La chro­nique

Historia - - Sommaire - d’em­ma­nuel de Wa­res­quiel

Nous n’avons pas connu la guerre. Nous ne sa­vons plus ce que c’est qu’un sol­dat. Des grands conflits du siècle der­nier, il ne nous reste que l’écume des morts. Ce qui nous a été trans­mis par nos pa­rents se ré­duit à presque rien. Mon père, qui avait été entre 1940 et 1945 de presque toutes les ba­tailles, des pentes du Mont-cas­sin, en Ita­lie, au pas­sage du Rhin, près de Spire, en mars 1945, ne me par­lait pas de ses cam­pagnes. Je ne sais plus qui comparait l’hu­mour à une sorte de po­li­tesse du déses­poir. On répugne à se sou­ve­nir du bruit et de la fu­reur. On s’en tire par des pirouettes. Tout ce que j’ai ap­pris par mon père de la ba­taille du Ga­ri­glia­no, ce sont les ri­go­lades des of­fi­ciers fran­çais qui, parce que les An­glais uti­li­saient des mu­lets pour trans­por­ter leur ar­tille­rie, avaient re­bap­ti­sé leurs uni­tés de mon­tagne de « Royal Brêle Force ». Et le gé­né­ral de Mon­sa­bert, qui de­man­dait de ne pas bom­bar­der cer­tains villages ita­liens sous le pré­texte qu’ils étaient trop beaux et trop an­ciens pour être dé­truits, ce dont je doute tout de même un peu. « Rien en des­sous du XIXE ! » Toutes les guerres ont leur lot de dé­ri­sion ou d’es­thé­tisme, ou de pa­nache. « Umour », di­sait Jacques Va­ché dans les lettres qu’il écri­vait à An­dré Bre­ton en 1916, le mo­nocle im­pec­ca­ble­ment vis­sé à l’oeil droit, le stick à l’épaule et l’uni­forme d’in­ter­prète dro­la­ti­que­ment cou­pé en deux, une moi­tié an­glaise, l’autre fran­çaise. Entre deux bom­bar­de­ments, An­dré Mau­rois prête au co­lo­nel Bramble des fa­cé­ties du même tonneau : « La vie du sol­dat est une vie dif­fi­cile qui com­porte par­fois de réels dan­gers. » Tout est dans le « par­fois ». Il tient lieu de pu­deur. Je doute qu’il n’y ait ja­mais eu, de la part de ceux qui ont fait la guerre, une sorte de joie, une forme d’ab­so­lu­tisme aveugle qu’un his­to­rien a ré­cem­ment com­pa­ré à ce­lui des sombres dji­ha­distes d’au­jourd’hui. C’est faire in­jure à tous ceux qui savent bien ce que la guerre com­porte d’ab­sur­di­té. Le sens de l’hon­neur et du de­voir, la fi­dé­li­té à la pa­trie n’ont ja­mais em­pê­ché les poi­lus, tout comme les sol­dats de la Ire ar­mée fran­çaise, tout comme les autres, plus tard, d’être avant tout des hommes. Ils sont en­trés dans la chambre noire et ils le sa­vaient, ils ont af­fron­té le dé­sastre mais ils l’ont pris pour ce qu’il était. Loin des soi-di­sant sol­dats de Dieu d’al-qai­da ou de Daech, je ne vois chez eux au­cune cer­ti­tude trans­cen­dante, au­cune sa­tis­fac­tion d’au­cune sorte que don­ne­rait le meurtre bru­tal et gra­tuit au pré­texte de ga­gner un quel­conque pa­ra­dis. Le sa­cri­fice n’est évi­dem­ment pas de même na­ture. Les uns doutent et se me­surent à ce qu’ils sont, les autres pas. Il faut re­lire les sur­vi­vants de la Grande Guerre, des deux cô­tés de la tran­chée, pour s’en convaincre. Maurice Ge­ne­voix dans Ceux de 14 : « Vous tous qui l’avez fait, vous sa­vez si c’est un dur voyage ! » Avec eux, c’est tou­jours la nuit. « En­core une nuit, écrit, du cô­té al­le­mand, le sol­dat Erich Ma­ria Re­marque. Nous sommes main­te­nant pour ain­si dire vi­dés de la ten­sion ner­veuse. C’est une ten­sion mor­telle qui, comme un cou­teau ébré­ché, gratte notre moelle épi­nière sur toute sa lon­gueur » ( À l’ouest, rien de nou­veau ). Ces sou­ve­nirs-là ne se ra­content pas. Nulle gloire et nul plai­sir à le faire. Mon père avait rai­son. Il est mort sans avoir par­lé. Des dix an­nées de sa vie mi­li­taire, il ne me reste qu’une croix de guerre et quatre ci­ta­tions. Et ce­la me suf­fit. Il faut avoir fait l’ex­pé­rience in­time de ces si­lences-là pour évi­ter de dire des stu­pi­di­tés. Il faut sur­tout sa­voir faire la part des hommes, de ceux qui se re­nient et de ceux qui s’ac­ceptent pour ce qu’ils sont. « C’est un su­jet mer­veilleux, vain, di­vers et on­doyant que l’homme. Il est mal­ai­sé d’y fon­der ju­ge­ment constant et uni­forme. » Mon­taigne aus­si avait rai­son, et cer­tains his­to­riens fe­raient mieux de s’en sou­ve­nir. Il n’est de ri­chesse que d’hommes. Hier au­tant qu’au­jourd’hui. Nul ne sau­rait l’ou­blier, à com­men­cer par ceux qui se targuent de vou­loir étu­dier le pas­sé à la lu­mière du pré­sent. S’ils n’y en­tendent plus les cris qui y ré­sonnent en­core, s’ils n’en écoutent pas les si­lences, c’est qu’ils se sont lais­sé en­fer­mer dans des sché­mas abs­traits, idéo­lo­giques ou in­tel­lec­tuels, d’un autre âge. Ces der­niers sont à l’his­toire ce que le mi­li­tan­tisme est à la po­li­tique. Les ana­chro­nismes mons­trueux n’en sont que la pe­tite mon­naie. Le pas­sé a tout à y perdre. On ne s’y re­trouve pas, on ne se re­con­naît plus. u

JE NE SAIS PLUS QUI COMPARAIT L’HU­MOUR À UNE SORTE DE PO­LI­TESSE DU DÉSES­POIR. ON RÉPUGNE À SE SOU­VE­NIR DU BRUIT ET DE LA FU­REUR. ON S’EN TIRE PAR DES PIROUETTES

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