Djan­go, le vrai faux bio­pic

Ins­pi­ré de la ten­ta­tive de pas­sage en Suisse de Djan­go Rein­hardt en 1943, Djan­go, le bio­pic d’Etienne Co­mar, évoque la so­lu­tion fi­nale ap­pli­quée aux Tsi­ganes et le mé­lange de pa­ra­noïa et de schi­zo­phré­nie sus­ci­té par le jazz chez les na­zis. Une fic­tion qui

Jazz Magazine - - LE GUIDE - FRANCK BER­GE­ROT

Djan­go, le film Pas­sé un pro­logue qu’on vous laisse dé­cou­vrir, le film com­mence par une longue scène de concert pa­ri­sien et, quoique peu friand de bio­pic, je m’aban­donne d’em­blée au charme de l’illu­sion ci­né­ma­to­gra­phique : Les Yeux noirs et Vendredi 13 sont re­pris d’après les so­los de 1940 par le gui­ta­riste Sto­che­lo Ro­sen­berg et le cla­ri­net­tiste Claude Tis­sen­dier dans une prise de son hi-fi avec acous­tique live de grand théâtre ; l’ac­teur Re­da Ka­teb a ap­pris à po­si­tion­ner ses mains de fa­çon cré­dible (avec une pro­thèse en la­tex si­mu­lant le han­di­cap de Djan­go). Il est dou­blé dans les gros plans sur la gui­tare par Christophe Lar­tilleux. Certes, Re­da Ka­teb n’a pas la noble et té­né­breuse beau­té de prince hin­dou qui ou­vrait les portes des pa­laces à Djan­go lors­qu’il fai­sait en­core la manche sur la Côte d’Azur. Etienne Co­mar et Ka­teb font de Djan­go un pe­tit mec égo­cen­trique et pu­sil­la­nime qui n’est pas moins cré­dible. Au­tour de lui, sur scène, en stu­dio ou au po­ker, les ac­teurs-mu­si­ciens sont très justes, tout comme Bim­bam Mer­stein ad­mi­rable dans le rôle de Né­gros, la mère de Djan­go, et Ho­no Win­ter­stein dans le cam­pe­ment ma­nouche des Hoff­man fil­mé avec une dou­ceur qui suf­fit à sou­li­gner la bar­ba­rie na­zie lors de son dé­man­tè­le­ment. Prin­ci­pal per­son­nage fic­tif (ti­ré d’un ro­man mé­dio­cre­ment ap­pré­cié dans nos pages, Folles de Djan­go d’Alexis Sa­lat­ko), Cé­cile de France in­ter­prète Louise de Clerk, mon­daine ayant ses en­trées tant chez Djan­go (son amant) que chez les Al­le­mands et les Ré­sis­tants. In­vrai­sem­blable ? Voire ! Dans les re­la­tions des chefs na­zis avec les femmes, le mu­sic-hall et le jazz, l’in­vrai­sem­blable était la règle. Co­mar verse avec elle dans la fic­tion – c’est le pri­vi­lège du ci­né­ma – mais avec une jus­tesse sin­gu­liè­re­ment émou­vante. Mon seul re­gret étant qu’on ait fait com­po­ser Djan­go à l’orgue, alors que la réa­li­té, tel­le­ment plus belle, le montre dic­tant la mu­sique de son lit, gui­tare en mains, à son cla­ri­net­tiste Gé­rard Lé­vêque.

Djan­go, la vraie vie Le 15 juillet 1943, La Gerbe, jour­nal col­la­bo, ap­pelle les mu­si­ciens fran­çais à se mettre au ser­vice des or­chestres al­le­mands. Ac­cla­mé d’Alger à Bruxelles de­puis le suc­cès de Nuages, Djan­go est pres­sé par les au­to­ri­tés al­le­mandes d’al­ler jouer à Ber­lin. Il prend la fuite dé­but oc­tobre. Avec Né­gros et Na­guine en­ceinte de Ba­bik, il ar­rive à Tho­non-les-Bains, au bord du Lac Lé­man, ac­cueilli par les Hoff­man, fa­mille ma­nouche qui y a son cam­pe­ment. Dé­ter­mi­né à pas­ser en Suisse, Djan­go em­barque bien­tôt Na­guine et Né­gros dans un ca­mion de fer­railleurs qui cir­culent quo­ti­dien­ne­ment entre leur do­mi­cile suisse et leur en­tre­prise fran­çaise. Ce jour-là, d’ha­bi­tude peu re­gar­dants, les doua­niers fouillent le ca­mion et lui font faire de­mi-tour. En at­ten­dant une nou­velle op­por­tu­ni­té, Djan­go se pro­duit au Sa­voy Bar avec les Hoff­man de­vant un pu­blic où se mêlent za­zous, ma­qui­sards et sol­dats al­le­mands et donne des concerts pri­vés, no­tam­ment à la Folie d’Am­phion, pro­prié­té des Sch­wartz dont la Ges­ta­po pren­dra pos­ses­sion après leur dé­por­ta­tion, dé­non­cés comme Juifs. Sur­pris à né­go­cier avec un pas­seur, Djan­go est em­pri­son­né à l’Hô­tel Eu­rope où sa carte de la So­cié­té des au­teurs et com­po­si­teurs de Grande-Bre­tagne le dé­signe comme es­pion. Mais il est re­con­nu par le com­man­dant de la Feld­gen­dar­me­rie, fan de jazz, qui le li­bère non sans l’avoir dis­sua­dé de toute ré­ci­dive. Djan­go risque le tout pour le tout le 24 no­vembre, seul, ai­dé d’un pas­seur pour l’ai­der à fran­chir les bar­be­lés dans les bois de la com­mune de Vei­gy. In­ter­pel­lé par les doua­niers suisses, ceux-ci, com­pré­hen­sifs, ne le re­mettent pas à la douane fran­çaise, ce qui lui vau­drait une dé­por­ta­tion cer­taine, mais lui donnent à man­ger et le ren­voient par là où il est ar­ri­vé. S’étant pris dans les bar­be­lés, puis avoir er­ré dans l’obs­cu­ri­té, il est re­cueilli et he­ber­gé par un pay­san sa­voyard. Le len­de­main, Djan­go re­prend la route de Paris, lais­sant der­rière lui l’édi­tion du Pe­tit Dau­phi­nois de ce 24 no­vembre où fi­gure un long ar­ticle in­ti­tu­lé Djan­go Rein­hardt, pre­mier gui­ta­riste du monde, veut com­po­ser une messe pour les “Ro­ma­nis”. Il y ex­plique les rai­sons de sa pré­sence à Tho­non : pro­fi­ter du calme du lac et « ache­ver une sym­pho­nie pour 300 exé­cu­tants avec choeurs et orgue in­ti­tu­lée Ma­noir de mes rêves (dont Jean Coc­teau écri­ra les pa­roles), et com­po­ser une messe pour les “Ro­ma­nis”. Notre peuple si fa­rou­che­ment in­dé­pen­dant, si par­ti­cu­la­riste, si fier de ses tra­di­tions, qu’il se doit d’avoir une messe à lui, écrite dans sa langue par l’un des siens. J’es­père que la mienne se­ra adop­tée par les Bo­hé­miens du Monde en­tier, et qu’elle se­ra consa­crée à notre ras­sem­ble­ment an­nuel des Saintes-Marie-de-laMer. » •

Re­da Ka­teb, alias Djan­go

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