Les par-fums

Infrarouge - - HUMEUR -

Un par­fum, ce­la met toute une vie à s’éla­bo­rer. Le plus sou­vent, on n’y ar­rive ja­mais. On co­pie, on imite, on tente le coup. Quand on ne s’at­tache pas pour tou­jours à un nom – on ai­me­rait bien pour­tant car les noms sont su­blimes, Ji­cky, Tré­sor, Amour, ce sont tant de belles pro­messes –, on le choi­sit éphé­mère et on le mul­ti­plie. Cer­tains en changent sou­vent, d’autres conservent le même. Fi­dé­li­té ? Peut- être pas. Par­fois il est se­cret, quel­que­fois on l’avoue. Ce se­rait donc un pé­ché ? Les hommes en Ha­bit rouge, je les ai sui­vis au nez. Ma mère, avant moi, fi­lait en Ita­lie les por­teurs d’At­kin­sons. En­fant, je col­lec­tion­nais les fla­cons mi­nia­tures. Je les ou­vrais et je sa­vais : Ombre rose, Tsar, Opium, Mit­sou­ko, Kou­ros, Pour un homme,

L’Air du temps. Les pe­tites fioles s’ou­vraient comme de vastes fe­nêtres. Chaque par­fum est une âme, chaque âme porte un par­fum mais ne le sait pas en­core. Les jeunes filles adorent les par­fums à la mode. Il faut par­fois du temps pour adop­ter l’adage : il doit vous pré­cé­der et non vous suivre, si pos­sible. Mais pour elles, se tam­pon­ner d’une fleur- fé­mi­ni­té à l’odeur de les­sive re­vient à por­ter un four­reau ou la grâce. C’est prendre dix ou vingt ans et de­ve­nir une femme. C’est por­ter un bi­jou. Plus tard, on se rend compte que le par­fum est plu­tôt une carte d’iden­ti­té. On s’ap­plique à trou­ver le bon, ce­lui qui nous res­semble, pas ce­lui qui ra­conte autre chose que nous- mêmes. Le meilleur pas­se­port pour voyager par­tout, c’est l’au­then­ti­ci­té, alors c’est com­pli­qué. Les jeunes gar­çons aiment bien lais­ser une trace vi­rile. Au dé­but, c’est du brut. Plus tard, ça s’amé­liore. Par­fois. Pas dans le mé­tro, le matin : ça, ça ne s’amé­liore pas. Le jet qui doit te­nir la jour­née tout en­tière doit d’abord évo­luer à l’air libre, sans contrainte. Le par­fum ne to­lère pas d’être col­lé contre un autre, ou bien il vire ra­pi­de­ment au lourd, à la sar­dine. Of­frir du par­fum me semble dé­li­cieux. Le voyage que ce­la offre à la per­sonne qui donne est de toute beau­té. Pour ce­lui qui re­çoit, tout est très dif­fé­rent. Le par­fum idéal porte tou­jours un re­gret. S’il est ma­rin, on pense qu’il lui manque du fruit ; s’il est fleu­ri, on pense qu’il lui manque de l’ombre. On veut être fa­tale mais pas ca­pi­ton­née, on veut être mys­té­rieuse sans sen­tir l’en­cen­soir. On aime la Pro­vence mais on ne veut plus de figue. On aime l’idée de la fleur mais en hiver, ça coince. On cherche sen­sua­li­té, émo­tion, ad­dic­tion. Comme le sucre, des par­fums viennent han­ter le cer­veau. À cause d’un sou­ve­nir, d’un dé­sir, ça y va. La peine est in­fi­nie quand le par­fum qu’on aime ne nous va pas du tout. Je ne suis pas ce­la non plus, se dit- on, très dé­çu. Le re­con­naître, c’est bien. J’ai sen­ti ré­cem­ment des beau­tés in­fi­nies. Ils por­taient des noms de code : San­tal 33, Sa­fran trou­blant,

Musc ra­va­geur, Dzong­ka, Beige. Il y a des ad­dic­tions im­mé­diates et fa­tales. Rien ne me va là- de­dans. À ceux qui ne trouvent ja­mais le leur, on offre les par­fums de peau. On y croit, on y va, c’est ma peau mais en mieux : la confiance ce­pen­dant s’en­vole et le par­fum avec, qui ne tient pas, qui s’en­nuie. Il fau­drait prendre le temps de cher­cher son par­fum. Tout sen­tir, c’est pos­sible. On au­ra beau se dire qu’on aime le musc, l’iris, cer­tai­ne­ment l’hé­lio­trope, on se ren­dra vite compte que les par­fums ma­riant les ten­dances ado­rées ne nous plaisent pas pour au­tant. Le par­fum nor­ma­le­ment que l’on est sûr d’ai­mer, c’est ce­lui de la nuit à l’heure de la ro­sée, ce­lui du bé­bé ou de l’homme qui se lève, ce­lui des draps, que per­sonne ne met­tra en bou­teille. On a bien es­sayé de nous vendre du lan­gage, le sel d’une sueur : al­lons, c’est du mot mar­ke­ting. Le mieux, à mon avis, c’est de s’in­ven­ter un flair. Cou­rir les par­fu­meurs selon ce qu’ils nous ins­pirent. Es­sayer, lais­ser vivre et es­sayer en­core. Ce se­rait une thé­ra­pie, ce se­rait un jeu mys­tère. Se trou­ver dans un fla­con. En tout cas, c’est sé­rieux. Il y a des nuances à ne pas prendre à la lé­gère. Sur­tout quand ce sont celles qui pro­voquent les au­ras.

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