Les re­la­tions se tendent entre les DSI et Oracle

Ce n’est pas un scoop, les rap­ports entre Oracle et ses clients se sont dé­gra­dés de­puis quelques an­nées sous le coup de pra­tiques com­mer­ciales dé­criées par les DSI. État des lieux et re­cherche de so­lu­tions.

IT for Business - - ACTUALITÉ -

Conten­tieux avec Car­re­four et l’af­pa, mé­con­ten­te­ment dans un nombre crois­sant de DSI — no­tam­ment la Di­rec­tion gé­né­rale de l’avia­tion ci­vile et Mé­téo France —, mon­tée au cré­neau du Ci­gref et d’eu­ro­cio : les re­la­tions entre Oracle et ses clients DSI sont loin d’être au beau fixe. Contac­té par notre ré­dac­tion, l’édi­teur n’a pas sou­hai­té ré­pondre à nos ques­tions sur ces su­jets. Ses pro­duits ne sont pas ou très peu concer­nés par cette vague de pro­tes­ta­tions plus ou moins of­fi­cielles. L’ob­jet du li­tige est clair : c’est la po­li­tique com­mer­ciale de l’édi­teur qui est mon­trée du doigt. En cause, ses modes de ta­ri­fi­ca­tion ain­si que ses pra­tiques de vente et d’au­dit de li­cences. La grogne est d’au­tant plus im­por­tante que le contexte est ten­du et mul­ti­fa­cette : les mo­dèles de li­cence évo­luent vers l’abon­ne­ment ; les be­soins en ma­tière de ges­tion des don­nées ex­plosent ; les al­ter­na­tives en ma­tière d’in­fra­struc­ture sous-ja­cente se mul­ti­plient ; en­fin, la plu­part des di­rec­tions gé­né­rales de­mandent aux DSI d’al­lé­ger la fac­ture IT en gé­né­ral, et celle liée aux lo­gi­ciels en par­ti­cu­lier.

Eux-mêmes chal­len­gés sur leurs mar­chés, les édi­teurs tra­di­tion­nels — dont Oracle fait par­tie — cherchent les moyens de conti­nuer à pros­pé­rer. Au dé­tri­ment des DSI qui se re­trouvent face à des aber­ra­tions. Exemple bien connu : dans le cas d’une ins­tal­la­tion sur un clus­ter, Oracle mul­ti­plie le ta­rif uni­taire par le nombre de coeurs du clus­ter, même si ses lo­gi­ciels ne tournent que sur un seul des coeurs de l’en­vi­ron­ne­ment.

Au-de­là des modes de cal­cul et des mon­tants fac­tu­rés, « un grand nombre de nos clients sont mé­con­tents de l’at­ti­tude com­mer­ciale de l’édi­teur » , constate Gilles Knoe­ry, DG de Di­go­ra, un in­té­gra­teur dont en­vi­ron la moi­tié de l’ac­ti­vi­té concerne les pro­duits d’oracle. Très con­crè­te­ment, cette at­ti­tude pousse entre autres les com­mer­ciaux de l’édi­teur à faire si­gner les clients en fonc­tion de leurs ob­jec­tifs tri­mes­triels. « La dis­cus­sion est dif­fi­cile, voire im­pos­sible. Il s’agit juste de si­gner en bas de la page, à la fin de cer­tains tri­mestres, en fonc­tion de leurs seuls ob­jec­tifs » , confirme Pier­reÉ­ric Co­gnard, DSI du groupe Si­rops Mo­nin.

EN AT­TEN­DANT L’AU­DIT

S’il est ir­réa­liste dans la plu­part des cas de re­né­go­cier les contrats en cours, ré­flé­chir aux clauses des nou­veaux contrats ou des ave­nants peut être une so­lu­tion au moins à moyen terme. Mais de ma­nière plus

ur­gente, il s’agit sou­vent de se pré­pa­rer à un au­dit dé­clen­ché par l’édi­teur. Le risque de ne pas se confor­mer aux exi­gences com­mer­ciales est en ef­fet de su­bir un au­dit qui dé­bou­che­ra inexo­ra­ble­ment sur un constat de non confor­mi­té. Di­ri­geant de Sia-partners, une so­cié­té de conseil qui as­siste les DSI no­tam­ment sur la ges­tion des li­cences lo­gi­cielles, Éric Tir­le­mont confirme : « Sou­vent, les au­dits mettent à jour des non confor­mi­tés d’usage de li­cences lo­gi­cielles qui peuvent se tra­duire par de grosses amendes. Ce­ci fi­nit en gé­né­ral par des tran­sac­tions né­go­ciées. Il im­porte donc de se pré­pa­rer tech­ni­que­ment et ju­ri­di­que­ment pour ces né­go­cia­tions » .

Le rè­gle­ment du dif­fé­rend peut même pous­ser l’en­tre­prise à prendre les der­nières offres de l’édi­teur en mode cloud, ce qui n’est pas for­cé­ment une bonne so­lu­tion pour l’en­tre­prise : « le pas­sage au cloud, qui de­vait se tra­duire par un al­lé­ge­ment glo­bal des coûts, aug­mente en réa­li­té les mon­tants des droits d’usage lo­gi­ciels » , confirme Éric Tir­le­mont.

RIPOSTER LÉ­GA­LE­MENT

Dans le re­gistre lé­gal, les en­tre­prises ont sou­vent une marge de ma­noeuvre. « Elles peuvent de­man­der par exemple de faire fi­gu­rer sur un ave­nant la liste des li­cences concé­dées » , ex­plique Éric De­wilde, di­rec­teur Li­cen­sing et in­no­va­tion au Cré­dit Agri­cole. Sur un plan dé­fen­sif, lorsque la mé­thode d’au­dit n’est pas pré­ci­sée de ma­nière contrac­tuelle, il est éga­le­ment sou­vent pos­sible de se mettre dans une si­tua­tion plus confor­table, par exemple en in­ter­di­sant ou en contrô­lant ri­gou­reu­se­ment l’ac­cès au parc lors de l’au­dit. « L’édi­teur bluffe sou­vent faute d’avoir ac­cès à une in­for­ma­tion fiable sur les li­cences de ses clients » , ex­pose Éric Tir­le­mont. Ce­la im­plique tou­te­fois d’être suf­fi­sam­ment sûr de soi et de se faire éven­tuel­le­ment as­sis­ter par des com­pé­tences ju­ri­diques ex­ternes. « Nous tra­vaillons avec des ca­bi­nets d’avo­cats spé­cia­li­sés, par exemple Bird & Bird et Fe­ral-schuhl Sainte-ma­rie As­so­ciés » , illustre Éric Tir­le­mont. At­ten­tion, des com­pé­tences fran­co-fran­çaises ne se­ront pas tou­jours suf­fi­santes. Les contrats pous­sés par les équipes com­mer­ciales d’oracle sont en gé­né­ral de droit an­glo-saxon. Il se­ra alors né­ces­saire de se dé­pla­cer outre-at­lan­tique pour ré­gler d’éven­tuels li­tiges et, pour avoir des chances de li­mi­ter la casse, de s’ad­joindre les ser­vices d’avo­cats lo­caux. Pour être plus ef­fi­cace et plus pé­renne, cette dé­marche sup­pose plus lar­ge­ment une im­pli­ca­tion des ser­vices ju­ri­diques de l’en­ter­prise, « sou­vent pas ou peu au fait du vo­let IT, en par­ti­cu­lier pour le lo­gi­ciel » , sou­ligne Éric Tir­le­mont.

Am­pleur du risque fi­nan­cier oblige, les grandes en­tre­prises créent de plus en plus sou­vent un poste de res­pon­sable des li­cences au même ni­veau que ses col­lègues de la DSI, du ju­ri­dique et des achats pour ré­gler ce genre de pro­blèmes.

Hors CAC40, les en­tre­prises d’une cer­taine taille com­mencent à prendre en compte la di­men­sion ju­ri­dique des contrats lo­gi­ciels. Chez Si­rops Mo­nin, la DSI fait ain­si dé­sor­mais ap­pel à un avo­cat spé-

cia­li­sé pour mieux com­prendre les clauses contrac­tuelles. Ce re­cours est éga­le­ment né­ces­saire lors­qu’il s’agit de faire va­loir ses droits. « Les coûts de main­te­nance n’ont pas été ca­pés contrac­tuel­le­ment. Ils aug­mentent tous les ans de 3 % sans que l’on sache pour­quoi » , dé­taille Pierre-éric Co­gnard. Cet alour­dis­se­ment est d’au­tant plus dif­fi­cile à com­prendre que le DSI at­tend une so­lu­tion pour une de ses ap­pli­ca­tions mé­tiers Oracle JD Ed­wards En­ter­pri­seone per­met­tant de gé­né­rer un fi­chier conforme aux exi­gences de l’ad­mi­nis­tra­tion fis­cale.

MIGRER VERS D’AUTRES OU­TILS DU MAR­CHÉ

Le Ci­gref a rap­pe­lé dé­but juillet dans un com­mu­ni­qué qu’il s’était « d’ores et dé­jà en­ga­gé, à la de­mande de cer­tains de ses membres, à ac­com­pa­gner ceux qui le [sou­hai­taient] dans leur ré­flexion sur les dif­fé­rentes stra­té­gies de sor­tie des contrats Oracle » . Une en­quête réa­li­sée fin 2016 par EU­RO­CIO au­près d’en­tre­prises eu­ro­péennes ma­jeures avait en ef­fet mon­tré que 50 % des 100 DSI ré­pon­dants di­saient « tra­vailler ac­tuel­le­ment sur une stra­té­gie de sor­tie » .

Une opé­ra­tion plus fa­cile à réa­li­ser dans le do­maine des bases de don­nées que dans le do­maine des ap­pli­ca­tions, comme le confirme Éric Tir­le­mont : « Nous n’avons ja­mais cons­ta­té de mi­gra­tion d’un ERP exis­tant vers une al­ter­na­tive suite à un au­dit » . Pour Gilles Knoe­ry, « les ERP en open source, tel OPENERP, font l’ob­jet d’un nombre crois­sant de POC de­puis deux ou trois ans, et, dans quelques cas, passent en pro­duc­tion. Mais en gé­né­ral, les ap­pli­ca­tions qui fonc­tionnent sont ra­re­ment ar­rê­tées pour être rem­pla­cées. Par contre, pour les nou­veaux be­soins, le choix se porte alors plus fa­ci­le­ment sur d’autres pro­duits » . De plus, l’adhé­rence des ap­pli­ca­tions d’oracle avec sa propre base de don­nées com­plique et alour­dit la tâche. Le contexte est dif­fé­rent quand SGBD et ap­pli­ca­tifs mé­tiers sont dis­so­ciés. Tou­te­fois, il reste en­core à choi­sir une al­ter­na­tive par­mi les so­lu­tions du mar­ché… qui ne sont pas lé­gion. « Nous voyons ra­re­ment des mi­gra­tions d’oracle vers SQL Ser­ver » , note Gilles Knoe­ry. Un constat qui pour­rait évo­luer. Se­lon une étude D’IDC réa­li­sée en Amé­rique du Nord, 87 % des dé­ci­deurs IT es­saient de ré­duire les coûts de ges­tion, de li­cence et de main­te­nance liés aux bases de don­nées. 35 % an­noncent même vou­loir rem­pla­cer Oracle ou SQL Ser­ver par d’autres so­lu­tions. Mo­ti­vé par cette op­por­tu­ni­té, le sud-co­réen Tmax­soft pousse sa base Ti­be­ro en de­hors de ses fron­tières, « Ti­be­ro est un SGBDR lar­ge­ment uti­li­sé par des grandes en­tre­prises co­réennes, pu­bliques ou pri­vées, jus­ti­fie Ti­mo­thée Wirth, di­ri­geant de la fi­liale fran­çaise de l’édi­teur. Il em­barque le même ni­veau de fonc­tion­na­li­tés que les té­nors du mar­ché » . Pour prendre des parts de mar­ché, l’édi­teur table bien sûr sur une ta­ri­fi­ca­tion at­trac­tive, mais éga­le­ment sur une re­la­tion de proxi­mi­té avec ses clients. No­tam­ment, « les contrats sont de droit fran­çais » , as­sure Ti­mo­thée Wirth.

OP­TER POUR L’OPEN SOURCE

Les so­lu­tions open source sont de plus en plus évo­quées comme des al­ter­na­tives. C’est dé­jà une réa­li­té dans cer­tains grands comptes, Post­gres­ql fi­gu­rant en tête des mises en oeuvre. « Les com­pé­tences tech­niques à maî­tri­ser ne sont pas très dif­fé­rentes de celles re­quises pour la base d’oracle » , ex­plique Gilles Knoe­ry. Si ces al­ter­na­tives peuvent consti­tuer des so­lu­tions adap­tées sui­vant les contextes, elles ne ré­pondent pas, se­lon Gilles Knoe­ry, à la pré­oc­cu­pa­tion du mo­ment : « l’en­jeu ma­jeur est dé­sor­mais de sa­voir s’il faut mettre ses bases de don­nées dans le cloud » . Une cer­ti­tude ce­pen­dant, si une bonne part du parc exis­tant va per­du­rer en­core des an­nées, les al­ter­na­tives, comme les rap­ports avec l’édi­teur, de­vraient évo­luer plus ra­pi­de­ment. • Pa­trick Bré­bion

« Un grand nombre de nos clients sont mé­con­tents de l’at­ti­tude com­mer­ciale de cet édi­teur ». Gilles Knoe­ry, DG de Di­go­ra

« Les contrats d’usage de Ti­be­ro sont de droit fran­çais ». Ti­mo­thée Wirth, di­ri­geant de la fi­liale fran­çaise de Tmax­soft

« Pour ac­com­pa­gner nos clients, nous al­lons jus­qu’à ef­fec­tuer des au­dits à blanc ». Sté­phane Mo­reau, di­rec­teur as­so­cié chez TVH Con­sul­ting

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