Ka­mel Men­nour

Cet élé­gant dé­con­trac­té est de­ve­nu le ga­le­riste in­con­tour­nable pour tous les amou­reux de l’art contem­po­rain. Une success story pas comme les autres, du ga­min de Mon­treuil à ce­lui qui re­pré­sente au­jourd’hui des ar­tistes de la sta­ture de Daniel Bu­ren, Claud

Infrarouge - - LES DÉBUTS DE... - Par So­phie d’Au­lan

Quel a été votre pre­mier job ? Mon job d’étu­diant était dé­mons­tra­teur en grande sur­face pour la marque Thom­son, alors que je ne sa­vais pas comment bran­cher une té­lé. Quel a été le pre­mier conseil pro­fes­sion­nel que vous avez re­çu et de qui ? C’est ma mère, qui m’a conseillé d’être at­ten­tif, concen­tré et res­pec­tueux des autres. J’étais as­sez dis­per­sé à l’époque. J’ai sui­vi ses conseils. Qu’avez- vous res­sen­ti lorsque vous avez ache­té votre pre­mière oeuvre ? Je m’en sou­viens très bien. C’était une oeuvre de Ta­nia Moreau, Made in Pa­lace, je n’étais pas en­core ga­le­riste. Je l’ai ache­tée en dix fois, elle m’a coû­té 36 000 francs. C’était une grande pho­to qu’elle avait réa­li­sée au Pa­lace, un lieu que je connais­sais bien. J’ai en­core cette oeuvre et je re­vois par­fois Ta­nia lors­qu’elle passe à la ga­le­rie. Votre pre­mière fier­té en tant qu’homme et pa­tron ? Lorsque j’ai com­men­cé à avoir des col­la­bo­ra­teurs. J’ai réus­si à créer une fa­mille sou­dée, cer­tains m’ac­com­pagnent depuis le dé­but. Nous sommes au­jourd’hui trente- cinq. Comment passe- t- on d’une en­fance à Mon­treuil à la Rive gauche ? À l’époque, Mon­treuil n’était pas un quar­tier bo­bo. Lorsque j’ai ou­vert ma pre­mière ga­le­rie rue Ma­za­rine, elle a très vite mar­ché, nos ver­nis­sages réunis­saient une faune hé­té­ro­clite d’étu­diants, d’ar­tistes ou de col­lec­tion­neurs. Mon cô­té ca­mé­léon m’a per­mis de pas­ser fa­ci­le­ment de Mon­treuil à la Rive gauche. Quel est le pre­mier ar­tiste que vous avez convain­cu d’in­té­grer votre ga­le­rie ? Fran­çois Sas­mayoux, un ar­tiste clas­sique qui pei­gnait des pas­tels fi­gu­ra­tifs. Il a été ma « vedette » . Votre pre­mière ré­com­pense pro­fes­sion­nelle ? Ma pe­tite ga­le­rie de la rue Ma­za­rine, que j’ai trou­vée par ha­sard. Je cher­chais déses­pé­ré­ment un es­pace lorsque mon col­leur d’af­fiches pu­bli­ci­taires, qui était en per­ma­nence sur le ter­rain, m’a par­lé d’un es­pace fer­mé. Le pro­prié­taire, Fran­çois Mi­taine, chro­ni­queur à ra­dio FG, avait or­ga­ni­sé une contre- Fiac, « le Cirque » , qui fut un échec, et ce­la l’avait contraint à cé­der son es­pace. En qua­rante- huit heures, je me suis donc dé­ci­dé à re­prendre le bail pour 70 000 francs, en em­prun­tant au­près de mon frère et de ma mère. As­sez ra­pi­de­ment j’ai eu mon pre­mier ar­tiste, puis j’ai bais­sé la tête pen­dant trois mois jus­qu’à ce que je trouve mon deuxième ar­tiste, Jan Sau­dek, un pho­to­graphe tchèque que j’avais dé­cou­vert en chi­nant aux puces de Vanves. J’avais ache­té un ca­ta­logue des pho­tos de Jan et il y avait un nu­mé­ro de fax au dos. Quinze jours plus tard, je dé­bar­quais à Prague. Je lui ai ache­té trois pho­tos que j’ai ven­dues tout de suite. Dans la fou­lée, j’ai or­ga­ni­sé son ex­po­si­tion, qui a bien mar­ché et m’a per­mis de lan­cer la ga­le­rie. Votre pre­mière émo­tion en tant que ga­le­riste ? Lorsque j’ai vou­lu de­ve­nir ga­le­riste, je suis al­lé à Am­ster­dam, au Rijks­mu­seum, voir le ta­bleau de Rem­brandt La Ronde de nuit : ce fut un choc. Je suis res­té de­vant ce ta­bleau pen­dant des heures et ce­la a soulevé de nom­breuses ques­tions. Je suis in­tri­gué par ce type d’oeuvres, elles me trans­portent. C’est le cas aus­si avec Ri­ding with Death de Jean- Mi­chel Bas­quiat ou avec des pein­tures et aqua­relles d’Eu­gène De­la­croix. Lorsque j’ai des doutes, je viens ré­flé­chir de­vant l’un de ses ta­bleaux. Quel est le ga­le­riste qui vous a ins­pi­ré ? In­con­tes­ta­ble­ment, j’ai été ins­pi­ré par Paul Du­rand- Ruel, il était pré­cur­seur. J’ai par­ti­ci­pé au do­cu­men­taire qui lui a été consa­cré sur Arte, ce qui m’a per­mis de me re­plon­ger dans son par­cours. C’était un vé­ri­table avant- gar­diste obs­ti­né. Il m’a beau­coup ins­pi­ré ! Lors­qu’on évoque l’art contem­po­rain, quel est le pre­mier nom qui vous vient ? Je pense à Camille Hen­rot, qu’on a lan­cée. Elle sor­tait à peine de l’École des arts dé­co­ra­tifs lorsque je l’ai ren­con­trée à l’un de mes ver­nis­sages, il y a douze ans. Elle m’a mon­tré une de ses réa­li­sa­tions, je lui ai tout de suite pro­po­sé de nous re­joindre, j’étais sûr de son ta­lent. Au­jourd’hui, c’est une ar­tiste phare de sa gé­né­ra­tion, elle rayonne à un ni­veau in­ter­na­tio­nal. On la re­trou­ve­ra no­tam­ment cet au­tomne au Pa­lais de To­kyo pour une Carte blanche, comme celle réa­li­sée par Ti­no Seh­gal en 2016. Comment faites- vous la pro­gram­ma­tion de votre ga­le­rie rue des Arts ? Par­fois, le ha­sard s’en mêle. Je rê­vais de tra­vailler avec Daniel Bu­ren, qui ve­nait de quit­ter la ga­le­rie Ma­rian Good­man. Il était sol­li­ci­té par de nom­breuses ga­le­ries. Je l’ai ren­con­tré lors d’un dî­ner, je lui ai fait part de mon ad­mi­ra­tion, je ne l’ai plus re­vu jus­qu’à mon voyage en Co­rée, où je de­vais as­sis­ter à une bien­nale. Daniel Bu­ren par­tait à Séoul pour une ex­po­si­tion et nous nous sommes re­trou­vés sur le même vol. Lui voya­geait en classe bu­si­ness, moi en classe éco­no­mique ; il est ve­nu s’as­seoir à cô­té de moi et fi­na­le­ment nous avons par­lé pen­dant tout le tra­jet. Quinze jours plus tard, il m’a rap­pe­lé et il a ac­cep­té d’en­trer dans ma ga­le­rie. J’ai donc ou­vert l’es­pace du 47 rue Saint- An­dré- des- Arts avec lui, en 2007, lors d’un ver­nis­sage un peu fou où l’on a ter­mi­né l’ac­cro­chage deux heures avant l’inau­gu­ra­tion, après de nom­breuses com­pli­ca­tions. Je suis pas­sé ce jour- là d’une ga­le­rie de 40 mètres car­rés à une ga­le­rie de 380 mètres car­rés ! Quels sont vos pro­chains dé­fis pour la ga­le­rie ? Lorsque je me suis ins­tal­lé rue Ma­za­rine, c’était déjà un dé­fi. Le monde de l’art avait in­ves­ti la rue Louise- Weiss et le quar­tier du Ma­rais, j’étais à contre- cou­rant. Je fais au­jourd’hui le pa­ri d’ou­vrir un nou­vel es­pace sur la Rive droite, ave­nue Ma­ti­gnon, et en sep­tembre der­nier je me suis lan­cé éga­le­ment dans une aven­ture à l’in­ter­na­tio­nal, en inau­gu­rant une ga­le­rie à Londres, dans le quar­tier de May­fair ( 51 Brook Street, Lon­don W1K 4HR). Votre citation pré­fé­rée dans le bu­si­ness ? La mienne : « Prends ton temps, fais- le tout de suite » . Pour mes cin­quante ans, mes em­ployés m’ont of­fert le des­sin d’un per­son­nage qui la ci­tait, ce­la m’a beau­coup amu­sé !

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.