« ON ES­TIME À 9 000 LES AR­RI­VANTS [JUIFS] EN ISÈRE FIN 1942 »

Gil Em­prin, Li­ber­tà ! An­ti­fas­cistes et ré­sis­tants ita­liens en Isère

Historia - - Récit | Castiglioni -

étran­gers pré­sents en Isère. Le dé­part de Juifs – de Pa­ris et de la zone oc­cu­pée par les Al­le­mands vers la France « libre » de Vi­chy – a com­men­cé tout de suite après l’ar­mis­tice de juin 1940 ; il s’in­ten­si­fie à par­tir de no­vembre 1942 en di­rec­tion des ter­ri­toires fran­çais contrô­lés par les Ita­liens. Ces ter­ri­toires pré­sentent in­con­tes­ta­ble­ment un double avan­tage. Grâce à des hommes comme le gé­né­ral Cas­ti­glio­ni, la po­pu­la­tion is­raé­lite y court beau­coup moins de risques que dans les autres par­ties du ter­ri­toire. De plus, cette ré­gion de France est proche de la fron­tière suisse, que beau­coup de Juifs rêvent de fran­chir. Comme le re­marque l’his­to­rien Gil Em­prin, au­teur de Dé­por­tés de l’isère : 1942, 1943, 1944 (Presses uni­ver­si­taires de Gre­noble), l’af­flux de Juifs de­vient mas­sif après no­vembre 1942 « dans la zone d’oc­cu­pa­tion ita­lienne, dans les prin­ci­pales villes (Gre­noble, Cham­bé­ry, An­ne­cy), dans les villes ther­males (Aix-les-bains…) ou tou­ris­tiques, où les in­fra­struc­tures hô­te­lières per­mettent un ac­cueil im­por­tant ». Et l’his­to­rien de pour­suivre : « On es­time à en­vi­ron 9 000 les nou­veaux ar­ri­vants en Isère à la fin 1942, et sans doute 4 000 autres à la mi-1943. » En juin-juillet 1943, le nombre de Juifs pré­sents en Isère s’éche­lonne entre 25 000 et 30 000 per­sonnes. Les sta­tis­tiques de Vi­chy (celles du Ser­vice des Is­raé­lites, de la pré­fec­ture de Gre­noble, et du Ser­vice d’en­quête et de contrôle du Com­mis­sa­riat gé­né­ral aux af­faires juives) re­marquent que les Juifs fran­çais re­cen­sés en Isère passent de 1 349 per­sonnes en août 1942 à 2 930 en août 1943. Le nombre de Juifs étran­gers for­mel­le­ment re­cen­sés bon­dit quant à lui de 719 per­sonnes en août 1942 à 4 267 en mai 1943. Mais ces chiffres n’ex­priment qu’une par­tie de la si­tua­tion réelle, parce que les nou­veaux ar­ri­vés juifs n’ont au­cun dé­sir d’être of­fi­ciel­le­ment re­cen­sés.

Une nou­velle donne après le ren­ver­se­ment du Duce

Par­mi les do­cu­ments sé­lec­tion­nés par le mu­sée de Gre­noble fi­gure la lettre d’un Juif à l’at­ten­tion d’un proche ré­si­dant dans une autre par­tie de la France. Il lui écrit : « Je suis à Gre­noble parce qu’à Lyon ce sont les Al­le­mands qui sont là et on ne sait pas ce qui peut nous ar­ri­ver, tan­dis qu’ici ce sont les Ita­liens qui règnent et sont vrai­ment très chics avec nous. Tu m’écris que tu vou­drais ve­nir ici, je te crois, car ici, c’est la vraie Pa­les­tine. » Cette lettre (re­pro­duite par­tiel­le­ment p. 54) , in­ter­cep­tée par les ser­vices al­le­mands, pour­rait avoir été uti­li­sée par eux pour mettre en dif­fi­cul­té le gé­né­ral Cas­ti­glio­ni et l’ar­mée ita­lienne. La « Pa­les­tine d’isère » a des li­mites bien pré­cises dans l’es­pace et sur­tout dans le temps. L’es­pace est li­mi­té à la seule zone d’oc­cu­pa­tion mi­li­taire ita­lienne – en fé­vrier 1943, le pré­fet vi­chyste de Gre­noble or­donne au sous­pré­fet de Vienne, dans la par­tie de l’isère qui échappe à Cas­ti­glio­ni, de ra­fler 25 Juifs étran­gers, des­ti­nés à l’in­ter­ne­ment et à la dé­por­ta­tion. Quant au temps, ce­lui de la pré­sence mi­li­taire ita­lienne s’achève à l’été 1943. Le 25 juillet, le pou­voir change de main à Rome : Mus­so­li­ni est ar­rê­té et des­ti­tué au len­de­main du dé­bar­que­ment an­gloa­mé­ri­cain en Si­cile (opé­ra­tion « Hus­ky », 10 juillet 1943), pour être rem­pla­cé à

la tête du gou­ver­ne­ment par le ma­ré­chal Pie­tro Ba­do­glio. Les Al­le­mands com­prennent que l’ita­lie se pré­pare à sor­tir de la guerre. Hit­ler dé­cide alors de ré­pli­quer, le mo­ment ve­nu, avec trois opé­ra­tions me­nées avec la vi­tesse de la foudre : li­bé­ra­tion de Mus­so­li­ni (qui ex­fil­tré le 12 sep­tembre 1943 grâce à un com­man­do al­le­mand), in­va­sion de la Pé­nin­sule (opé­ra­tion « Achse ») et désar­me­ment des troupes ita­liennes – dans leur propre pays comme à l’étran­ger. Le 3 sep­tembre 1943, en Si­cile (dé­jà sous contrôle an­glo- amé­ri­cain), un ar­mis­tice est si­gné – mais tenu se­cret – entre le gé­né­ral ita­lien Giu­seppe Cas­tel­la­no et son ho­mo­logue amé­ri­cain, Wal­ter Be­dell Smith. Le 8 sep­tembre, cet ar­mis­tice entre en vi­gueur, an­non­cé par les dis­cours d’ei­sen­ho­wer et de Ba­do­glio. Ce der­nier s’ex­prime à la ra­dio na­tio­nale et contri­bue, par l’am­bi­guï­té et le manque de cou­rage de son at­ti­tude, à déso­rien­ter une Ita­lie dé­jà en pleine confu­sion. Le roi et Ba­do­glio créent le chaos dans une ar­mée na­tio­nale main­te­nue sans di­rec­tives et aban­don­née à elle-même. Le 8 sep­tembre est le jour du « Cha­cun pour soi ! » , le « Tut­ti a ca­sa ! » , qui de­vien­dra aus­si le titre cé­lèbre du film réa­li­sé par Lui­gi Co­men­ci­ni en 1960 (et tra­duit en fran­çais par La Grande Pa­gaille ) sur ce mo­ment de tra­gique confu­sion na­tio­nale. Vic­tor-em­ma­nuel III et Ba­do­glio laissent Rome à son des­tin (l’oc­cu­pa­tion al­le­mande au­rait pu être évi­tée) pour cher­cher un abri dans le ter­ri­toire conquis par les An­glo-amé­ri­cains. Les Al­le­mands en­va­hissent le pays, oc­cu­pant le Nord, le Centre et une par­tie du Sud. À Gre­noble, ils ar­rivent en force pour désar­mer les Ita­liens, les som­mant d’op­ter entre la col­la­bo­ra­tion, le tra­vail for­cé (STO) ou la pri­son et la dé­por­ta- tion. Ils at­taquent les ca­sernes et les po­si­tions ita­liennes. Les mi­li­taires de la 5e Di­vi­sione al­pi­na Pus­te­ria choi­sissent de se battre. Dans les com­bats ita­lo-al­le­mands de Gre­noble et d’isère, les hommes de Cas­ti­glio­ni meurent ou sont bles­sés par di­zaines. Les Al­le­mands les traitent comme des traîtres. Une par­tie d’entre eux par­vient à s’en­fuir. Cer­tains es­saient de fuir en Suisse ; d’autres pré­fèrent res­ter dans les mon­tagnes pour se battre avec la Ré­sis­tance fran­çaise. Il y a aus­si ceux qui se pro­noncent pour la col­la­bo­ra­tion et ceux qui choi­sissent le tra­vail for­cé, mais le plus gros contin­gent de­meure ce­lui des Ita­liens pri­son­niers des Al­le­mands. Le 9 sep­tembre 1943, l’isère est al­le­mande, la Pus­te­ria est dis­per­sée, et la « Pa­les­tine fran­çaise » laisse la place à des nou­velles per­sé­cu­tions. u Pour en sa­voir plus : « L’oc­cu­pa­tion ita­lienne et ses pa­ra­doxes », in Li­ber­tà ! an­ti

fas­cistes et ré­sis­tants ita­liens en Isère, sous la dir. d’oli­vier Cogne et Jacques Loi­seau (mu­sée de la Ré­sis­tance et de la Dé­por­ta­tion de l’isère, 2011). Être Juif en Isère entre 1939 et 1945, sous la dir. de JeanC­laude Du­clos (MRD de l’isère, 1997). L’oc­cu­pa­tion ita­lienne. Sud-est de la France, juin 1940sep­tembre 1943, de Jean-louis Pa­ni­cac­ci (PU de Rennes).

SUR­SIS En sep­tembre 1943, la re­prise en main par les na­zis du ré­duit ita­lien brise l’es­poir des Juifs ré­fu­giés dans les dé­par­te­ments pla­cés sous l’au­to­ri­té de Cas­ti­glio­ni. Au prin­temps 1944, la co­lo­nie d’izieu est dé­ci­mée. 42 en­fants et 7 édu­ca­teurs sont

GA­LON En 1951, le gé­né­ral ita­lien (au centre) est nom­mé com­man­dant en chef des forces ter­restres de l’otan pour l’eu­rope du Sud. Il dé­mis­sionne de ses fonc­tions l’an­née sui­vante et s’éteint en 1962.

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