En gare avec

Pa­trick Ro­pert, le ba­ron du rail

Infrarouge - - SOCIÉTÉ - Par Eric Valz

Au­jourd’hui, ce n’est plus à la conquête de l’Ouest que s’at­telle la SNCF, mais à la re­con­quête de la ville et de l’es­pace pu­blic, les nou­veaux el­do­ra­dos. En­tre­tien avec Pa­trick Ro­pert, DG de SNCF Gares & Connexions, qui trans­forme les gares en ci­ty boos­ters et... re­dé­fi­nit le ser­vice pu­blic.

Comment s’ai­guille- t- on da­van­tage vers les gares que vers les tra­jets, quand on tra­vaille à la SNCF ? Mon pre­mier job à la SNCF a été chef de gare à Gre­noble. J’y ai pris un plai­sir fou. J’avais à ani­mer : ani­mer, c’est faire gran­dir les gens de tous ni­veaux, de tous mé­tiers, de tout corps so­cial. MIS­SION Quelle est la mis­sion de Gares & Connexions ? Re­dé­fi­nir la gare, in­duire de nou­veaux com­por­te­ments, mo­di­fier l’es­pace pu­blic, chan­ger la so­cié­té ? Notre mé­tier est de com­prendre les évo­lu­tions de la so­cié­té, ses at­tentes, ses com­por­te­ments. Nous de­vons mo­de­ler notre offre pour les ac­com­pa­gner et de­van­cer la de­mande. Les ci­toyens sont tou­jours en avance sur la so­cié­té. L’in­di­vi­du est en avance sur le col­lec­tif. On doit ac­com­pa­gner ce­la, mo­de­ler la ville et mo­de­ler la gare qui va avec. Nous, c’est la gare. La ville, ce sont les élites. Mais chaque fois qu’on mo­dèle une gare, on mo­dèle une ville. Comment gère- t- on une en­ti­té qui pèse 1,3 mil­lion d’eu­ros de chiffre d’af­faires ? Ce CA ne pèse sur mes épaules. Ce qui nous struc­ture, c’est la res­pon­sa­bi­li­té d’ac­cueillir 10 mil­lions de per­sonnes chaque jour dans les gares. C’est une énorme res­pon­sa­bi­li­té, celle d’être ca­pable de les in­for­mer, de les ac­cueillir, de ga­ran­tir leur sé­cu­ri­té. Tout ce que l’on fait est hors norme. Chaque jour, 750 000 per­sonnes fré­quentent la gare du Nord. Tout s’use à une vi­tesse que vous n’ima­gi­nez pas. CI­TY BOOSTER Hier sur­mon­tée d’une hor­loge, la gare ryth­mait le temps de la ci­té. Et au­jourd’hui ? Au XIXe siècle, le fer­ro­viaire était à la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle ce, qu’au­jourd’hui, Internet est à la ré­vo­lu­tion di­gi­tale. C’était un le­vier. La gare était un énorme vec­teur de mo­der­ni­té. Quand est créé en 1900 le Train bleu avec ses for­mi­dables pein­tures, la vo­lon­té de nous pro­je­ter sur la Côte d’Azur est déjà là. De même, en 1932, la grande nou­veau­té de l’amé­na­ge­ment de la gare Saint- La­zare fut la ga­le­rie des commerces. En quoi la gare de­vient- elle un booster es­sen­tiel de la vie ci­ta­dine ? Comment dy­na­mise- t- elle son en­vi­ron­ne­ment ? La gare re­donne une em­pa­thie aux trans­ports en commun et mé­ta­mor­phose notre quo­ti­dien. Quand je dis que la gare est un ci­ty booster, ce­la veut dire que chaque gare est un quar­tier de ville. Chaque gare trouve sa per­for­mance si elle est connec­tée à la ville, si elle sert la ville, si elle sert les gens qui vont dans la ville. C’est une am­bas­sa­drice, une vitrine. Ce qui nous donne à la fois une grande res­pon­sa­bi­li­té et beau­coup d’op­por­tu­ni­tés. SER­VICE PU­BLIC Comment va­lo­ri­sez- vous le flux des visiteurs, plus im­por­tant au­jourd’hui que ce­lui des voya­geurs ? Le com­merce est évi­dem­ment la source qui a la plus forte crois­sance (+ 8 % sur les re­ve­nus du com­merce en 2016). Mais ce qui po­la­rise mon re­gard, c’est l’uti­li­té. Ce qui va rendre ser­vice. On a d’abord eu l’usage de la da­ta pour amé­na­ger les gares, pour les agen­cer, les conce­voir. Au­jourd’hui, la da­ta et le di­gi­tal nous per­mettent de ré­pondre aux at­tentes per­son­nelles de l’in­di­vi­du. De per­ce­voir non plus 10 mil­lions de voya­geurs mais 10 mil­lions de fois une per­sonne. Comment rendre ser­vice à 10 mil­lions de fois une per­sonne ? En ga­gnant du temps sur le temps, la res­source la plus rare. On voit poindre là un élé­ment qui fait la trans­for­ma­tion des gares dans le monde en­tier et que les An­glo- Saxons ap­pellent le Tran­sit Orien­ted De­ve­lop­ment. C’est la ca­pa­ci­té à re­grou­per le maxi­mum de fa­ci­li­tés au­tour d’un point de tran­sit qui doit être un gros hub de mo­bi­li­té. On ne peut pas être uni­que­ment sur un com­merce de dé­si­ra­bi­li­té. Notre mix est in­com­pa­rable : quand vous vous trou­vez à Saint- La­zare, vous avez à la fois la crèche, le la­bo­ra­toire d’ana­lyses mé­di­cales, le mé­de­cin, la Poste, mais vous re­trou­vez aus­si les bou­tiques de pho­tos Yel­lowKor­ner… On vous sent émi­nem­ment ser­vice pu­blic… On ne reste pas aus­si long­temps à la SNCF si l’on ne porte pas les va­leurs du ser­vice pu­blic. Notre job est de le mo­der­ni­ser. En­ri­chir l’offre, la rendre ac­ces­sible pour un plus grand nombre, c’est une fa­çon de l’uti­li­ser. L’éga­li­té de trai­te­ment a été un élé­ment ma­jeur du ser­vice pu­blic quand la res­source était rare. Quand l’opu­lence est là, il faut que tout le monde puisse y avoir ac­cès. C’est une fa­çon de ré­pondre et de ré­in­ven­ter le ser­vice pu­blic au­jourd’hui. CULTURE & GAS­TRO­NO­MIE Et la culture dans tout ce­la ? L’art est es­sen­tiel dans la vie et dans la gare. L’art est ré­vé­la­teur de la so­cié­té. Il est un élé­ment ex­trê­me­ment im­por­tant dans notre connexion à la ville, aux ci­toyens, aux gens. Nous tra­vaillons avec les villes, les ins­ti­tu­tions cultu­relles, pour pré­sen­ter et ache­ter des oeuvres d’art, les confron­ter au plus grand nombre. La gare de­vient, de fait, un gi­gan­tesque mu­sée. À Saint- La­zare, Éric Fré­chon ; à la gare du Nord, Thier­ry Marx ; bientôt, à Mont­par­nasse, Alain Du­casse… His­to­ri­que­ment, Éric Fré­chon à Saint- La­zare, c’est par ha­sard. On va dire que Thier­ry Marx, éga­le­ment, même si son im­plan­ta­tion re­pré­sente éga­le­ment un pro­jet so­cial. Main­te­nant, nous es­sayons avec Mi­chel Roth à Metz. De même, nous dis­cu­tons à Rennes avec un chef bre­ton. Nous cher­chons à dé­ployer en ré­gion des chefs qui soient des em­blèmes, des fier­tés lo­cales. Les grands chefs sont- ils de bons chefs de gare ? As­su­ré­ment oui. Leur pré­sence est le té­moin de nos amé­lio­ra­tions, de nos chan­tiers. Il y a dix ans, ils n’au­raient pas ac­cep­té de ve­nir.

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