Open source : es­prit es-tu là ?

Presque toutes les en­tre­prises font dé­sor­mais ap­pel à l’open source, par­fois sans le sa­voir. Re­pré­sen­tant 5 % de L’IT en France, il n’est pour cer­tains qu’un mode de sour­cing, quand d’autres érigent son mo­dèle en trem­plin pour l’in­no­va­tion sur fond d’écon

IT for Business - - LA UNE - Fran­çois Jeanne

De­puis plus de trente ans — pour les pion­niers — et une ving­taine d’an­nées pour le vé­ri­table en­vol, le mou­ve­ment du lo­gi­ciel libre, re­bap­ti­sé open source (voir en­ca­dré) pour une meilleure li­si­bi­li­té par nos amis an­glo-saxons, a trou­vé en France une terre d’élec­tion. À tel point que se­lon une étude me­née en 2015 par PAC, le CNLL (Conseil na­tio­nal du lo­gi- ciel libre) et Syn­tec Nu­mé­rique, sa part sur le mar­ché de L’IT fran­çais était alors de 5 % (4,1 Md €), et de­vrait at­teindre 14 % en 2020. Tou­jours se­lon le CNLL, une autre sta­tis­tique élo­quente était ci­tée par Vé­ro­nique Tor­ner, co-or­ga­ni­sa­trice du Pa­ris Open Source Sum­mit (POSS), di­ri­geante d’al­ter­way, et au conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de Syn­tec Nu­mé­rique : alors que la crois­sance an­nuelle du mar­ché in­for­ma­tique cal­cu­lée

par ce der­nier est de 2,8 %, elle se­rait de 9 % pour le seg­ment de l’open source. Fin 2016, lors du POSS, le CNLL a en­core vé­ri­fié cette dy­na­mique, rap­porte Ste­fane Fer­mi­gier, fon­da­teur de Nuxeo dans les an­nées 2000, res­pon­sable du pôle lo­gi­ciel libre de Sys­te­ma­tic, co­fon­da­teur de l’aful et dé­sor­mais chez Abi­lian qu’il a créée en 2012 : « D’après une en­quête réa­li­sée sur place au­près des pure-players de l’open source, ces en­tre­prises ont en­re­gis­tré une crois­sance de 15 % en moyenne entre 2015 et 2016 » . Au­jourd’hui, plus de 300 en­tre­prises (so­cié­tés de conseil, édi­teurs ou en­core ESN) réa­lisent la qua­si-to­ta­li­té de leur chiffre d’affaires (so­lu­tions et ser­vices) au­tour de l’open source, même si ce sont les grandes ESN gé­né­ra­listes et les DSI qui sont les plus gros em­ployeurs dans ce do­maine.

LE SEC­TEUR PU­BLIC EN SOUR­DINE

Les pre­mières an­nées du lo­gi­ciel libre avaient sur­tout vu le sec­teur pu­blic et ses di­rec­tions in­for­ma­tiques se mo­bi­li­ser pour faire en­trer ces pra­tiques au sein de l’ad­mi­nis­tra­tion. On se sou­vient du mi­li­tan­tisme af­fi­ché d’un Jean-ma­rie La­peyre, DSI au Mi­nis­tère des Fi­nances, ou en­core des choix au­da­cieux de la Gen­dar­me­rie na­tio­nale. Il s’agis­sait alors non seule­ment de faire en­trer des al­ter­na­tives « open », en com­plé­ment voire à la place des coû­teuses suites bu­reau­tiques des édi­teurs, mais aus­si d’ini­tier des com­mu­nau­tés tra­vaillant sur des so­lu­tions mé­tiers ré­pon­dant aux be­soins spé­ci­fiques de telle ou telle ad­mi­nis­tra­tion. Ain­si, la forge de l’adul­lact a contri­bué à faire émer­ger des lo­gi­ciels pour les col­lec­ti­vi­tés lo­cales, par exemple pour l’or­ga­ni­sa­tion de la ges­tion des élec­tions.

Re­flux ou pas, de­puis le mi­lieu des an­nées 2000, le sec­teur pu­blic prend moins la pa­role sur le su­jet. Et cer­tains ont vu, dans le choix de plu­sieurs mi­nis­tères (Édu­ca­tion na­tio­nale par exemple) de pas­ser des par­te­na­riats avec Mi­cro­soft, un re­cul sur l’adop­tion de l’open source. « C’est plus com­pli­qué que

ce­la, re­la­ti­vise Ste­fane Fer­mi­gier. Il est exact que nous n’avons pas ob­te­nu, tout au long de ces an­nées, une prise de po­si­tion dé­fi­ni­tive des gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs en fa­veur de l’open source. Néan­moins, en­core dans la ré­cente loi d’axelle Le­maire, il est fait men­tion de l’in­té­rêt de ces so­lu­tions, à pri­vi­lé­gier au­tant que pos­sible » . Un DSI du pu­blic peut donc s’y ré­fé­rer pour lé­gi­ti­mer son re­cours au lo­gi­ciel libre.

UN « MOYEN D’AC­QUI­SI­TION » DE LO­GI­CIELS

Plu­tôt que de re­gret­ter ce sou­tien fra­gi­li­sé à la « cause », Vé­ro­nique Tor­ner pré­fère mettre en avant la dy­na­mique dans les en­tre­prises pri­vées (voir grand en­ca­dré) : « Dans cer­tains grands comptes du CAC40, c’est même un su­jet de sour­cing qui dé­passe la seule DSI. Il est dé­sor­mais abor­dé jus­qu’en co­mi­té di­rec­teur ».

Il faut dire que la tran­si­tion nu­mé­rique en­ta­mée dans la plu­part des or­ga­ni­sa­tions trouve là de quoi se nour­rir en lo­gi­ciels de qua­li­té. Même si, par­fois, dans leur vo­lon­té de sé­cu­ri­ser le sup­port d’un mo­dule open source pro­duit com­mu­nau­tai­re­ment, les en­tre­prises de­mandent à des SSLL (so­cié­tés de ser­vices en lo­gi­ciels libres) de leur four­nir des ser­vices de sup­port, voire des com­plé­ments spé­ci­fiques qui, de fait, les lient à nou­veau for­te­ment à un four­nis­seur. Une fa­çon de re­créer de la dette tech­nique…

UN RÉ­SER­VOIR DE QUA­LI­TÉ(S)

La qua­li­té des lo­gi­ciels pro­duits prend aus­si sa source dans la qua­li­té des ac­teurs des com­mu­nau­tés, et des col­la­bo­ra­teurs des pure-players. Les grandes DSI, mais aus­si les ESN dis­posent là d’un vi­vier de ta­lents in­for­ma­tiques, avec les­quels elles n’hé­sitent pas à pra­ti­quer la co-in­no­va­tion, et qu’elles n’hé­sitent pas à dé­bau­cher en cas de be­soin. En­core faut-il qu’ils le veuillent bien ! Car l’es­prit open source n’y souffle pas for­cé­ment de la même ma­nière.

« Chez Sa­voir-faire Li­nux, nous avons si­gné une charte nous en­ga­geant à in­té­grer les va­leurs de l’open source dans notre ma­na­ge­ment des res­sources hu­maines. Ce­la se tra­duit no­tam­ment par des en­cou­ra­ge­ments et des fa­ci­li­tés of­fertes à nos col­la­bo­ra­teurs pour qu’ils par­ti­cipent à des tra­vaux com­mu­nau­taires », ex­plique ain­si le Fran­co-ca­na­dien Ch­ris­tophe Ville­mer, de­puis le siège de la so­cié­té de 150 per­sonnes, dont il as­sure la vice-pré­si­dence exé­cu­tive, à Mon­tréal.

Sa double connais­sance des mar­chés eu­ro­péens — no­tam­ment fran­çais — et nord-amé­ri­cains lui ins­pire une re­marque sur l’en­ga­ge­ment des grandes en­tre­prises amé­ri­caines : « Mi­cro­soft est l’un de nos clients par exemple. Et de ce cô­té de l’at­lan­tique, il est fré­quent que des grands comptes dé­montrent pu­bli­que­ment leur sou­tien au mou­ve­ment open source. Soit de fa­çon di­recte, à l’ins­tar d’un IBM ac­teur ma­jeur des com­mu­nau­tés Li­nux. Mais aus­si de fa­çon in­di­recte, comme par exemple Zo­diac Ae­ros­pace, en fi­nan­çant of­fi­ciel­le­ment des so­cié­tés comme la nôtre pour qu’elles contri­buent à un pro­jet open source » . Ch­ris­tophe Ville­mer voit aus­si le poids des ju­ristes dans cette fa­çon de tra­vailler avec des SSLL : « Ils veulent un res­pon­sable en cas de pro­blème. Donc, même si l’en­tre­prise est in­té­res­sée par une brique de libre, elle contracte avec nous pour se ras­su­rer ».

La pra­tique est moins cou­rante — ou bien moins mé­dia­ti­sée — en France. Il n’em­pêche que les pu­re­players hexa­go­naux du sec­teur an­ti­cipent, se­lon le CNLL ci­té par Ste­fane Fer­mi­gier, une aug­men­ta­tion de 25 % de leurs ef­fec­tifs pour 2017, soit la créa­tion d’un mil­lier de postes sup­plé­men­taires. Pour mé­moire, l’en­quête PAC, qui in­té­grait cette fois les ESN, évo­quait en 2015 trente mille em­plois dans le sec­teur en 2015 et 50 000 en 2020, soit une crois­sance an­nuelle moyenne lé­gè­re­ment su­pé­rieure à 10 %. Les PME du sec­teur cherchent donc à op­ti­mi­ser tous les le­viers de re­cru­te­ment, à la fois en di­ver­si­fiant les fi­lières, mais aus­si en mi­sant sur la créa­tion de cur­sus spé­ci­fiques. Le mou­ve­ment semble en­clen­ché avec no­tam­ment l’ou­ver­ture de l’open Source School l’an­née der­nière, à l’ins­ti­ga­tion de l’in­té­gra­teur open source Smile et de l’école pri­vée Ep­si. Le CNLL a éga­le­ment pro­duit une charte « libre em­ploi » pour en­ca­drer les bonnes pra­tiques dans le re­cru­te­ment et la ges­tion des col­la­bo­ra­teurs « open ».

LES PME SOU­VENT ADEPTES VIA LE SAAS

Si les grands comptes ont bien in­té­gré les atouts de la dé­marche et la qua­li­té de la pro­duc­tion open

source, les plus pe­tites en­tre­prises, gé­né­ra­le­ment dé­pour­vues de di­rec­tions in­for­ma­tiques, n’ont pas for­cé­ment les com­pé­tences né­ces­saires pour les ap­pré­cier. Elles se tournent mas­si­ve­ment vers les so­lu­tions mé­tiers pro­po­sées en mode Saas par les édi­teurs. Et, sur­prise, tels les « mon­sieur Jour­dain » de la pro­gram­ma­tion, se re­trouvent sans le sa­voir à uti­li­ser mas­si­ve­ment des briques de lo­gi­ciel libre — dans 95 % des cas se­lon Ste­fane Fer­mi­gier. Li­nux ou MYSQL sont par exemple très pré­sents. Et on y trouve aus­si des lo­gi­ciels tech­niques ou mé­tiers pro­po­sés par des so­cié­tés de ser­vices, qui voient dans le cloud un moyen de dif­fu­sion ra­pide des réa­li­sa­tions com­mu­nau­taires. Le code reste gra­tuit, mais les clients payent le sup­port et les mises à jour.

Vé­ro­nique Tor­ner a donc de bonnes rai­sons de se ré­jouir : « L’open source pro­pose à la fois des in­no­va­tions dis­rup­tives im­por­tantes et des stan­dards qui s’im­posent au­jourd’hui à une échelle mon­diale. Il est dé­sor­mais clé dans les grandes ré­vo­lu­tions pro­po­sées par le cloud, le big da­ta ou en­core l’in­ter­net des ob­jets. Il ré­pond aux be­soins d’in­ter­opé­ra­bi­li­té et de for­mats ou­verts né­ces­saires au dé­ve­lop­pe­ment du nu­mé­rique » .

UNE RÉUS­SITE AU PRIX DE CONCES­SIONS IDÉOLOGIQUES

Certes, mais ce suc­cès pose aus­si des ques­tions, no­tam­ment de pé­ren­ni­té du mo­dèle. Car même si Ch­ris­tophe Ville­mer res­sent en­core, lors­qu’il vient en France, « une fer­veur mi­li­tante qui n’existe plus aux États-unis, où le prag­ma­tisme dicte sa loi », d’autres ac­teurs hexa­go­naux se plaignent ou­ver­te­ment du manque d’en­ga­ge­ment des en­tre­prises, et même des col­la­bo­ra­teurs tra­vaillant dans les SSLL.

« Nous avons ga­gné en puis­sance ce que nous avons per­du en idéa­lisme », ad­met Tris­tan Ni­tot, long­temps porte-pa­role de Mo­zilla en Eu­rope, qui re­grette que, concer­nant les so­lu­tions bu­reau­tiques au moins, les lo­gi­ciels open source soient au­jourd’hui « mar­ke­tés » pres­qu’à l’iden­tique des so­lu­tions com­mer­ciales des puis­sants édi­teurs tra­di­tion­nels.

Cé­dric Fau­vet, re­pré­sen­tant fran­çais du sué­dois Neo Tech­no­lo­gy, créa­teur de la base de don­nées Neo4j et du lan­gage de graphe Cy­pher (voir en­ca­dré), as­sume ces pas­se­relles : « Les créa­teurs de Neo4j ont lan­cé leur so­lu­tion en s’ap­puyant sur une communauté dont tous les membres qui l’ont vou­lu ont en­suite re­joint la so­cié­té com­mer­ciale. Nous avons au­jourd’hui deux ver­sions du pro­duit, l’une tou­jours gra­tuite, et l’autre, payante, pour les en­tre­prises qui se voient pro­po­ser de nom­breuses fonc­tions com­plé­men­taires » . Plus ré­cem­ment, le dé­ve­lop­pe­ment d’open­cy­pher s’est ap­puyé sur une communauté, qui a le sou­tien… d’oracle.

Une im­bri­ca­tion dont on peut se dire, cô­té face, qu’il en ré­sul­te­ra le meilleur au vu des in­ves­tis­se­ments consen­tis. Mais cô­té pile, on peut aus­si se de­man­der qui va ti­rer les mar­rons du feu, sur­tout dans un monde où, comme le re­marque Tris­tan Ni­tot, les lois qui le ré­gissent sont « pro­mul­guées » par les in­for­ma­ti­ciens et, au-de­là, par les GAFA, forts de leur puis­sance fi­nan­cière.

Un monde dans le­quel les te­nants d’un open source « pur et dur » ne pour­raient plus rien ? À Voir… Tris­tan Ni­tot s’est ain­si lan­cé dans une nou­velle aven­ture avec Co­zy Cloud, qui se pro­pose de mettre à dis­po­si­tion de ses uti­li­sa­teurs une pla­te­forme ou­verte dans le cloud, dans la­quelle la pro­tec­tion comme l’in­ter­opé­ra­bi­li­té des don­nées res­tent « to­ta­le­ment » ga­ran­ties. « Je re­trouve dans cette dé­marche l’éner­gie des pre­miers temps avec Fi­re­fox, quand nous vou­lions pro­po­ser une al­ter­na­tive aux na­vi­ga­teurs pour­ris qu’on nous im­po­sait ».

Ste­fane Fer­mi­gier se veut réa­liste : « Il est vrai que cer­tains ar­rivent par op­por­tu­nisme sur un mar­ché qui gros­sit. Les in­di­vi­dus s’ef­facent de­vant les struc­tures. Mais nous avons tous ap­pris à mieux par­ler le lan­gage de la va­leur ajou­tée » . De son cô­té, Tris­tan Ni­tot a vu le règne du consu­mé­risme se dé­ve­lop­per et, en même temps que le suc­cès de l’open source, le mi­li­tan­tisme des dé­buts se cal­mer : « Nous sommes exac­te­ment sur le pla­teau du fa­meux Hype Cycle du Gart­ner Group. Mais je crois que L’ADN du libre est ré­si­lient. Il y a un mes­sage à por­ter, avec un Ri­chard Stall­man qui mar­tèle qu’une so­cié­té libre a be­soin de lo­gi­ciels libres, en­core plus au­jourd’hui ». À no­ter que La­wrence Les­sig, l’un des papes du lo­gi­ciel libre aux États-unis, n’a pas hé­si­té à le dé­fendre en se por­tant can­di­dat à l’in­ves­ti­ture dé­mo­crate des der­nières élec­tions amé­ri­caines à la pré­si­dence. Preuve que si le bu­si­ness de l’open source se dé­ve­loppe sans idéo­lo­gie — d’au­cuns di­ront sans états d’âme — dans les en­tre­prises, les pères fon­da­teurs ne sont pas prêts à re­non­cer à leurs idéaux.•

Mi-no­vembre 2016, l’open CIO Sum­mit a été l’oc­ca­sion pour Voyages-sncf, La Poste, PSA ou en­core la Din­sic de s’ex­pri­mer sur l’open source.

« L’open source ré­pond aux be­soins d’in­ter­opé­ra­bi­li­té et de for­mats ou­verts né­ces­saires au dé­ve­lop­pe­ment du nu­mé­rique » Vé­ro­nique Tor­ner, pré­si­dente d’al­ter­way

« Nous avons ga­gné en puis­sance ce que nous avons per­du en idéa­lisme » Tris­tan Ni­tot, Chief Pro­duct Of­fi­cer chez Co­zy Cloud

« Dans la ré­cente loi d’axelle Le­maire, il est fait men­tion de l’in­té­rêt de ces so­lu­tions, à pri­vi­lé­gier au­tant que pos­sible » Ste­fane Fer­mi­gier, PDG d’abi­lian

« Chez Sa­voir-faire Li­nux, nous avons si­gné une charte nous en­ga­geant à in­té­grer les va­leurs de l’open source dans notre ma­na­ge­ment des res­sources hu­maines » Ch­ris­tophe Ville­mer, vice-pré­sident exé­cu­tif de Sa­voir-faire Li­nux

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