L’as­su­rance-vie des ma­te­lots

Historia - - Sommaire - Vé­ro­nique Du­mas

Dès l’an­ti­qui­té, le chat conquiert le monde, no­tam­ment l’eu­rope, par les voies ma­ri­times de com­merce et de guerre. Ex­perts dans l’art de chas­ser les sou­ris, les rats et les mu­lots, les chats ex­cellent éga­le­ment dans le dé­bus­quage des ser­pents et autres es­pèces ve­ni­meuses. Les ron­geurs s’at­taquent aux ré­serves de cé­réales et de pro­vi­sions et mettent en pé­ril la sé­cu­ri­té des bâ­ti­ments en ron­geant le bois et les cor­dages, mais aus­si l’étoupe de cal­fa­tage des coques, qui as­sure leur étan­chéi­té.

De port en port

Le chat égyp­tien, va­riante lo­cale du chat sau­vage moyen-orien­tal, dont des­cendent nos ac­tuels fé­lins do­mes­tiques, trouve sa place sur les na­vires de com­merce et de guerre ro­mains. De port en port, qu’il em­barque à la de­mande des ma­rins ou soit pas­sa­ger clan­des­tin, il pour­suit sa conquête de l’eu­rope et du monde. Les restes d’un chat sau­vage ori­gi­naire du sous-conti­nent in­dien ont été re­trou­vés dans un port ro­main de la mer Rouge com­mer­çant avec l’inde. Sa pré­sence est aus­si at­tes­tée, entre 500 et 800, dans les ports de la Bal­tique, dont ce­lui de Rals­wiek ( au­jourd’hui en Al­le­magne). Les Vi­kings en ont ra­me­né d’égypte et les prennent avec eux lors de leurs ex­pé­di­tions. Ils ont de ce fait contri­bué à l’ex­pan­sion de l’es­pèce à tra­vers les conti­nents. La se­conde vague d’ar­ri­vée du chat moyen-orien­tal en Eu­rope in­ter­vient lors des croi­sades. C’est alors qu’au­rait été in­tro­duite en France la race des char­treux, ori­gi­naire de Tur­quie et d’iran. D’eu­rope, les chats vont na­vi­guer en­suite jus­qu’au Nou­veau Monde, comme ceux qui, en sep­tembre 1620, em­barquent sur le May­flo­wer en com­pa­gnie des im­mi­grants an­glo-hol­lan­dais qui fon­de­ront la co­lo­nie de Ply­mouth, en Nou­velle-an­gle­terre, en dé­cembre de la même an­née. Les longs voyages en mer, de com­merce et/ou d’ex­plo­ra­tion sont des en­tre­prises ris­quées. Cette prise de conscience s’ac­com­pagne de la créa­tion des pre­mières com­pa­gnies d’as­su­rances, au XVE siècle. Ins­tal­lées à Gênes, elles exigent la pré­sence de chats à bord des na­vires, sous peine de ne pas rem­bour­ser les pertes oc­ca­sion­nées par les ron­geurs. En France, c’est Col­bert, mi­nistre de la Ma­rine, qui exige leur pré­sence sur les na­vires du roi. À Londres, la com­pa­gnie d’as­su­rances Lloyd’s of Lon­don,

créée en 1688, n’as­sure un na­vire que si ce­lui-ci compte à son bord des chats, dont les noms fi­gurent, comme ce­lui des hommes, sur le re­gistre de l’équi­page. Ils ne se­ront in­ter­dits sur les na­vires an­glais qu’en 1975. L’ami­rau­té ap­pré­cie les chats noirs, en gé­né­ral re­dou­tés sur terre. Cette pré­di­lec­tion s’ex­plique par une croyance da­tant de l’époque de la ma­rine à voile. Le chat noir au­rait le pou­voir de pro­té­ger des tem­pêtes et d’at­ti­rer un vent fa­vo­rable.

L’hom­mage du prince William

Plu­sieurs d’entre eux sont en­trés dans l’his­toire ma­ri­time an­glaise. L’un des plus cé­lèbres est Trim, né en 1799 à bord du HMS Re­liance , qui ac­com­pa­gna son maître, l’of­fi­cier de ma­rine Mat­thew Flin­ders, sur les mers océa­niennes, comme le ra­conte le jour­na­liste ani­ma­lier Jean-phi­lippe Noël ( Ces ani­maux qui ont fait l’his­toire , 2017). Flin­ders est le pre­mier homme à avoir réus­si à faire le tour de la Nou­vel­leHol­lande et à en confir­mer l’in­su­la­ri­té. Il pré­co­ni­sa que cette île soit dé­sor­mais ap­pe­lée « Aus­tra­lia », ce qui se­ra fait à par­tir de 1824. Sur la route de re­tour vers l’an­gle­terre, Flin­ders et Trim sur­vivent à un nau­frage, avant d’être faits pri­son­niers à l’île de France (ac­tuelle île Maurice). L’an­gle­terre est alors en guerre contre Na­po­léon Ier et Flin­ders est ac­cu­sé d’es­pion­nage. Après six an­nées de ré­clu­sion, au cours des­quelles il écrit, outre des comptes ren­dus de ses ex­pé­di­tions, un hom­mage à Trim, hé­las per­du sur l’île, Flin­ders rentre sur sa terre na­tale. Une oeuvre en bronze l’im­mor­ta­li­sant lui et son chat a été inau­gu­rée en juillet 2014, à Londres, par le prince William. En 1996, à Syd­ney, une sta­tue à l’ef­fi­gie de Trim glo­ri­fiait le « plus af­fec­tueux des amis et plus loyal ser­vi­teur ». Trim est concur­ren­cé au XXE siècle par d’autres va­leu­reux chats ma­rins. Par­mi eux, Si­mon, seul chat dé­co­ré à titre post­hume de la Di­ckin Me­dal , qui ré­com­pense les ani­maux ayant ser­vi en temps de guerre. Cha­ton per­du sur les quais de Hong Kong, il s’est in­tro­duit à bord du HMS Ame­thyst en mars 1948. Un an plus tard, la fré­gate, char­gée de pro­té­ger les membres de l’am­bas­sade bri­tan­nique, na­vigue sur le Yang­zi Jiang. At­ta­quée par l’ar­mée po­pu­laire chi­noise le 20 avril 1949, elle échoue sur une île du fleuve avec à son bord 20 morts et une tren­taine de bles­sés, dont Si­mon. Bien que bles­sé, ce­lui-ci fait la chasse aux rats à bord et ré­con­forte ses com­pa­gnons d’armes conva­les­cents. Le na­vire et ses oc­cu­pants, dont Si­mon, réus­sissent à se dé­ga­ger fin juillet 1949. Le chat se­ra nom­mé au grade de ma­rin. À sa mort, un an plus tard, il se­ra dé­co­ré puis en­ter­ré avec les hon­neurs dus aux com­bat­tants. u

FAITS L’UN POUR L’AUTRE Matous et ma­tafs font bon mé­nage. Les pre­miers chassent les ron­geurs, qui s’en prennnent aux cor­dages, aux vic­tuailles et à l’étoupe.

SINE QUA NON Pro­fi­tant des es­cales, les chats em­bar­qués pro­li­fèrent dans de nou­velles contrées. À par­tir du XVE siècle, en gage de sé­cu­ri­té, les com­pa­gnies d’as­su­rances exigent leur pré­sence à bord des na­vires.

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