Edouard Fer­let

Avec “Think Bach Op. 2”, le pia­niste passe de nou­veau au prisme de sa cul­ture jazz l’oeuvre du grand com­po­si­teur clas­sique.

Jazz Magazine - - LE GUIDE - STÉ­PHANE OL­LI­VIER

Cinq ans après “Think Bach”, pour­quoi re­nou­ve­lez-vous l’ex­pé­rience de la re­lec­ture des pièces de Jean-Sé­bas­tien Bach ? J’ai sen­ti que ce se­rait ma­gni­fique d’al­ler creu­ser de nou­velles idées et pour­suivre cette aven­ture de “re­pen­ser Bach”. J’ai construit ce nou­veau pro­gramme en in­sé­rant pro­gres­si­ve­ment de nou­velles pièces dans mes concerts en so­lo. J’ai vite réa­li­sé que mon ap­proche s’était li­bé­rée et me pous­sait à al­ler vers plus d’in­tros­pec­tion. Ça m’a en­cou­ra­gé à dé­pas­ser mes li­mites, aussi bien dans la com­po­si­tion, la forme, l’im­pro­vi­sa­tion que l’in­ter­pré­ta­tion.

Vous avez par ailleurs en­re­gis­tré “Bach : Plu­cked / Un­plu­cked” avec la cla­ve­ci­niste ba­roque Vio­laine Co­chard. En quoi cette ex­pé­rience a-t-elle mo­di­fié votre ap­proche de sa mu­sique ? C’est la pro­duc­trice de France Mu­sique Arièle Bu­teau qui nous a pré­sen­tés, alors que nous fai­sions la pro­mo­tion de nos disques res­pec­tifs consa­crés à Bach. Dès que nous nous sommes mis à jouer en­semble, le cou­rant est pas­sé. Comme nous avions beau­coup de pièces com­munes, nous les avons uti­li­sées comme pre­mier ma­té­riau en les ar­ran­geant pour nos deux cla­viers et en com­po­sant de nou­veaux mor­ceaux. Pen­dant quatre ans nous avons mul­ti­plié les concerts et ce­la a fi­ni par avoir une in­fluence sur mon jeu. En jouant aux cô­tés de Vio­laine, j’ai non seule­ment adap­té ma fa­çon d’in­ter­pré­ter la mu­sique ba­roque mais aussi en­vi­sa­gé au­tre­ment le son et les dy­na­miques de mon propre ins­tru­ment. Je me suis mis à mo­di­fier no­tam­ment l’usage de la pé­dale de sus­tain, qui est sou­vent un cache mi­sère pour les pia­nistes. Jouer sans pé­dale ap­porte une proxi­mi­té avec l’émis­sion de la note, un rap­port plus di­rect et au­then­tique au son.

Quels sont les en­jeux de votre nou­veau CD d’un point de vue for­mel ? Je me suis lais­sé gui­der par la mu­sique, en fa­vo­ri­sant le lâ­cher­prise et les si­tua­tions in­at­ten­dues. J’ai sou­hai­té que chaque pièce ra­conte sa propre his­toire. Tout en res­pec­tant le geste du com­po­si­teur, j’ai re­tra­vaillé la par­ti­tion de Bach avec ce dé­sir de sup­pri­mer les fron­tières entre les genres, m’au­to­ri­sant toutes les au­daces pour al­ler au bout de mes in­ten­tions.

Une des grandes dif­fi­cul­tés de ce type de tra­vail ne ré­si­det-elle pas dans l’ar­ti­cu­la­tion entre com­po­si­tion, in­ter­pré­ta­tion et im­pro­vi­sa­tion ? Ab­so­lu­ment, mais c’est tou­jours le cas, qu’il s’agisse de la mu­sique de Bach, de celles de mes amis ou de mes propres com­po­si­tions. Lorsque je joue mes com­po­si­tions, je dois lais­ser place à l’in­ter­prète et me li­bé­rer des at­tentes du com­po­si­teur. C’est très am­bi­va­lent ! Une fois cette dis­tance prise, j’aborde ma com­po­si­tion à la ma­nière d’un

stan­dard de jazz pour at­teindre un se­cond de­gré de li­ber­té par rap­port au texte dans l’im­pro­vi­sa­tion. Je re­cherche le point d’équi­libre entre l’in­no­va­tion dans l’écri­ture et l’in­ven­ti­vi­té dans l’im­pro­vi­sa­tion. Mais il ar­rive par­fois qu’une simple thé­ma­tique puisse être un pré­texte pour im­pro­vi­ser, ou qu’une com­po­si­tion se suffise à elle-même. Ce qui m’in­té­resse, c’est que la frontière entre l’écri­ture et l’im­pro­vi­sa­tion soit im­per­cep­tible. C’est d’au­tant plus co­hé­rent et sti­mu­lant lors­qu’on sait que Bach était un grand im­pro­vi­sa­teur.

5Qu’est-ce que cette plon­gée ré­pé­tée dans l’in­ti­mi­té de l’oeuvre de Bach vous a ap­pris sur votre pra­tique de mu­si­cien ? Même si Bach est un grand théo­ri­cien et un éru­dit, je res­sens dans sa mu­sique une grande spon­ta­néi­té, une flui­di­té, quelque chose de san­guin et de vi­tal. En conti­nuant à tra­vailler sur ses oeuvres, je me suis d’avan­tage mis à im­pro­vi­ser, dans un geste de com­po­si­tion ins­tan­ta­née. Dans le li­vret de l’al­bum, je me confie et lui écris ce­ci : « J’ai com­pris que je de­vais être un mu­si­cien de chaque ins­tant, me lais­sant gui­der par la beau­té du son, l’in­can­des­cence du rythme, les mé­lo­dies sou­ter­raines. Je ne veux pas m’en­fer­mer dans la mu­sique pour me pro­té­ger, je veux qu’elle soit une porte d’en­trée grande ou­verte pour ai­mer. » •

Même si Bach est un grand théo­ri­cien et un éru­dit, je res­sens dans sa mu­sique une grande spon­ta­néi­té.”

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.