LE RÊVE ARABE DE LAWRENCE D’ARA­BIE

Fin 1917, les forces al­liées lancent une at­taque contre les Turcs, sur la ligne Ga­za-beer­she­ba. À leur tête, un of­fi­cier Bri­tan­nique, tom­bé amou­reux d’un monde en­ivrant de li­ber­té.

Historia - - Historia - Franck Fer­rand

Si vous avez l’in­ten­tion de de­ve­nir « un des plus grands hommes de notre temps » – le com­pli­ment est de Chur­chill –, com­men­cez par vé­ri­fier que vous rem­plis­sez les condi­tions sui­vantes : des ori­gines mo­destes qui vous per­met­tront une ver­ti­gi­neuse as­cen­sion ; un ca­rac­tère trem­pé et de belles dis­po­si­tions men­tales, ma­ni­fes­tés dès l’en­fance – un sens ai­gu de l’op­por­tu­nisme ne gâ­te­ra rien, de même qu’un peu de gé­nie, ap­pli­qué no­tam­ment à la stra­té­gie mi­li­taire – ; en­fin, avec de la té­na­ci­té, as­sez d’égo­cen­trisme pour écrire vous-même votre sa­ga, par exemple sous la forme d’un maître livre pro­pice aux adap­ta­tions hol­ly­woo­diennes. Je n’ai rien dit, pour ne pas vous cho­quer, de la mort pré­ma­tu­rée qu’il vous fau­dra su­bir… Là sont les sept pi­liers d’un des­tin his­to­rique, du moins si j’en crois l’exemple de Tho­mas Ed­ward Lawrence. Pour com­men­cer, donc, des ori­gines mo­destes. Tho­mas Ed­ward, né en 1888 au pays de Galles, est le deuxième des cinq gar­çons d’un couple uni, pu­ri­tain – quoique illé­gi­time et presque clan­des­tin ! Le jeune gar­çon dé­couvre tôt le pot aux roses, et s’en trouve mar­qué à vie. Les liens com­plexes qu’il tisse dès lors avec sa mère, une femme hors du com­mun, vont se nour­rir de ce lourd se­cret. C’est elle qui va in­cul­quer à son fils pré­fé­ré la vo­lon­té de se dé­pas­ser tou­jours et de contraindre le corps pour mieux pu­ri­fier l’âme… Tout jeune, Tho­mas ar­pen­te­ra la France à vé­lo, puis le Proche-orient à pied, en at­ten­dant de s’aven­tu­rer à dos de cha­meau dans le dé­sert ara­bique…

Es­pion­nage et archéologie

Sa confron­ta­tion pré­coce aux com­plexi­tés de la vie ex­plique peut-être les deux pas­sions du jeune Tho­mas Ed­ward : l’archéologie, qui l’ini­tie aux ar­canes du temps, l’exo­tisme, qui l’ouvre à des es­paces li­bé­ra­teurs… Ce que per­sonne ne pou­vait pré­voir, c’est que l’archéologie fe­rait de lui un agent des ser­vices spé­ciaux bri­tan­niques, et que l’exo­tisme l’amè­ne­rait à se muer en chef de guerre. Où in­ter­vient l’op­por­tu­nisme ; car ce sont des ren­contres qui vont dé­ci­der de cette double évo­lu­tion. Il y eut trois ren­contres dans la ge­nèse de Lawrence d’ara­bie. D’abord, ayant ob­te­nu une bourse pour le Je­sus Col­lege d’ox­ford, l’étu­diant y a re­çu l’en­sei­gne­ment d’un ar­chéo­logue émé­rite, un de ces es­prits uni­ver­sels dont l’an­gle­terre im­pé­riale a four­ni maints spé­ci­mens : Da­vid Ho­garth. Ce der­nier de­vait com­mu­ni­quer ses pas­sions à Tho­mas : l’em­pire bri­tan­nique ; le Moyen-orient, en­suite, lieu de fouilles pour Ho­garth, bien­tôt champ de com­bat pour Law-

rence ; en­fin la jeu­nesse en elle-même, mé­lange d’ar­deur, de vi­ta­li­té, de cu­rio­si­té, de dé­fi per­ma­nent. En 1909, sous l’in­fluence de Ho­garth, Tho­mas se lance dans une in­ter­mi­nable marche à tra­vers le Li­ban, la Sy­rie, la Pa­les­tine… Il en rap­porte les ma­té­riaux d’une thèse brillante sur l’ar­chi­tec­ture mi­li­taire des croi­sés en Terre sainte. Double at­trait des armes et de l’orient… L’an­née sui­vante, il ac­com­pa­gne­ra Ho­garth lui-même jus­qu’aux rives de l’eu­phrate, à Kar­ke­mish, où les An­glais sont en train de mettre au jour la ci­vi­li­sa­tion hit­tite. Or, cette même an­née 1910, tout près du chan­tier de fouilles, les in­gé­nieurs de l’em­pe­reur al­le­mand Guillaume II sont en train de tra­vailler à la ligne de che­min de fer Ber­lin-bag­dad… Heu­reux ha­sard, sur­tout quand on sait les ac­coin­tances du pro­fes­seur Ho­garth avec les plus hautes sphères du ren­sei­gne­ment bri­tan­nique ! C’est, au de­meu­rant, sur le chan­tier de fouilles de Kar­ke­mish que notre jeune homme fait la deuxième ren­contre es­sen­tielle de son exis­tence. Celle d’un tout jeune Arabe, pauvre et sans doute anal­pha­bète, qui sur­vit en condui­sant des ânes, et que l’on sur­nomme « Da­houm ». Se­lon l’ar­chéo­logue Wol­ley, il n’était pas « spé­cia­le­ment in­tel­li­gent, mais ma­gni­fi­que­ment bâ­ti et re­mar­qua­ble­ment beau ». Il n’en fal­lait pas da­van­tage pour faire cha­vi­rer le sens du ri­gou­reux Tho­mas, dont la chas­te­té af­fi­chée ca­chait une orien­ta­tion sexuelle peu avouable à l’époque.

Des na­tio­na­listes arabes contre Cons­tan­ti­nople

Eni­vré de Da­houm – même si la plu­part des bio­graphes penchent pour un amour pla­to­nique –, Lawrence va se pas­sion­ner pour la cul­ture, la langue, la re­li­gion, le quo­ti­dien des Arabes. La ci­vi­li­sa­tion bé­douine – celle à la­quelle ap­par­tient le jeune ânier – va de­ve­nir sa rai­son d’être. Et c’est en conju­guant ses pas­sions pour l’em­pire bri­tan­nique et pour la ci­vi­li­sa­tion arabe qu’il fe­ra la troi­sième ren­contre es­sen­tielle de sa vie : celle de l’émir Fay­sal (1885-1933). Comme sou­vent dans le cas des grands hommes, c’est une guerre qui va ré­vé­ler Lawrence ; et pas n’im­porte quelle guerre, puis­qu’il s’agit du pre­mier conflit mon­dial. Tho­mas Ed­ward au­rait vou­lu in­té­grer une uni­té com­bat­tante ; mais il lui faut y re­non­cer : me­su­rant moins de 1,70 mètre et pe­sant moins de 60 ki­los, il ne peut guère être af­fec­té qu’à un bu­reau – en l’oc­cur­rence, le Ser­vice géo­gra­phique, où il va cô­toyer des per­sonnes de va­leur, pas­sion­nées de géos­tra­té­gie. Lawrence, par sym­pa­thie pour les Arabes, dé­teste de­puis long­temps l’em­pire ot­to­man. Et l’on ne s’étonne pas qu’en 1914 il ait ju­bi­lé de voir la Tur­quie en­trer en guerre contre la Rus­sie ; par le jeu des al­liances, ce­la vou­lait dire en ef­fet que la Grande-bre­tagne se­rait dé­sor­mais l’en­ne­mie de Cons­tan­ti­nople, au­tant dire – c’est du moins sa conclu­sion – l’amie des Arabes. As­sez vite, le ré­seau per­son­nel de Lawrence à tra­vers la Sy­rie fait ap­pré­cier ses ser­vices en haut lieu, de même

que ses con­tacts pri­vi­lé­giés avec des per­son­na­li­tés gou­ver­ne­men­tales – il n’a que 26 ans mais connaît, par Ho­garth, bien des gens utiles. Aus­si re­trouve-t-on cet homme plein de res­sources, à l’état- ma­jor bri­tan­nique du Caire, sous les ordres du con­tro­ver­sé gé­né­ral Kit­che­ner.

Le Hed­jaz en flammes

Néan­moins, il faut at­tendre jan­vier 1916 pour que Tho­mas ait en­fin l’oc­ca­sion de me­ner per­son­nel­le­ment une mis­sion d’im­por­tance – sans doute une des plus ex­tra­va­gantes de l’his­toire mi­li­taire bri­tan­nique. Les Ot­to­mans em­bar­rassent les An­glais. Après avoir ga­gné plu­sieurs ba­tailles, ces Turcs ont pris au piège, à Kut, en Mé­so­po­ta­mie, un contin­gent de quelque 10 000 sol­dats bri­tan­niques. Jus­te­ment, c’est le jeune Lawrence que le War Of­fice en­voie né­go­cier avec eux une le­vée du siège et une li­bé­ra­tion des pri­son­niers. Mis­sion qui se ré­vèle un cui­sant échec ; Lawrence n’en ré­di­ge­ra pas moins, sur l’or­ga­ni­sa­tion des forces bri­tan­niques, un rap­port qui lui at­tire l’es­time des chefs. Dé­sor­mais, le voi­là lan­cé : c’est lui qui, de ma­nière certes of­fi­cieuse, in­fluen­ce­ra do­ré­na­vant la po­li­tique an­glaise dans cette ré­gion es­sen­tielle pour l’em­pire. Or l’in­té­rêt bien com­pris de l’an­gle­terre au Moyen-orient, af­firme l’ami des Arabes, c’est que les Bé­douins s’éman­cipent du joug de Cons­tan­ti­nople et re­cons­ti­tuent, sous l’aile pro­tec­trice an­glaise, un grand royaume arabe avec Da­mas pour ca­pi­tale. Tel est, en peu de mots, le rêve de Lawrence. Dès fé­vrier 1915, on ap­prend que l’émir Hus­sein, au Hed­jaz, se­rait prêt à sou­le­ver son peuple contre les Turcs et cher­che­rait, pour ce faire, l’ap­pui des An­glais. En juin, à Mé­dine, au sud-est de la mer Rouge, deux de ses fils, Ali et Fay­sal, poussent à la dé­ser­tion quelque 500 sol­dats arabes de l’ar­mée turque. Lawrence sent que son heure est ve­nue ; il lui faut au plus vite se rendre sur place ! Les choses, pour­tant, de­mandent un peu de temps. En oc­tobre seule­ment, après avoir su se rendre

« par­fai­te­ment in­to­lé­rable » au Caire, il s’em­barque pour Djed­dah. « De quoi man­quait donc la Ré­volte [ arabe] ? écri­ra-t-il. À mon avis, d’un chef, d’une flamme en­thou­siaste qui eût mis le feu au dé­sert. Le but de mon voyage était de trou­ver cet homme. » C’est ici que prend place la for­mi­dable ex­pé­di­tion de Lawrence en plein dé­sert ; avec deux hommes seule­ment, à dos de cha­meau, il pro­gresse trois jours et trois nuits dans des condi­tions ex­trêmes. Au bout du che­min : l’émir Fay­sal qui, au pre­mier coup d’oeil, lui pa­raît bel et bien comme l’homme de la si­tua­tion. « Dans ses longues robes de soie blanche, avec, sur la tête, un voile brun re­te­nu par une cor­de­lette de pourpre et d’or, Fay­sal était sem­blable à une co­lonne très haute et très mince. » Main­te­nant qu’il a dé­ter­mi­né l’ob­jec­tif – Da­mas – et trou­vé le chef – Fay­sal –, reste pour Lawrence à dé­fi­nir une stra­té­gie ; c’est ici qu’in­ter­vient ce que d’au­cuns nom­me­ront son gé­nie. Il a com­pris que les in­sur­gés arabes ne se bat­tront pas contre les Turcs pour les An­glais ; il faut faire de Fay­sal une sorte de pro­phète, et lui don­ner les moyens d’une guerre de har­cè­le­ment. On veut bien l’écou­ter… S’en­ga­geant alors – un peu vite – au nom des Al­liés sur un pro­jet de pleine in­dé­pen­dance, il théo­rise, bien avant Giap ou Cas­tro, les mé­rites de la gué­rilla. C’est lui qui pro­nonce le fa­meux prin­cipe : « Il est aus­si dif­fi­cile à une ar­mée ré­gu­lière de vaincre la gué­rilla qu’à un homme de man­ger de la soupe avec une four­chette. » On au­rait tort d’ima­gi­ner un Lawrence iso­lé, seul à prendre des dé­ci­sions. La vé­ri­té est que se trouve, à la tête des forces bri­tan­niques, un cer­tain nombre de per­sonnes en­vi­sa­geant le dé­bar­que­ment de troupes et la te­nue de ba­tailles. L’ob­jec­tif se­rait de prendre à re­vers les Turcs bar­rant la route de Ga­za. Si Lawrence ne veut pas être dé­pas­sé par des dé­ci­sions d’état-ma­jor, il lui faut prendre de vi­tesse ses su­pé­rieurs hié­rar­chiques. Avec seule­ment 30 mé­ha­ristes, il part donc de Ouedj et, gros­sis­sant ses troupes des no­mades qu’il ren­contre en che­min, s’en vient li­qui­der le ba­taillon turc qui obs­truait la route et s’em­pa­rer le 6 juillet 1917 d’aqa­ba, port sur la mer Rouge – acte hé­roïque, vrai­ment in­ouï. Dans l’af­faire, les Turcs ont per­du près de 400 hommes ; Lawrence, seule­ment quelques gué­rille­ros…

Sa vic­time ? Un em­pire !

L’heure est aux ex­ploits dont on tis­se­ra la lé­gende : prise d’aqa­ba, puis conquête de la Pa­les­tine, sous le com­man­de­ment du gé­né­ral Al­len­by. L’au­tomne 1917 voit triom­pher l’of­fen­sive au­da­cieuse des Ara­bo-bri­tan­niques sur la ligne Ga­zaBeer­she­ba, où ils s’em­parent de res­sources d’eau stra­té­giques. C’est un Al­le­mand, le gé­né­ral von Kres­sen­stein, qui com­mande les Turcs de la VIIIE Ar­mée et d’une par­tie de la VIIE. La ba­taille de Beer­she­ba culmi­ne­ra avec une charge hé­roïque de la ca­va­le­rie aus­tra­lienne… Vic­toire to­tale. Tho­mas E. Lawrence est pro­mu com­man­dant, fait che­va­lier du pres­ti­gieux ordre du Bain, presque mis sur un pied d’éga­li­té avec le gé­né­ral Al­len­by. La deuxième phase de la re­con­quête arabe va pou­voir com­men­cer. C’est alors que les forces ara­bo-bri­tan­niques entrent en vain­queur dans Jé­ru­sa­lem. En­core Lawrence ne s’ar­rête-t-il pas en si bon che­min : avec sa poi­gnée d’hommes de main, il fran­chit les monts du Moab, li­quide à Ta­fi­lah, en jan­vier 1918, un nou­veau ba­taillon turc, puis passe le gros de l’hi­ver de­vant Al-ka­rak. Il campe à Az­raq au prin­temps, avant de conti­nuer l’of­fen­sive avec Al­len­by en Trans­jor­da­nie. En­fin, en sep­tembre, c’est l’en­trée triom­phale à Da­mas. Ain­si, grâce à l’em­pa­thie su­prême du « roi non cou­ron­né des terres arabes » en­vers une cul­ture qu’il a faite sienne, la si­tua­tion s’est re­tour­née : l’em­pire ot­to­man, après avoir taillé des crou­pières aux Bri­tan­niques pen­dant trois ans, se trouve ré­duit, le 31 oc­tobre 1918, à de­man­der un ar­mis­tice ; il ne se re­lè­ve­ra pas des coups de bou­toir de Lawrence… Aus­si éton­nant que ce­la pa­raisse, l’obs­cur pe­tit of­fi­cier de 1914 se­ra par­ve­nu, en quelques an­nées, à je­ter à bas l’un des plus vieux em­pires du monde, et à re­cons­ti­tuer l’an­tique na­tion arabe.

Pour­tant, le triomphe de Lawrence est tein­té de vio­lente amer­tume : son cher Da­houm a lais­sé la vie lors de l’as­saut contre Da­mas et l’on a vu alors le très fer­mé, très ré­sis­tant Bé­douin d’adop­tion se mettre à pleu­rer comme un en­fant. Cette perte l’a cruel­le­ment éprou­vé, comme en té­moigne cette confi­dence à l’écri­vain Ro­bert Graves, en 1922 : « J’ai­mais pro­fon­dé­ment une per­sonne arabe en par­ti­cu­lier, et je pen­sais que la li­ber­té, pour sa race, se­rait un ca­deau ac­cep­table. […] Je l’ai vu mou­rir quelques se­maines au­pa­ra­vant et mon don a été per­du. Tout ce que j’ai fait par la suite m’a lais­sé in­dif­fé­rent. »

Souf­frances et amer­tume

No­tam­ment, le nou­veau vain­queur a conduit lui-même Fay­sal à Ver­sailles pour la confé­rence de la Paix (jan­vier 1919), mais il n’a pas réus­si à convaincre les grandes puis­sances, Royaume-uni et France au pre­mier chef, de res­pec­ter les en­ga­ge­ments que lui, obs­cur agent, avait pris en leur nom. Les Fran­çais, sur­tout – pires en­ne­mis de Lawrence après les Turcs –, ob­tiennent un man­dat sur la Sy­rie et le Li­ban, tan­dis que l’an­gle­terre se ré­serve l’irak, la Pa­les­tine et la Trans­jor­da­nie. Double tra­hi­son aux yeux du cham­pion de la cause arabe. Même si Chur­chill, lors­qu’il prend en 1921 le por­te­feuille du Co­lo­nial Of­fice, fait ap­pel à ses bons soins pour pré­pa­rer la confé­rence du Caire. De fait, Fay­sal fi­ni­ra par ré­gner quand même sur un pe­tit royaume ira­kien, Ab­dal­lah sur un pe­tit royaume trans- jor­da­nien – on est tout de même loin du compte… Tho­mas, amer, se re­tire de la po­li­tique pour écrire son épo­pée, Les Sept Pi­liers de la sa­gesse, qui s’ouvre sur un poème dé­dié à « S.A. » – les ini­tiales de Sa­lim Ah­med, le vrai nom de Da­houm : « Je t’ai­mais ; c’est pour­quoi, ti­rant de mes mains des ma­rées d’hommes, j’ai tra­cé en étoiles ma vo­lon­té dans le ciel, afin de te ga­gner la li­ber­té, une mai­son digne de toi. » En 1922 – il a 34 ans –, Tho­mas, sous le nom d’em­prunt de John Ross, s’en­gage dans la Royal Air Force (RAF) – non en tant que co­lo­nel, son der­nier grade dans l’ar­mée, mais comme simple sol­dat de 2e classe ! Il su­bi­ra les cham­brées, les cor­vées et les bri­mades… « Cet avi­lis­se­ment de la per­sonne est le but que je pour­suis », écrit-il. La RAF, peu sou­cieuse de son ma­so­chisme, va pré­fé­rer se sé­pa­rer de lui. Qu’im­porte ! En 1923, il s’en­gage de nou­veau, tou­jours comme humble 2e classe, dans les blin­dés cette fois, sous l’iden­ti­té de Shaw. Puis en 1925, il ré­in­tègre la RAF et s’en va ser­vir à Ka­ra­chi. Il ne quit­te­ra l’ar­mée qu’en fé­vrier 1935, pour prendre une re­traite an­ti­ci­pée. À l’époque, l’eu­rope est en ébul­li­tion ; tout le monde a les yeux tour­nés vers Hit­ler ; et le culte de la per­son­na­li­té qui se dé­ve­loppe en Al­le­magne donne à cer­tains des idées sur la fa­çon dont on pour­rait, en An­gle­terre, uti­li­ser le cha­risme de Lawrence. Trop tard : le 13 mai 1935, dix se­maines après son re­trait, Tho­mas Ed­ward se tue près de chez lui, dans un ac­ci­dent de moto. Les plus hautes per­son­na­li­tés as­sis­te­ront à ses ob­sèques ; et dans un mes­sage adres­sé au frère de Lawrence, le roi George V au­ra ces mots : « Le nom de votre frère vi­vra dans l’his­toire, et le roi re­con­naît avec gra­ti­tude les émi­nents ser­vices qu’il a ren­dus à son pays. » Ce n’est pas là une simple for­mule ; la vé­ri­té oblige à dire en ef­fet que, sous cou­vert de rêve arabe, c’est bien l’em­pire bri­tan­nique que Lawrence au­ra ser­vi jus­qu’au bout. u

« VIVRE DANS LE COS­TUME DES ARABES […] M’A DÉPOUILLÉ DE MA PER­SON­NA­LI­TÉ AN­GLAISE… »

UNE LÉ­GENDE EST NÉE Avant les heures sombres de l’après­guerre, le jeune ar­chéo­logue (ici, en 1917 dans la pé­nin­sule Ara­bique) rayonne et entre dans l’his­toire en conce­vant le pro­jet d’un em­pire arabe sous in­fluence bri­tan­nique.

CARTE BLANCHE À FRANCK FER­RAND

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D

INTRONISÉ Fay­sal Ier (Lawrence est à dr. sur la pho­to) re­joint le corps d’ar­mée an­glais du gé­né­ral Al­len­by (1918) et de­vient roi de Sy­rie (1920). Ex­pul­sé de Da­mas par la France, il ré­gne­ra sur l’irak de 1921 à 1933.

ES V I H C R A ES D E U R S/ N A V E RY A M

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