Jean- Paul Gaul­tier, tour­né vers le fu­tur

Infrarouge - - INTERVIEW MODE - Par Aude Ber­nard- Treille.

OUne très belle ré­tros­pec­tive sur les créa­tions de Jean- Paul Gaul­tier voyage de Montréal à San Francisco, de Dal­las à Ma­drid et in­ves­tit les murs du mu­sée Kuns­thal de Rot­ter­dam jus­qu’en mai. On y a ren­con­tré le créa­teur, qui nous a ex­pli­qué pour­quoi, ex­cep­tion­nel­le­ment, il a ac­cep­té de re­gar­der dans le ré­tro. n la re­trou­ve­ra bien­tôt à New York puis à Stock­holm, mais aus­si étrange que ce­la puisse pa­raître, il n’est pas pré­vu que cette ex­po­si­tion s’ ins­talle à Pa­ris. On le re­grette car Jean- Paul Gaul­tier, pion­nier du « no ta­boo » , est un des créa­teurs dont le tra­vail est le plus sa­lué dans le monde en­tier. Une ré­tros­pec­tive, ça peut faire peur à un ar­tiste, car ça sous- en­ten­drait qu’il a ter­mi­né son tra­vail, le genre d’ex­po qu’on nous pré­sente une fois que le créa­teur nous a quit­tés, comme on a vu pour Yves Saint Laurent. Et ça, Gaul­tier n’en a jamais vou­lu. « Je ne vou­lais pas d’une ex­po fu­né­railles » . C’est peut- être aus­si pour cette rai­son qu’il n’y a jamais eu rien de tel au­pa­ra­vant à Pa­ris. C’est dom­mage, car ce qu’on y voit est sim­ple­ment beau, épous­tou­flant tant le tra­vail ac­com­pli montre à quel point il a dé­fié les codes de la mode. Ce n’est pas une ex­po hom­mage, pour­tant c’est une oc­ca­sion de se pro­me­ner dans ses uni­vers. On y com­prend « son amour de l’ hu­ma­ni­té, sa vir­tuo­si­té tech­nique et sa vi­sion sans pré­ju­gés de la so­cié­té, où tout le monde peut être fier de sa propre iden­ti­té » . Dans le monde de Jean- Paul Gaul­tier, tout le monde a sa place, il y a une vraie mixi­té. Il crée avec l ’en­vie de com­mu­ni­quer sa to­lé­rance et montre une so­cié­té dans la­quelle on a en­vie de vivre, c’est donc un mes­sage fort qu’il livre au de­là d’une simple ex­po.

Comment avez- vous fi­ni par ac­cep­ter une ex­po sur vous ?

C’est vrai que j’avais dit au dé­part « je ne suis pas en­core mort ! » . L’idée de pré­sen­ter mon tra­vail comme une ré­tros­pec­tive ne m’em­bal­lait pas plus que ce­la. Je me suis fait convaincre par une équipe for­mi­dable et je ne le re­grette pas. Je vou­lais une ex­po très vi­vante, car la mode est vi­vante. Je ne vou­lais pas pré­sen­ter une sé­rie de pièces clas­sées par an­née. Là, tout est mixé et mis en avant par des thèmes qui sont im­por­tants pour moi comme les ma­rins, les si­rènes, l’ico­no­gra­phie re­li­gieuse, le boudoir et la lin­ge­rie, le « Punk Can­can » … En fait, mon ours Na­na a é t é mon pre­mier man­ne­quin, bien avant Ma­don­na ! Je vou­lais être pâ­tis­sier, je n’étais pas bon en foot, ni en gym à l’école. J’avais des­si­né à l ’ école une dan­seuse avec des bas ré­sille et des plumes car la veille, j’avais re­gar­dé à la télé une re­vue aux Fo­lies Ber­gère. L’ins­ti­tu­trice, qui était pour­tant très gen­tille avec moi, m’avait fait mon­ter sur l’es­trade pour me don­ner un coup de règle sur les doigts et m’a épin­glé le dessin dans le dos en me fai­sant faire le tour des classes. J’au­rais dû être trau­ma­ti­sé. Mais les élèves m’ont re­gar­dé dif­fé­rem­ment. Je de­ve­nais ri­go­lo à leurs yeux. Je n’étais plus la fille man­quée, qui ne joue pas au foot. Le dessin m’avait in­té­gré. A 12 ans, le film Fal­ba­las de Jacques Be­cker avec Mi­che­line Presle m’a confir­mé mon en­vie et j’ai dit : « je veux être cou­tu­rier » .

Même si ce n’est pas da­té, on voit votre pre­mière créa­tion sur votre ours en pe­luche... Comment tout a com­men­cé ?

comment les femmes met­taient des cor­sets. Elles ava­laient de l’eau vi­nai­grée pour contrac­ter l’es­to­mac afin de le ti­rer au maxi­mum. C’était vrai­ment « souf­frir pour être belle » ! Après la li­bé­ra­tion, les femmes vou­laient avoir un sen­ti­ment de sé­duc­tion et le cor­set de ma grand- mère a beau­coup in­fluen­cé mon tra­vail.

C’est elle qu’on doit re­mer­cier fi­na­le­ment ?

C’est sur­tout elle qui m’a don­né confiance en moi pour tout ! J’écou­tais ses conseils. Elle ai­dait d’ailleurs beau­coup de gens qui avaient des sou­cis per­sos. Elle di­sait « vous de­vriez chan­ger la fa­çon de vous ha­biller, de cui­si­ner » , c’était ça la psy­cho­lo­gie fé­mi­nine… Au­jourd’hui on voit des émis­sions de coa­ching ! C’est tou­jours d’ac­tua­li­té. Bref, c’est le com­men­ce­ment de mon école.

La pre­mière salle de l’ex­po est consa­crée aux rayures qu’on voit aus­si par­tout dans Rot­ter­dam en clin d’oeil à l’ex­po… Pour­quoi cette at­ti­rance ?

J’ai fait une fixa­tion quand j’étais pe­tit sur celles de la ma­rine fran­çaise. Je trou­vais ça très gra­phique.

Vous êtes un des pre­miers à avoir pris des man­ne­quins dans la rue. C’est cette beau­té que vous ai­mez ?

J’adore les gens très dif­fé­rents. Quand j’ai com­men­cé, les man­ne­quins étaient toutes sué­doises, en­suite, j’ai tra­vaillé avec des filles comme Fa­ri­da Khel­fa ve­nue d’Al­gé­rie, elle était magnifique et je vou­lais la voir dans mes shows. Comme Ed­wige, l ’ égé­rie des punks. C’est im­por­tant pour moi de mon­trer la beau­té des dif­fé­rences. Les beau­tés de la rue ont quelque chose de plus contem­po­rain, de plus na­tu­rel. Un dé­fi­lé n’est pas na­tu­rel.

Vous avez aus­si fait des robes ou des bi­joux avec des conserves !

L’idée est ve­nue en ou­vrant une boîte pour chat, je trou­vais cet ob­jet beau et je me suis dit pour­quoi ne pas en faire un bra­ce­let ? Nous sommes tous condi­tion­nés et beau­coup d’ob­jets fonc­tion­nels ne sont pas consi­dé­rés alors qu’ils sont beaux. Il y a de la beau­té en tout.

La femme porte le pan­ta­lon, l’homme choque en por­tant la jupe. On a en­core des ef­forts à faire ?

Je suis pour l’éga­li­té des sexes. J’ai tou­jours été cho­qué par la dif­fé­rence de pou­voir, ce cli­ché qui dit que la femme doit être belle et doit sé­duire alors que l’homme a le droit d’être ma­cho avec son pe­tit pou­voir. Re­gar­dez, cer­taines filles de 14 ans sont tel­le­ment plus in­tel­li­gentes que les gar­çons au même âge. Pour­quoi les femmes son­telles plus fortes, brillantes ? Je ne suis pas une femme et je ne le re­grette pas, mais je suis fé­mi­niste. Un homme peut être stu­pide et fra­gile. Brigitte Bardot n’était pas stu­pide, mais juste libre, c’est pour ce­la qu’elle fai­sait scandale.

D’où les kilts et les jupes pour homme dans vos col­lec­tions ?

Si les femmes ont ac­cès à la Haute Couture, pour­quoi pas les hommes ? Je peux aus­si tra­vailler le troi­sième sexe vous sa­vez ! Je dé­teste la mi­so­gy­nie. De­puis des siècles, les hommes ont eu des toges, re­gar­dez les égyp­tiens, les ro­mains…

Re­ve­nons à l’ex­po, on peut voir le vrai cor­set de Ma­don­na, c’est ra­ris­sime…

Oui, c’est la pre­mière fois qu’il est mon­tré au pu­blic. Au dé­part, je la pen­sais an­glaise à cause de son cô­té tel­le­ment un­der­ground. J’étais fas­ci­né par ses mu­siques et c’est en 1985, à la pre­mière de Re­cherche Su­san déses­pé­ré­ment, que j’ai vu qu’elle por­tait un de mes cor­sets et en­suite beau­coup d’autres choses de mes col­lec­tions. A ce mo­ment- là, elle usait des codes de la sé­duc­tion, de la re­li­gion, du sexe, du ma­chisme et tout ce­la était ce que je vou­lais aus­si mon­trer à l’époque. J’étais donc très flat­té quand elle m’a de­man­dé de des­si­ner les te­nues de sa se­conde tour­née mon­diale The Blond Am­bi­tion Tour. C’est une de mes plus grandes ex­pé­riences, j’étais comme un en­fant de­vant elle, bien qu’elle ait 6 ans de moins que moi. D’ailleurs, l’idée de faire por­ter aus­si aux dan­seurs le sou­tien gorge co­nique, c’était elle !

En­fin, quelle est votre recette pour être tou­jours si op­ti­miste ?

Je suis chanceux car je suis pas­sion­né, c’est pour ça que j’ai cette éner­gie et c’est un pri­vi­lège de faire ce dont je rêve.

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