26 En­tre­tien avec Eva-ma­ria Gei­gl et Thier­ry Grange

13 mil­lions de Fran­çais l’ont choi­si comme ani­mal de com­pa­gnie. Au cours de ses sept vies, il a connu le meilleur et le ppire : le pan­théon en Égypte, le bû­cher au Moyen Âge. Deses cher­cheurs en pa­léo­gé­no­mique ont per­cé le se­cret de sonn ADN. Ils nous mon

Historia - - Sommaire - En­tre­tien avec Eva-ma­ria Gei­gl et Thier­ry Grange, de l’ins­ti­tut Jacques-mo­nod

HIS­TO­RIA – Com­ment en êtes-vous ve­nus à étu­dier la do­mes­ti­ca­tion du chat et son ex­pan­sion dans le monde ? EVA-MA­RIA GEI­GL – Nous nous in­té­res­sons à l’évo­lu­tion des gé­nomes et nous cher­chons à ob­ser­ver l’évo­lu­tion en ac­tion, et pas seule­ment à la re­cons­ti­tuer une fois qu’elle a fait son oeuvre. La do­mes­ti­ca­tion par l’être hu­main est une forme in­té­res­sante d’évo­lu­tion ac­cé­lé­rée, et l’ana­lyse des gé­nomes pré­ser­vés dans les os­se­ments ar­chéo­lo­giques des ani­maux en cours de do­mes­ti­ca­tion ain­si que de leurs an­cêtres sau­vages nous per­met donc d’ana­ly­ser ce pro­ces­sus en temps réel. Un col­lègue belge ar­chéo­zoo­logue nous a pro­po­sé de mon­ter un pro­jet sur le chat parce qu’il avait tra­vaillé sur les sque­lettes de ces fé­lins en Égypte. La grande dif­fi­cul­té consis­tait à trou­ver un pa­nel de ves­tiges os­seux de chats de la pré­his­toire aux temps contem­po­rains et sur un es­pace géo­gra­phique si­gni­fi­ca­tif. Opé­ra­tion dé­li- cate du fait que le chat ne vit pas en groupe ou en meute. Il est sau­vage et so­li­taire. Dans les sites ar­chéo­lo­giques d’oc­cu­pa­tion hu­maine, il y a donc très peu de fos­siles de chats. Ne se­rait-ce que parce que, en gé­né­ral, les êtres hu­mains n’en consomment pas. En col­la­bo­ra­tion avec un post-doc­to­rant, nous sommes fi­na­le­ment par­ve­nus à réunir et à ana­ly­ser 352 échan­tillons. Les plus an­ciens datent d’il y a 9 000 ans ; les plus ré­cents, du XIXE siècle.

Peut-on par­ler de do­mes­ti­ca­tion du chat, à l’ins­tar de celle du chien ? E.-M. G. – Le chien, dont la do­mes­ti­ca­tion re­monte à 14 000 ans, a été sé­lec­tion­né pour des tâches avec l’homme (chasse, sau­ve­tage). On ob­serve les consé­quences de ces trans­for­ma­tions dans son gé­nome, à com­men­cer par celles qui af­fectent le gène de l’amy­lase, une en­zyme ai­dant à la di­ges­tion du car­bo­hy­drate. Ce­la per­met au chien de to­lé­rer les bouillies de cé­réales que lui donnent alors les êtres hu­mains. D’autres mo­di­fi­ca­tions sont per­cep­tibles à l’oeil nu. Un chi­hua­hua, un rott­wei­ler ou un ca­niche ne par­tagent pas les mêmes ca­rac­té­ris­tiques, alors qu’ils ont le même an­cêtre : le loup. En re­vanche, entre un chat sau­vage d’asie du Sud-ouest (ou d’afrique du Nord) et votre chat do­mes­tique, les dif­fé­rences mor­pho­lo­giques sont in­fimes. Un chat de gout­tière est très proche du chat sau­vage. La gé­né­tique in­dique la même chose : le gé­nome du chat do­mes­tique, sauf quelques gènes im­pli­qués dans le com­por­te­ment ou le pe­lage, est qua­si iden­tique à ce­lui du chat sau­vage. Mais le chat sau­vage est plus cos­taud !

THIER­RY GRANGE – Oui, mais c’est sur­tout vrai quand vous con­si­dé­rez le chat sau­vage eu­ro­péen, qui n’a pas été do­mes­ti­qué. Les chats sau­vages du Moye­nO­rient sont sur­tout plus hauts sur pattes et leur pe­lage est tou­jours rayé, à la dif­fé­rence des chats do­mes­tiques, qui sont sou­vent ta­che­tés. Le gène res­pon­sable de cette mu­ta­tion, dite ponc­tuelle, a été iden­ti­fié dans le gé­nome du chat ac­tuel. Nous avons donc cher­ché à sa­voir, par­mi nos 352 échan­tillons, où se trouve cette mu­ta­tion et quand elle est sur­ve­nue. Nous l’avons trou­vé uni­que­ment et ré­gu­liè­re­ment à par­tir du XIVE siècle, et pour la pre­mière fois entre 500 et 1300. Nous ne pou­vons pas pré­ci­ser quand elle est ap­pa­rue pour la pre­mière fois, mais nous n’avons pas trou­vé ce va­riant gé­né­tique dans la cin­quan­taine d’échan­tillons plus an­ciens que nous avons gé­no­ty­pés. Avant les études gé­né­tiques, quels étaient les in­dices ar­chéo­lo­giques at­tes­tant le rap­pro­che­ment du chat et de l’homme ? E.-M. G – Une équipe d’ar­chéo­logues di­ri­gée par Jean Gui­laine a mis au jour, en 2004, sur le site chy­priote de Shil­lou­ro­kam­bos, une sé­pul­ture vieille de 9 000 ans où re­posent un en­fant et un chat. À Hie­ra­kon­po­lis, on a re­trou­vé dans une né­cro­pole d’élite pré­dy­nas­tique un puits conte­nant six sque­lettes de chat. Ils se­raient da­tés de 6 000 ans. Les Égyp­tiens déi­fiaient les chats, no­tam­ment les fe­melles pour leurs ver­tus nour­ri­cières et pro­tec­trices. TRAITS DIS­TINC­TIFS Le chat sau­vage est rayé ; la ma­jo­ri­té des chats do­mes­tiques, ta­che­tés. Il­lus­tr. de l’« His­toire na­tu­relle », de Buf­fon (éd. de 1750). Est-ce suf­fi­sant pour conclure qu’il s’agit d’une preuve de do­mes­ti­ca­tion ? Non. Après tout, les êtres hu­mains du néo­li­thique ont pla­cé d’autres ani­maux sau­vages dans les tombes : des au­rochs, des cor­beaux… En re­vanche, le fait qu’on n’a pas re­trou­vé de chats dans l’île de Chypre à des pé­riodes plus an­ciennes in­dique qu’ils sont ar­ri­vés par voie ma­ri­time, vrai­sem­bla­ble­ment sur une em­bar­ca­tion hu­maine avec les po­pu­la­tions du néo­li­thique. Il s’agit sû­re­ment des pre­miers agri­cul­teurs ve­nus du Li­ban ou d’ana­to­lie et qui ont co­lo­ni­sé Chypre. Quelle est la na­ture du contrat entre l’homme et le chat lors de cette pre­mière do­mes­ti­ca­tion ? E.-M. G – C’est au néo­li­thique, alors que les êtres hu­mains se sédentarisent et créent les villages, que le chat se rap­proche des hu­mains et y trouve une fonc­tion. Lorsque les pre­miers agri­cul­teurs ont com­men­cé à ré­col­ter les graines et à les sto­cker, la ques­tion des ron­geurs est de­ve­nue ca­pi­tale. En Égypte, on a re­trou­vé un sque­lette de chat avec six rats dans l’es­to­mac ! Une au­baine pour les chats – et un

C’EST AU NÉO­LI­THIQUE, ALORS QUE LES ÊTRES HU­MAINS SE SÉDENTARISENT ET CRÉENT LES VILLAGES, QUE LE CHAT SE RAP­PROCHE D’EUX ET Y TROUVE UNE FONC­TION EVA-MA­RIA GEI­GL

ser­vice ren­du aux agri­cul­teurs. D’au­tant que Fe­lis syl­ves­tris ly­bi­ca , la sous-es­pèce sau­vage du Proche-orient, s’at­taque aus­si aux ser­pents et aux scor­pions en Sy­rie et en Égypte, tout comme le font les chats do­mes­ti­qués dans ces ré­gions. T. G. – Le fait que les chats se rap­prochent des êtres hu­mains ne ré­sulte pas for­cé­ment d’une sé­lec­tion due à l’homme, bien que ce­lui-ci ait com­men­cé à contrô­ler sa re­pro­duc­tion. Plus plau­sible est l’hy­po­thèse que ces mo­di­fi­ca­tions dans le com-

por­te­ment des chats sont ap­pa­rues spon­ta­né­ment chez des in­di­vi­dus moins fa­rouches et qui n’hé­si­taient pas à cô­toyer les êtres hu­mains dans les villages. Le chat à ré­pu­ta­tion dé­mo­niaque, c’est une tra­di­tion an­cienne ?

E.-M. G. – Chez les Égyp­tiens, le chat aide le dieu du So­leil, Rê, dans son com­bat contre Seth, sous sa forme de serpent ap­pe­lée Apo­phis, le dieu du Chaos. Des fresques du IIE mil­lé­naire le re­pré­sentent, ar­mé d’un cou­teau, cou­pant la tête du serpent. Plus tard, le chat est re­lié au culte d’isis, la­quelle est as­so­ciée à la nuit. Mais dans un sens po­si­tif. Ce n’est qu’au Moyen Âge, en Eu­rope, que le chat va être as­so­cié aux sor­cières et à l’uni­vers sa­ta­nique. Le terme « do­mes­ti­ca­tion » est im­propre au chat. Par quoi le rem­pla­cer ?

T. G. – On parle de sou­ris « do­mes­tique » sans que celle-ci ait été do­mes­ti­quée par l’homme. La sou­ris de la­bo­ra­toire ( Mus mus­cu­lus do­mes­ti­cus ) dé­signe, au sens la­tin, celle de la mai­son. Le chat peut

avoir eu pen­dant des mil­lé­naires un sta­tut si­mi­laire à la sou­ris en termes d’adap­ta­tion à l’en­vi­ron­ne­ment hu­main. Le chat do­mes­ti­qué, en tant qu’ani­mal de com­pa­gnie, sur­vient plus tar­di­ve­ment. Dans l’ico­no­gra­phie égyp­tienne, il ap­pa­raît avec « le chat sous la chaise » (voir illus­tra­tion page sui­vante) . Par­fois avec un col­lier. Les études ADN confirment-elles ce scé­na­rio ?

T. G. – Pen­dant long­temps, l’idée do­mi­nante était que le chat avait été do­mes­ti­qué en Égypte. Sauf que l’ana­lyse des tombes du néo­li­thique a ré­vé­lé la pré­sence du chat au­près des êtres hu­mains dans le Crois­sant fer­tile bien plus tôt. La gé­né­tique nous per­met d’éta­blir une syn­thèse entre la ver­sion tra­di­tion­nelle plus an­cienne et celle de la fin du XXE siècle, qui met­tait l’ac­cent sur le néo­li­thique. À par­tir des échan­tillons à notre dis­po­si­tion, on a ob­ser­vé que les chats sau­vages ont ten­dance à de­meu­rer sur le même ter­ri­toire que leurs pa­rents. Chaque groupe ter­ri­to­rial a donc une si­gna­ture gé­né­tique dif­fé­ren­ciée. Ce que l’on constate avec L’ADN an­cien, c’est que les chats d’ana­to­lie et de Tur­quie sont dif­fé­rents de ceux de l’autre cô­té du Bos­phore, d’égypte ou d’irak. On ob­serve ce­pen­dant une trans­for­ma­tion de cette si­gna­ture lorsque le chat d’ana­to­lie passe en Eu­rope, via les Bal­kans, dans les pas des pre­miers agri­cul­teurs ana­to­liens.

Aux cô­tés de l’homme, le chat se met donc à par­cou­rir des grandes dis­tances, ce qui n’était pas le cas du chat sau­vage. Vous dis­tin­guez deux vagues de do­mes­ti­ca­tion. Quelles sont-elles ?

E.-M. G. – La pre­mière cor­res­pond à l’ar­ri­vée des chats ana­to­liens en Eu­rope il y a 6 500 ans. En­suite, en ana­ly­sant les mo­mies de chats égyp­tiens du Ier mil­lé­naire, une nou­velle li­gnée gé­né­tique ap­pa­raît. Dans les siècles sui­vants, c’est cette li­gnée du chat égyp­tien qui se ré­pand ra­pi­de­ment – et en nombre – dans l’em­pire ro­main (Ana­to­lie, Ar­mé­nie, Pro­cheO­rient, Afrique) puis dans l’em­pire by- zan­tin. On le re­trouve au Moyen Âge dans les ports vi­kings de la Bal­tique. Cette mon­dia­li­sa­tion du chat égyp­tien doit ré­sul­ter des ex­pé­di­tions ma­ri­times com­mer­ciales et guer­rières. Les ma­rins em­bar­quaient des chats pour pro­té­ger des ron­geurs les ré­serves de nour­ri­ture, mais aus­si les cor­dages et les pièces en cuir. Ques­tion de vie ou de mort ! Ces voyages ont dû com­men­cer avec les Grecs, voire avec les Phé­ni­ciens – que les Égyp­tiens qua­li­fiaient de « vo­leurs de chats ». Il était d’ailleurs in­ter­dit d’ex­por­ter les chats égyp­tiens pen­dant la pé­riode dy­nas­tique. T. G. – Les ana­lyses gé­né­tiques ont aus­si per­mis d’iden­ti­fier la si­gna­ture de chats in­diens dans un port égyp­tien à l’époque ro­maine. Une consé­quence des jonc­tions ma­ri­times entre l’inde et la mer Rouge, et un exemple frap­pant des grandes trans­lo­ca­tions ma­ri­times de chats à l’an­ti­qui­té. Que sa­vons-nous sur le chat dans l’em­pire ro­main ?

E.-M. G. – Les chats n’étaient pas très ap­pré­ciés des Ro­mains. En­core que les sol­dats les uti­li­saient pour pro­té­ger leurs équi­pe­ments des ron­geurs. D’autres ani­maux chas­saient les ron­geurs : la man­gouste en Égypte, la be­lette en Eu­rope. Mais ils ont be­soin des ter­riers et sont donc in­adap­tés à la sur­vie en ville. Quand a com­men­cé la sé­lec­tion des ani­maux ?

T. G. – Au Ier siècle, l’agro­nome ro­main Co­lu­mel­la dé­crit dans Res rus­ti­ca com­ment créer des ani­maux hy­brides. Mais c’est au XIXE siècle que dé­bute une sé­lec­tion for­cée et in­ten­sive des ani­maux. La plu­part des races de chats ac­tuelles sont is­sues de ces ex­pé­riences du XIXE, voire du XXE siècle – hor­mis les sia­mois, qui re­montent au XIVE siècle. La sou­ris comme ani­mal de la­bo­ra­toire naît éga­le­ment des sé­lec­tions me­nées par tous les ama­teurs an­glais du XIXE siècle, qui s’amu­saient par exemple à créer des sou­ris an­go­ras. Existe-t-il des traces de chats en Amé­rique avant la co­lo­ni­sa­tion ? T. G. – Non. Des pu­mas, des lions, des ja­guars, mais pas de chat sau­vage. u PRO­POS RE­CUEILLIS PAR GUILLAUME MA­LAU­RIE ET ÉRIC PINCAS

C’EST AU XIXE SIÈCLE QUE DÉ­BUTE UNE SÉ­LEC­TION FOR­CÉE ET IN­TEN­SIVE DES ANI­MAUX. LA PLU­PART DES RACES AC­TUELLES SONT IS­SUES DE CES EX­PÉ­RIENCES DU XIXE, VOIRE DU XXE SIÈCLE THIER­RY GRANGE

SPÉ­CI­MEN Eva-ma­ria Gei­gl, dans le la­bo­ra­toire de haut confi­ne­ment de l’ins­ti­tut Jac­quesMo­nod, ab­sor­bée dans l’échan­tillon­nage d’os­se­ments de chat.

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