UNE APOTHICAIRERIE POUR NUIRE OU GUÉ­RIR

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À 400 mètres du mo­nas­tère se trouve une cu­rio­si­té : l’apothicairerie du ma­gni­fique hô­tel-dieu construit entre 1783 et 1790 – et sur­mon­té d’une cou­pole clas­sique des­si­née par Pierre-adrien Pâ­ris, ar­chi­tecte du roi. C’est la mieux conser­vée des apo­thi­cai­re­ries de France et aus­si la plus grande. Trois pièces la com­posent. La pre­mière, le la­bo­ra­toire, abrite un four­neau en fonte et en cuivre da­tant de 1857, uti­li­sé jus­qu’à la fer­me­ture de l’apothicairerie en 1963 pour la confec­tion des si­rops et des po­tions. Dans l’ar­rière-bou­tique et l’of­fi­cine, les pots de faïence bleue du XVIIE siècle al­ternent avec les bo­caux rem­plis de toutes sortes de sub­stances : opiat de Salomon, graisse d’ours, sang-dra­gon, bois de cerf cal­ci­né voi­sinent avec la rhu­barbe et la la­vande. Pour les uti­li­ser au mieux, la bi­blio­thèque ren­ferme de pré­cieux vo­lumes. Outre une His­toire na­tu­relle gé­né­rale et par­ti­cu­lière de Buf­fon (1749), on y trouve les Re­mèdes cha­ri­tables de Ma­dame Fou­quet pour gué­rir à peu de frais toutes sortes de maux in­ternes, in­vé­té­rés et qui ont pas­sé jusques à pré­sent pour in­cu­rables (1685). Quelle chance ! Si­tuée au­jourd’hui à l’in­té­rieur d’une mai­son de re­pos, l’apothicairerie ne se vi­site qu’une fois par se­maine, le sa­me­di à 14 h 30 (s’adres­ser à l’of­fice du tou­risme). C. L’H.

et le châ­teau de Pontd’ain, où elle ré­side avec son époux. Mais, trois ans plus tard, Phi­li­bert dé­cède à son tour. Avant de mou­rir, il lui de­mande de te­nir un ser­ment pro­non­cé par sa mère, Mar­gue­rite de Bour­bon. Cette der­nière avait pro­mis de faire édi­fier un mo­nas­tère à Brou… Mar­gue­rite d’au­triche est veuve pour la se­conde fois. Elle ne se re­ma­rie­ra pas. Son père, Maxi­mi­lien, la dé­signe alors ré­gente des Pays-bas. Et c’est de là qu’elle va te­nir sa pro­messe et me­ner, à dis­tance, la construc­tion du mo­nas­tère abri­tant les fa­bu­leux tom­beaux, tout en s’oc­cu­pant de l’édu­ca­tion de son ne­veu : le fu­tur Charles Quint. Mar­gue­rite met tout en oeuvre pour faire édi­fier des tom­beaux dignes d’un roi. Elle est fille d’em­pe­reur et ne l’ou­blie pas : c’est sa propre sé­pul­ture qu’elle pré­pare, tout au­tant que celles de son époux et de sa bel­le­mère Une com­mu­nau­té de moines au­gus­tins prie­ra pour les dé­funts. Joux­tant le pre­mier cloître (on en compte trois), l’église est un exemple ache­vé du go­thique bra­ban­çon. La nef, très sobre, re­pose sur des co­lonnes sans cha­pi­teau qui donnent une im­pres­sion de grande lé­gè­re­té. Au bout de la nef, le ju­bé sé­pare l’édi­fice en deux. D’un cô­té, la par­tie des­ti­née à ac­cueillir les pè­le­rins ; de l’autre cô­té, le choeur où re­posent les trois corps. Fa­çon­né comme de la den­telle, ce ju­bé est un des rares en­core exis­tants en France : ils ont gé­né­ra­le­ment été dé­truits pour fa­ci­li­ter le contact entre les fi­dèles et l’of­fi­ciant au mo­ment de la

contre-ré­forme ca­tho­lique. Ce ju­bé avait une uti­li­té par­ti­cu­lière dans l’or­ga­ni­sa­tion de l’édi­fice : c’était le pas­sage qui per­met­tait à Mar­gue­rite d’au­triche de ga­gner sa cha­pelle de­puis ses ap­par­te­ments pri­vés si­tués au-des­sus du cloître, sans pas­ser par la nef.

Grands tra­vaux

Son ora­toire pri­vé, équi­pé d’une che­mi­née et si­tué à gauche du ju­bé, com­porte une pièce unique : un re­table fla­mand non pas de bois, mais sculp­té en al­bâtre du Ju­ra. Mar­gue­rite en a choi­si cha­cun des thèmes : il illustre les sept joies de la Vierge – de l’an­non­cia­tion à l’as­somp­tion. Mar­gue­rite avait en ef­fet pré­vu de re­tour­ner dans ce mo­nas­tère à la fin de ses jours pour clore sa vie dans la prière, mais elle mour­ra (1530) avant de voir l’édi­fice ache­vé. Le des­sin de l’église a été réa­li­sé par un Fla­mand, Louis Van Bo­de­ghem (1470-1540), un des maîtres du go­thique bra­ban­çon. qui s’est dé­pla­cé sur le chan­tier pour en as­su­rer l’exé­cu­tion. À la dis­po­si­tion du maître, l’équipe des ar­ti­sans est re­cru­tée lo­ca­le­ment afin de faire vivre les su­jets du duc : le chan­tier as­su­re­ra des em­plois pen­dant près de trente ans aux char­pen­tiers, tailleurs de pierre et maîtres ver­riers. À l’ex­cep­tion du marbre, ve­nu de Car­rare, et de la pierre noire de Bel­gique, les ma­té­riaux sont choi­sis par­mi les res­sources lo­cales : pierre des car­rières du Re­ver­mont, chêne de la fo­rêt de Seillon, briques sa­voyardes et tuiles ver­nis­sées de la Dombes. Les ver­rières du choeur sont ex­cep­tion­nelles : sur les deux fe­nêtres prin­ci­pales, on dé­couvre les époux age­nouillés cha­cun de­vant le saint qui lui a don­né son pré­nom. Les ver­rières la­té­rales portent les armes de Sa­voie et des Habs­bourg. Les ar­chives du chan­tier montrent que la du­chesse a été très at­ten­tive au choix des bla­sons qui ré­sument son his­toire fa­mi­liale et, in fine, sa puis­sance tem­po­relle. Si l’église est un sanc­tuaire de l’amour, elle est aus­si une dé­mons­tra­tion de puis­sance… Dans le choeur, côte à côte, re­posent pour l’éter­ni­té les deux époux dont les vi­sages sont tour­nés l’un vers l’autre. Leurs tom­beaux pré­sentent une ori­gi­na­li­té frap­pante : pour Mar­gue­rite comme pour Phi­li­bert, ce n’est pas un mais deux gi­sants qui ont été sculp­tés. Ce­lui qui re­pose sur le lit du des­sus est en ha­bit d’ap­pa­rat, coif­fé, le vi­sage fi­gé à l’âge de la mort – 24 ans pour Phi­li­bert, 50 pour Mar­gue­rite. Ce­lui qui re­pose sur le lit du des­sous est jeune, nu pour Phi­li­bert, en che­mise et les che­veux dé­faits pour Mar­gue­rite. Les deux amants, sai­sis dans l’éter­ni­té de leur jeu­nesse, ré­vèlent tout de l’amour qui les unit. Quelle pro­ba­bi­li­té Mar­gue­rite avait-elle d’ai­mer sin­cè­re­ment l’époux que son père lui avait dé­si­gné ? C’est cet amour im­pro­bable qui est cé­lé­bré ici… Im­pro­bable est éga­le­ment l’état de conser­va­tion dans le­quel le bâ­ti­ment est par­ve­nu jus­qu’à nous. Sous la Ré­vo­lu­tion, si on bûche les ar­moi­ries des Sa­voie, les tom­beaux sont res­pec­tés, et les sculp­tures presque toutes pré­ser­vées. L’église n’est pas ven­due comme bien na­tio­nal, mais, au contraire, pro­té­gée par l’état, qui se charge des dé­penses d’en­tre­tien et uti­lise les lieux comme pri­son, voire même comme gre­nier à foin. Au­jourd’hui, on peut aus­si y vi­si­ter le mu­sée de Brou, où se trouve une col­lec­tion de pein­tures et de meubles bres­sans of­ferte par une autre femme au des­tin mal­heu­reux, Fran­çoise Lo­rin. En 1853, ayant per­du son époux et ses quatre fils, elle re­mit à la ville de Bourg-en-bresse ses col­lec­tions. À trois siècles de dis­tance, Fran­çoise joint dans un mal­heur com­mun sa des­ti­née à celle de Mar­gue­rite. u

PIEUSE. Mar­gue­rite, veuve à 24 ans de Phi­li­bert le Beau (1480-1504), duc de Sa­voie, fait bâ­tir le mo­nas­tère à par­tir de 1506.

À NEUF. La Ré­vo­lu­tion af­fecte peu le site. Ce re­le­vé de Louis Du­pas­quier, qui a di­ri­gé la res­tau­ra­tion des lieux, montre l’état de la fa­çade en 1840.

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