu­sée ins­tal­lé dans le site – les sta­tues idéa­li­sées de « co­lons » ro­mains, aus­si avides que les Mes­sé­niens de souche des hon­neurs de l’hé­roï­sa­tion. Leurs de­meures – splen­di­de­ment mo­saï­quées – se sont elles-mêmes fait une place, sans faute de goût, dans le ré­seau géo­mé­trique de la ville. Ain­si créée de toutes pièces, l’opu­lente Mes­sène consti­tue, grâce aux in­tel­li­gentes res­tau­ra­tions dont elle a fait l’ob­jet, un exemple par­fai­te­ment li­sible du gé­nie ar­chi­tec­tu­ral grec, tel qu’il s’est dé­ve­lop­pé, en plein Pé­lo­pon­nèse, quelques di­zaines d’an­nées à peine après les im­menses et cé­lèbres réus­sites d’une Athènes qui n’est plus main­te­nant qu’une puis­sance mi­li­taire de se­cond ordre, avant de de­ve­nir, sous les Ro­mains, une ci­té « d’art et d’his­toire ». u

CI­VIQUE. In­dis­pen­sable au fonc­tion­ne­ment dé­mo­cra­tique lo­cal, le théâtre ac­cueillait des spec­tacles ain­si que des réunions convo­quées par les sy­nèdres (des conseillers mu­ni­ci­paux).

SOIGNÉ. Le temple do­rique dé­dié à As­clé­pios était en­tou­ré de 72 co­lonnes.

EAU DE VIE. Les restes de la fon­taine Ar­si­noé – se­lon une lé­gende, fille de Leu­cippe, roi de Mes­sène, et mère d’as­clé­pios – s’élèvent sur l’ago­ra. Son im­mense bas­sin était ali­men­té par la source Clep­sydre.

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