NA­PO­LÉON-JOSÉPHINE, UNE RUP­TURE POUR RAI­SON D’ÉTAT

Historia - - Sommaire - Franck Fer­rand

En ce 25 dé­cembre 1809, le so­leil ne per­ce­ra pas ; les baies du Grand Tria­non ruis­sellent d’une pluie gla­ciale. Ce­la fait une se­maine, dé­jà, que l’em­pe­reur s’est ins­tal­lé dans l’an­cienne vil­lé­gia­ture des rois – une se­maine qu’il tourne en rond dans ce qui fut l’ap­par­te­ment de Mme de Pom­pa­dour, re­mis au goût du jour. Il passe ses jour­nées dans le sa­lon des Sources, fixant d’un oeil morne les flammes qui dansent dans le foyer : Na­po­léon doute. Il souffre. Pour le dé­ran­ger le moins pos­sible, l’ar­mée de ser­vi­teurs qui l’ac­com­pagne s’est mise en veilleuse. Sou­dain, de l’agi­ta­tion. Des ber­lines pé­nètrent dans la cour d’hon­neur et viennent se ran­ger de­vant le ma­jes­tueux pé­ri­style d’har­douin-man­sart. C’est l’im­pé­ra­trice Joséphine qui ar­rive du châ­teau de Mal­mai­son, voi­sin ou presque, avec quelques fa­mi­liers : le sou­ve­rain les a conviés à se joindre à son re­pas de Noël. Des­cendent no­tam­ment de voi­ture le vice- roi di­ta­lie, Eu­gène de Beau­har­nais, et la reine de Hol­lande, Hor­tense – les deux en­fants que Joséphine a eus de son pre­mier ma­riage. Ce sont Pau­line et Ca­ro­line Bo­na­parte, res­pec­ti­ve­ment prin­cesse de Sul­mo­na et reine de Naples, qui font les hon­neurs. On s’em­brasse ; l’im­pé­ra­trice sou­rit, comme tou­jours – mais du sou­rire le plus for­cé. Car, à la vé­ri­té, son coeur est en­core plus dou­lou­reux, ses pen­sées en­core plus amères, si pos­sible, que celles de l’em­pe­reur : tous deux viennent de di­vor­cer. Pour prendre la me­sure de l’évé­ne­ment, il faut se rap­pe­ler la place ex­tra­or­di­naire prise par Joséphine dans le des­tin de Na­po­léon. Son aî­née de six ans, elle avait dé­jà vé­cu une pre­mière vie bien rem­plie lors­qu’il l’a épou­sée ci­vi­le­ment, en 1796 : veuve du vi­comte de Beau­har­nais (1760-1794) et res­ca­pée des geôles de la Ter­reur, la na­tive « des îles » – du temps où, Mar­ti­ni­quaise, elle s’ap­pe­lait Rose Ta­scher de La Pa­ge­rie – était alors de­ve­nue, dans le proche en­tou­rage de Bar­ras, une égé­rie du Di­rec­toire. Elle avait tout, a prio­ri, pour faire fuir un jeune gé­né­ral ro­man­tique avant l’heure ; c’est le contraire qui s’est pro­duit, il s’en est en­ti­ché. À la fo­lie. Qu’elle l’ait d’abord trom­pé n’a rien chan­gé à la puis­sance d’un lien ta­lis­ma­nique – oui, Joséphine a don­né le sen­ti­ment, sou­vent, qu’elle por­tait chance à ce sol­dat de­ve­nu Pre­mier con­sul, puis Em­pe­reur… Pour­tant, le bon­heur écla­tant du mé­nage Bo­na­parte s’est as­sez vite obs­cur­ci d’un dis­cret mal­heur : hé­las pour lui, hé­las pour elle, ja­mais elle n’a pu don­ner de pe­tit frère à Eu­gène et Hor­tense. Joséphine a eu beau sou­te­nir et par­fois même gui­der son ma­ri – or­ga­ni­ser en tout cas son cadre fa­mi­lial et les plus sages de ses dis­trac­tions –, ja­mais elle n’au­ra pu lui don­ner d’hé­ri­tier. Ce qui d’abord fut un sou­ci in­time est de­ve­nu, à la fon­da­tion de l’em­pire, un drame dy­nas­tique. Et bien que, la veille du sacre, la nou­velle im­pé­ra­trice ait ob­te­nu du pape une union de­vant Dieu, les liens de ce ma­riage ont sou­dain pa­ru à tous de moins en moins in­dis­so­lubles…

La ve­nue in­opi­née du comte Léon

Une tren­taine de mois avant le Noël si triste, si plu­vieux, de Tria­non, c’est-àdire à l’été 1807 – l’été de Til­sit –, on voit Na­po­léon ren­trer à Saint-cloud dans un état d’es­prit pa­ra­doxal. Six mois plus tôt, sa maî­tresse du mo­ment, Éléo­nore De­nuelle, a mis au monde un fils – on l’ap­pel­le­ra le comte Léon –, ce qui ne peut que trou­bler le père pu­ta­tif ; or, à peu près au même mo­ment, est en­trée dans sa vie une belle com­tesse po­lo­naise, Ma­rie Wa­lews­ka, dont il est main­te­nant amou­reux. Là-des­sus, la mort de son ne­veu Na­po­léon-charles, fils de Louis et d’hor­tense, re­gar­dé de­puis l’éta­blis­se­ment de l’em­pire comme son hé­ri­tier pré­somp­tif, le conduit à faire des ré­flexions. À Joséphine elle- même, il n’hé­site pas à s’ou­vrir de « la né­ces­si­té où peut-être, un jour, il pour­rait se trou­ver de prendre une femme qui lui don­ne­rait des en­fants ». Il ajoute même, comme s’il cher­chait à l’éprou­ver : « Si pa­reille chose ar­ri­vait, Joséphine, alors ce se­rait à toi de m’ai­der à un tel sa­cri­fice.

Le di­vorce du couple im­pé­rial oc­cupe une place sin­gu­lière : à mi-che­min du vau­de­ville et de la tra­gé­die, il illustre les li­mites d’un ré­gime fra­gile, en dé­pit de toutes les ap­pa­rences…

Je comp­te­rais sur ton ami­tié pour me sau­ver de tout l’odieux de cette rup­ture for­cée. » On ima­gine les affres dans les­quelles une telle in­vite peut plon­ger l’im­pé­ra­trice ; sur­tout lorsque l’em­pe­reur va jus­qu’à lui de­man­der de prendre elle- même l’ini­tia­tive du sa­cri­fice. « J’obéi­rai à tes ordres, se borne-t-elle à ré­pondre, mais je n’en pré­vien­drai ja­mais au­cun. » Le ver est dans le fruit. Contre toute at­tente, c’est un des pi­liers de l’état, le mi­nistre de la Po­lice en per­sonne, qui va pous­ser dans le sens d’un re­ma­riage de l’em­pe­reur. Le ter­rible Fou­ché s’em­pare en ef­fet de la ques­tion et, par­ti­san de l’union en­vi­sa­gée de son maître avec la soeur du tsar – afin d’en­té­ri­ner le pre­mier trai­té de Til­sit et, di­sons-le, d’écar­ter toute idée de ma­riage avec une nièce de Ma­rie-an­toi­nette, pers­pec­tive in­quié­tante pour le ré­gi­cide Fou­ché –, le mi­nistre se per­met, à Fon­tai­ne­bleau, au sor­tir de la messe, de re­te­nir l’im­pé­ra­trice dans une em­bra­sure et de lui dé­cla­rer que, « pour le bien pu­blic et la conso­li­da­tion de la dy­nas­tie », elle de­vrait in­ci­ter elle-même le Sé­nat à ré­cla­mer « le plus pé­nible sa­cri­fice pour son coeur ». Ri­poste de la femme ou­tra­gée : « Avez-vous re­çu de l’em­pe­reur l’ordre de me faire une aus­si triste in­si­nua­tion ? » Le mi­nistre ayant ré­pon­du par la né­ga­tive, Joséphine se croit sans doute pour un temps hors d’at­teinte. Mais, quelques jours plus tard, Fou­ché ré­ci­dive – par écrit cette fois : « Il ne faut pas se le dis­si­mu­ler, Ma­dame, l’ave­nir po­li­tique de la France est com­pro­mis par la pri­va­tion d’un hé­ri­tier de l’em­pe­reur. Comme mi­nistre de la Po­lice, je suis à por­tée de connaître l’opi­nion pu­blique, et je sais qu’on s’in­quiète pour la suc­ces­sion d’un tel em­pire… »

Un hé­ri­tier, à tout prix !

Cette fois, Joséphine se pré­ci­pite dans le ca­bi­net de son époux ; elle exige une ex­pli­ca­tion. Na­po­léon, bien en­nuyé, ne cache pas sa co­lère en­vers Fou­ché, qu’il ac­cuse d’« ex­cès de zèle ». Le fond de sa pen­sée est plus am­bi­gu. Dans le Mé­mo­rial de Sainte-hé­lène, Las Cases rap­porte cette confi­dence de l’em­pe­reur : « J’eusse ren­voyé [Fou­ché] surle-champ pour s’être mê­lé de ce qui se pas­sait dans mon lit, si ce­la n’eût pa­ru vou­loir re­je­ter une opi­nion qu’il m’im­por­tait plu­tôt d’ac­cré­di­ter. » Dé­but 1808, l’im­pé­ra­trice Joséphine s’est fait sa re­li­gion : elle a com­pris que son im­pé­rial époux ne pour­rait, in­dé­fi­ni­ment, se pas­ser d’un hé­ri­tier à qui trans­mettre une cou­ronne si chè­re­ment conquise. Elle se lan­guit, sou­pire en si­lence, ne vit dé­jà plus vrai­ment, en dé­pit d’ap­pa­rences qu’elle s’in­gé­nie à ne sur­tout pas chan­ger. Son hu­meur pa­raît stable, son train de mai­son at­teint des som­mets : l’in­ven­taire de 1809 conser­ve­ra le compte de quelque 400 che­mises bro­dées, plus de 150 paires de bas blancs ou roses, en­vi­ron 700 robes en étoffe, plus de 500 paires de chaus­sures et un pe­tit

mil­lier de paires de gants blancs – pour pas­ser sous si­lence les dé­penses de table et de serre, les fo­lies en joyaux et en oeuvres d’art de toutes sortes… Au­tour de Na­po­léon, les bonnes âmes s’en­har­dissent. Fou­ché ré­duit au si­lence, c’est au tour de Mu­rat de plai­der pour un re­ma­riage. On joue sur du ve­lours… Au prin­temps, voyant la reine Hor­tense en­ceinte de ce­lui qui, un jour, se­ra em­pe­reur des Fran­çais à son tour, le sou­ve­rain se laisse al­ler à cette re­marque sau­mâtre : « Ce­la me fait mal de vous voir ain­si… Que j’ai­me­rais votre mère, si seule­ment elle était dans le même état ! » Or, dix-huit mois plus tard, c’est Ma­rie Wa­lews­ka qui, à son tour, por­te­ra un en­fant – un en­fant de lui, un gar­çon de sur­croît ! La nais­sance de Léon De­nuelle avait trou­blé l’em­pe­reur, d’au­tant plus qu’elle n’était sû­re­ment pas la pre­mière du genre. Avec la gros­sesse de sa chère Po­lo­naise s’en­volent ses der­niers doutes ; ce n’est pas lui qui est sté­rile ; c’est sans doute elle qui l’est de­ve­nue… Lui, peut, lui, doit don­ner un hé­ri­tier à la dy­nas­tie.

La rai­son d’état plus forte que la pas­sion

Le plus tôt se­rait même le mieux, comme semble l’in­di­quer la ten­ta­tive d’as­sas­si­nat dont il fait l’ob­jet au pa­lais de Schön­brunn, à Vienne, en oc­tobre 1809. Il re­prend aus­si­tôt la route de la France et fait sa­voir à sa femme qu’il de­vrait être de re­tour à Fon­tai­ne­bleau avant la fin du mois. Joséphine s’est mise en route, de son cô­té, la mort dans l’âme. Laure d’abran­tès ra­con­te­ra qu’un jour, ap­por­tant des fleurs à sa mar­raine, elle la trouve en pleurs, déses­pé­rée de ne pou­voir don­ner à son ma­ri ce qu’il at­tend plus que tout. Ce n’est pas sur sa cou­ronne me­na­cée, sur sa po­si­tion of­fi­cielle en pé­ril que Joséphine verse des larmes ; c’est sur un amour qu’elle pressent per­du. « Dieu m’est té­moin que je l’aime, plus que ma vie, bien plus que ce trône… » On a beau­coup ra­con­té les re­trou­vailles gla­ciales de Fon­tai­ne­bleau, pré­lude au plus cé­lèbre di­vorce

de l’his­toire. En re­joi­gnant ce­lui qui, alors, est en­core son ma­ri, Joséphine constate que l’on a fait mu­rer la com­mu­ni­ca­tion fa­mi­lière entre son ap­par­te­ment et ce­lui de l’em­pe­reur ; on ne sau­rait être plus ex­pli­cite… « Le soir du jeu­di 30 no­vembre, ra­con­te­ra An­dré Cas­te­lot, le dî­ner est af­freu­se­ment si­len­cieux. Joséphine a pleu­ré toute la jour­née et, pour ca­cher ses yeux rou­gis, s’est coif­fée d’un grand cha­peau blanc dont la ju­gu­laire est nouée sous le men­ton. » On n’en­tend, rap­porte Constant, « que le bruit uni­forme des as­siettes ap­por­tées et rem-

por­tées, tris­te­ment va­rié par la voix mo­no­tone des of­fi­ciers de bouche ». L’heure est ve­nue des ex­pli­ca­tions. « La rai­son d’état et la conso­li­da­tion de ma dy­nas­tie veulent que j’aie des en­fants, mar­tèle Na­po­léon d’une voix sourde. Tu as les tiens, mais quand je t’ai épou­sée, tu n’étais plus ca­pable d’en faire. Il n’est point juste que tu me prives de ce que dé­si­rent tous les hommes. » Scène vio­lente de Joséphine, qui, une der­nière fois, hurle de déses­poir et sup­plie que l’on veuille bien la gar­der… Mais elle sait, au fond d’elle, que tout est main­te­nant dé­ci­dé : elle se­ra im­pé-

ra­trice douai­rière, avec de beaux châ­teaux et une do­ta­tion énorme de cinq mil­lions par an – preuve des re­grets de l’em­pe­reur. Le 15 dé­cembre de cette fa­ti­dique an­née 1809 – fa­ti­dique en tout cas pour le couple im­pé­rial –, on a ex­fil­tré des Tui­le­ries, pour les por­ter dis­crè­te­ment jus­qu’à Mal­mai­son, les malles si pleines, si riches, de celle qui, dé­jà, n’est plus qu’im­pé­ra­trice douai­rière. Ap­pa­ri­tion gla­çante : pré­cé­dant sa fille de quelques pas, Joséphine vient de fou­ler le haut per­ron lus­tré par la pluie ; elle est au bras de Mme d’arn­berg. Étouf­fant un san­glot, elle se hisse avec grâce dans l’élé­gante voi­ture do­rée qui porte un jo­li nom : Opale . Elle fait bais­ser les stores. Le fouet claque. Le pa­lon­nier grince à peine. La voi­ture s’éloigne sous des trombes d’eau.

Mau­dite Mal­mai­son

Plu­sieurs fois par jour, un Em­pe­reur en larmes écri­ra lettre sur lettre à celle qu’il s’est fait la vio­lence d’éloi­gner : « On me dit que tu n’as plus de cou­rage de­puis que tu es à Mal­mai­son. Ce lieu est pour­tant tout plein de nos sen­ti­ments qui ne peuvent ni ne doivent chan­ger, du moins de mon cô­té. J’ai bien en­vie de te voir, mais il faut que je sois sûr que tu es forte et non faible. Je le suis [faible] aus­si un peu, et ce­la me fait un mal af­freux… » Comme si le ciel s’était ac­cor­dé aux pleurs de Na­po­léon et de Joséphine, il ne ces­se­ra de pleu­voir jus­qu’à Noël – jus­qu’à ce re­pas si­nistre du Grand Tria­non qui, une der­nière fois, réunit la pe­tite fa­mille. Comme au bon vieux temps… Bien­tôt, Joséphine pren­dra la route de la Nor­man­die et du châ­teau de Na­varre, près d’évreux, dont l’em­pe­reur lui a fait don – pré­sent de sé­pa­ra­tion… En­tiè­re­ment re­dé­co­ré, avec un luxe in­ouï, par l’ar­chi­tecte Ber­thault, il abri- te­ra une sorte de cour im­pé­riale en ré­duc­tion, cour fas­tueuse, mo­no­tone et vaine, où l’on ca­che­ra po­li­ment des bâille­ments entre une par­tie de billard et une, de tric-trac… Quant à Na­po­léon, au ma­tin du 26 dé­cembre 1809, c’est au bras d’une bien jo­lie dame, Ch­ris­tine Ma­this, qu’il a re­ga­gné les Tui­le­ries. Il re­vien­dra au Grand Tria­non six mois plus tard, le 28 juin 1810, avec l’im­pé­ra­trice – – l’autre im­pé­ra­trice, la nou­velle : l’ar­chi­du­chesse d’au­triche Ma­rieLouise. De ce ma­riage, nombre d’his­to­riens datent les re­vers de for­tune de Na­po­léon. Le fait est que la chance pro­ver­biale du grand homme pa­raît tour­ner, sou­dain ; comme si, mais ce n’est qu’une image, elle n’avait pu sur­vivre au dé­part de Joséphine. u

DE CETTE SÉ­PA­RA­TION, NOMBRE D’HIS­TO­RIENS DATENT LES RE­VERS DE FOR­TUNE DE NA­PO­LÉON

LA CHUTE Ré­si­gné à se sé­pa­rer de Joséphine afin d’as­su­rer l’ave­nir de l’em­pire, Na­po­léon ignore que s’ouvrent de­vant lui les an­nées les plus sombres de son règne.

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