Jean- Ch­ris­tophe Ru­fin, randonneur éclai­ré

Infrarouge - - INTERVIEW CORRIGÉE - Par HP et ABT.

Aca­dé­mi­cien, di­plo­mate, mais avant tout mé­de­cin, ve­nu lo­gi­que­ment à l’écri­ture. Dans son der­nier ou­vrage il ra­conte son pé­riple vers Com­pos­telle. Il n’al­lait rien y cher­cher et c’est ce qu’il a trou­vé. Un rien po­si­tif qui naît du dé­pouille­ment. Nous lui avons po­sé des vraies ques­tions, on a ima­gi­né ses ré­ponses. Il les dé­couvre, les com­mente et cor­rige en rouge !

Etre le plus jeune Aca­dé­mi­cien alors qu’on est presque à l’âge de la re­traite, est- ce que ce­la ne donne pas plus de droits que de de­voirs ?

Non, car Aca­dé­mi­cien ou pas, je tou­che­rai bien sûr ma re­traite. En re­vanche, au- de­là d’être très ho­no­ré, ce­la me donne sur­tout le droit de par­ti­ci­per aux tra­vaux de l’Aca­dé­mie, dans mes beaux ha­bits mais par­fois dans mes pe­tits sou­liers, aux cô­tés de tant de per­son­na­li­tés hors du com­mun. Je ne suis plus le plus jeune de­puis 2 se­maines. Nous avons élu Do­mi­nique Bo­na qui a un an de moins que moi et je ne tou­che­rai pas de re­traite car j’ai une car­rière trop « à trou » . D’ailleurs je ne com­prends pas bien le concept de la re­traite. L’Aca­dé­mie, ça donne une pro­fon­deur de champ, cer­tains sont en pleine forme à 95 ans !

Com­men­ter cette ci­ta­tion de Diderot « Il vaut mieux écrire de grandes choses que d’en exé­cu­ter de pe­tites » .

Certes, mais il faut sur­tout es­sayer, sans se sou­cier du ré­sul­tat. Oser, écrire ou agir, mais oser c’est dé­jà un grand pas vers la réus­site d’un ré­cit ou d’un acte ! Op­po­ser trop agir et écrire est un peu faux. Diderot est l’exemple d’un écri­vain qui a agi beau­coup en écri­vant as­sez peu. La consé­quence des oeuvres de ces phi­lo­sophes des Lu­mières, ce sont des ac­tions comme la Ré­vo­lu­tion Fran­çaise.

Dans quel do­maine n’êtes- vous pas si di­plo­mate ?

Sans doute avec mes proches, avec qui je manque par­fois de tact. On est sou­vent moins à l’écoute du pre­mier cercle que des autres. C’est un tort ! Je ne suis pas di­plo­mate dès que les choses me concernent. Quand il s’agit de gé­rer ma car­rière, je suis to­ta­le­ment nul, je m’énerve vite, je n’ai au­cune di­plo­ma­tie. En re­vanche, j’ai te­nu une am­bas­sade pour les af­faires des autres, de l’Etat. Mais avec mes proches tout va bien !

Les mau­vaises langues moquent votre ad­mi­ra­tion pour Kouch­ner et votre par­cours as­sez proche du sien…

Les mau­vaises langues ont bon dos ! Elles fe­raient mieux de ten­ter de faire bou­ger les choses plu­tôt que de les com­men­ter les bras croisés. Kouch­ner a 15 ans de plus que moi et ce qu’il a créé m’a ins­pi­ré, mais je n’ai pas cal­qué ma vie sur la sienne. La preuve, je bi­furque vers la lit­té­ra­ture ce qui n’est pas du tout son cas. Di­sons que la com­pa­rai­son a des li­mites !

Quelle est la ques­tion sé­rieuse que l’on vous pose sou­vent ?

« Pour chan­ger de monde, vous pré­fé­rez écrire ou agir ? » Non, ce se­rait « Comment faites- vous pour avoir plu­sieurs vies ? » car les gens ne voient pas la co­hé­rence du par­cours. Pour­tant, je suis un mé­de­cin qui s’est en­ga­gé à té­moi­gner avec dif­fé­rentes formes d’écri­ture. J’ai une ca­pa­ci­té de rup­ture, par exemple faire ce qui me plaît en gar­dant une li­ber­té et une ou­ver­ture à ce qui peut ar­ri­ver.

Quelle est la ques­tion idiote que l’on vous pose par­fois ?

« Les ré­cep­tions de l’am­bas­sa­deur sont- elles aus­si réus­sies sans Fer­re­ro ? » . C’est drôle, mais que ré­pondre… A croire qu’on ne me pose ja­mais de ques­tions idiotes !

Vous avez été l’un des fon­da­teurs de Mé­de­cins sans fron­tières, mais avant de se rendre utile aux quatre coins de la pla­nète, n’y avait- il pas beau­coup à faire chez nous ?

Bien sûr que si, mais en même temps qu’il faut agir ici, il faut ai­der ailleurs, la France n’est qu’une pe­tite par­tie du monde. Je di­rais que les choses ont chan­gé car dans ma gé­né­ra­tion, il y avait une plé­thore de mé­de­cins, alors on par­tait ré­pondre aux ur­gences en mis­sions hu­ma­ni­taires. Au­jourd’hui, il y a une ra­ré­fac­tion des mé­de­cins en France et de l’ur­gence so­ciale. On trouve beau­coup de mé­de­cins bré­si­liens ou in­diens dans les mis­sions… Donc ça s’est in­ver­sé.

Qu’est- ce qui vous « rend ma­lade » dans la so­cié­té ac­tuelle ?

Mal­heu­reu­se­ment, pas mal de choses ! La liste se­rait bien trop longue, je pré­fère sou­li­gner les rai­sons d’es­pé­rer. Ce qui me rend ma­lade, c’est le dé­cou­ra­ge­ment et cette am­biance de « vieux pays » ali­men­té par des dis­cours qui disent « c’est fi­ni, il n’y a plus rien à faire » . Je me suis bat­tu pour qu’on ne tienne pas ce dis­cours avec les jeunes. En France, il y a une ha­bi­tude à se li­mi­ter. Je ne suis pas du tout pes­si­miste, il ne faut pas être niais, mais sur­tout pas cy­nique. On a vé­cu l’en­thou­siasme des ba­by- boo­mers et on connaît au­jourd’hui leurs dés­illu­sions. De nou­veau, ils les im­posent à tous, alors que ça ne les concerne qu’eux ! « Vous m’avez fait voya­ger, dans tous les sens du terme. » Non, moi j’aime en­tendre « vos livres m’ont ren­du heu­reux, ils m’ont fait du bien » . J’écris des livres un peu so­laires, et j’aime que les gens le sentent.

Lors de votre pé­riple sur les che­mins de Com­pos­telle, quelle fut votre plus belle ren­contre ?

Une ren­contre avec moi- même, on se dé­couvre tou­jours un peu plus dans la so­li­tude, ça vaut toutes les séances de psy. Sur ce che­min, il y a des com­pa­gnons de voyage qu’on re­trouve, qu’on quitte et qu’on re­croise avec plai­sir sur une nou­velle étape. Cer­tains liens se créent avec une di­men­sion d’ano­ny­mat et en même temps une im­pres­sion de bien se connaître.

Quel est le livre que vous avez pris comme com­pa­gnon de voyage ?

A la re­cherche du temps per­du de Proust. Mais, le soir on est tel­le­ment fa­ti­gué qu’on parle avec d’autres qui ont des vies si dif­fé­rentes qu’ils sont comme des livres, la ro­mance en moins. Oui, c’est un peu ça. J’avais té­lé­char­gé des livres sur iPad et... je n’en ai lu au­cun pour ces rai­sons.

Quel est le mot ou la phrase que vous pré­fé­rez en­tendre ? Fi­na­le­ment, dans une autre vie, vous au­riez pu mon­ter le Guide du Rou­tard ?

Peut- être mais je ne suis pas cer­tain que ça au­rait mar­ché, car en plus des au­berges et des res­tau­rants, j’au­rais sans doute sou­hai­té in­té­grer les hô­pi­taux et les dis­pen­saires ! J’es­saye, au- de­là du pré­sent sous forme d’adresses, d’élar­gir le voyage à quelque chose d’hu­main et de plus pro­fond. Je montre au lec­teur qu’on met nos pas dans quelque chose. Le livre sur Jacques Coeur a fait aug­men­ter de 30 % les vi­sites au Pa­lais Jacques Coeur car on voit le ré­cit au­tre­ment.

Ce qui me rend ma­lade c’est le dé­cou­ra­ge­ment et cette am­biance de ‘ vieux pays’ ali­men­té par des dis­cours

pes­si­mistes.

Im­mor­telle ran­don­née, Com­pos­telle mal­gré moi

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.