Lar­ry Co­ryell

Fou de Bar­ney Kes­sel, de Ga­bor Sza­bo et de Grant Green, pion­nier du jazz-rock, ami de Ji­mi Hen­drix, Lar­ry Co­ryell, qui s’est éteint le 16 fé­vrier à soixante-treize ans, fit sen­sa­tion dès la fin des an­nées 1960. Entre ful­gu­rances élec­triques et en­vo­lées ly

Jazz Magazine - - ÉDITO - texte Frédéric Goa­ty

FF­ranche, di­recte, four­millant d’anec­dotes, un rien fou­traque, Im­pro­vi­sing, My Life In Mu­sic, l’au­to­bio­gra­phie de Lar­ry Co­ryell, est à l’image de son au­teur : sin­cère, sans pré­ten­tion, pro­fon­dé­ment hu­maine. Cet homme qui avait com­men­cé sa vie de mu­si­cien avec un métro d’avance sur ses contem­po­rains au­ra tou­jours un peu de mal, par la suite, à ac­cro­cher le bon wa­gon. Il fut l’un des pre­miers à zap­per avec al­lé­gresse entre jazz et rock sans se sou­cier du qu’en di­ra-t-on, mais son Ele­venth House n’eut pas, loin s’en faut, le même suc­cès des Ma­ha­vi­sh­nu Or­ches­tra, Wea­ther Re­port et autres Re­turn To Fo­re­ver. Son la­bel, Van­guard, n’avait pas la puis­sance de feu pro­mo­tion­nelle de Co­lum­bia ou de Po­ly­dor, et les pro­blèmes “per­son­nels” de Co­ryell – qu’il n’élude d’ailleurs pas dans son livre – n’ont rien ar­ran­gé. Pour­tant, suivre ses pé­ré­gri­na­tions dis­co­gra­phiques de 1966 à 1979, de Chi­co Ha­mil­ton à Son­ny Rol­lins en pas­sant, tout de même, par Ga­ry Bur­ton, John McLaugh­lin et Charles Min­gus, des­sine quelque chose d’unique, une oeuvre at­ta­chante et haute en cou­leurs.

Rock and roll jaz­zi­tude Lar­ry Co­ryell fait ses dé­buts dis­co­gra­phiques le 9 sep­tembre 1966 à vingt-trois ans. « Il est vrai­ment too much. Il joue le blues comme per­sonne ! », di­sait Clark Ter­ry de lui. Dé­mons­tra­tion aux cô­tés de Chi­co Ha­mil­ton avec Lar­ry Of Ara­bia (1), blues com­po­sé à la hus­sarde par Co­ryell, qui tire le meilleur de sa Gib­son Su­per 400. « Ce gar­çon doit être du Texas », avait re­mar­qué Jim­my Wi­thers­poon en l’écou­tant jouer. (Exact, même s’il a gran­di à Seat­tle...) In­tro­ni­sé jazz­man à New York, le jeune Lar­ry n’en compte pas

moins conti­nuer à jouer du rock and roll sous in­fluence Beatles avec ses potes Jim Pep­per (sax té­nor, flûte) et Bob Moses (bat­te­rie), alias The Free Spi­rits, dont l’unique al­bum mar­que­ra moins les es­prits que leurs pres­ta­tions scé­niques. Pour­tant, oser un mor­ceau comme I’m Gon­na Be Free (2) en 1967, c’était vrai­ment “in”. Co­ryell est au si­tar, comme George Har­ri­son dans Wi­thin You Wi­thout You des Beatles (tiens donc). 1967 tou­jours, c’est la rencontre dé­ci­sive avec un vi­bra­pho­niste aussi fou d’aven­ture et des Beatles que lui, Ga­ry Bur­ton, qui l’in­vite à re­joindre son Quar­tet. Avec Steve Swal­low à la contre­basse, et Roy Haynes (puis Bob Moses) à la bat­te­rie, trois disques stu­dio et un live sont gra­vés. Ar­pèges, notes pi­quées, in­flexions blue­sy : dans Ge­ne­ral Mo­jo’s Well Laid Plan (3), Co­ryell dis­tille fa­çon rock, pop et coun­try sa vi­sion d’un jazz dé­jà en fu­sion. Lines (4), duo mé­lo­dique et fré­né­tique avec Bur­ton, contraste avec Ge­ne­ral Mo­jo Cuts Up (4), qui ex­plore avec gour­man­dise les ré­gions plus abs­traites de la free im­prov. Avec Al­bert et Ji­mi De 1968, on re­tien­dra cette séance avec le flû­tiste Her­bie Mann. Co­ryell est fier du so­lo qu’il im­pro­vise dans la re­prise du tube d’Are­tha Frank­lin, Chain Of Fools (5). L’autre gui­ta­riste in­vi­té de la ses­sion, Son­ny Shar­rock, se te­nait pour une fois à car­reau... 1969 ? An­née élec­trique. Il est temps d’ef­fec­tuer ses dé­buts en tant que lea­der avec “La­dy Co­ryell”, en­re­gis­tré « comme si on avait tout fait sous l’eau ». Peu­têtre, mais im­pos­sible de ne pas ai­mer le gui­tare-hé­roïque Stiff Neck (6) en duo avec El­vin Jones lui-même, his­toire de s’of­frir des free-sons col­tra­niens – Jim­my Gar­ri­son de­vait com­plé­ter le trio, mais il est ar­ri­vé en re­tard... (Eric Clap­ton ado­rait “La­dy Co­ryell”.) La même an­née, Co­ryell joue sur “Count’s Rock Band” du saxo­pho­niste Steve Mar­cus et, tel un to­réa­dor psy­ché­dé­lique tou­ché par la grâce hen­drixienne, plante une sa­crée ban­de­rille élec­trique dans The­re­sa’s Blues (7) – Mar­cus est au dia­pa­son, qui fait hur­ler son té­nor... En 1970, Co­ryell (r)ap­puie sur la pé­dale rock dans son se­cond opus per­so. Pour preuve, The Jam With Al­bert (8), en­re­gis­tré avec une ryth­mique de rêve, Chuck Rai­ney à la basse élec­trique et Ber­nard “Pret­ty” Pur­die à la bat­te­rie. Nul ne sait si Ji­mi Hen­drix a un jour ou l’autre écou­té ce mor­ceau, mais si c’est le cas, il a cer­tai­ne­ment dû ap­pré­cier – Co­ryell et le Voo­doo Child étaient amis et ont jam­mé en­semble plu­sieurs fois... Puis c’est la séance his­to­rique, “Spaces”, avec Mi­ro­slav Vi­tous (contre­basse), John McLaugh­lin (gui­tare), Chick Co­rea (pia­no élec­trique) et Billy Cob­ham (bat­te­rie) – le gui­ta­riste et le pia­niste ve­naient tout juste de par­ti­ci­per aux séances de “Bitches Brew” de Miles Da­vis. D’où, dixit Co­ryell, le cô­té « cos­mic trip » de la re­prise de Ty­rone (9) de Lar­ry Young, qu’il ad­mi­rait et qu’il avait vu jouer pour la pre­mière fois dans un club de Har­lem, lors d’un gig du gui­ta­riste Grant Green, l’un de ses maîtres. Pré­ci­sion : Ty­rone est une out­take des séances de “Spaces” qui ne se­ra pu­bliée que six ans plus tard.

Fu­sion ju­bi­la­toire Co­ryell n’ou­blie pas ses amis, et par­ti­cipe en 1971 au pre­mier 33-tours de Jim Pep­per. Su­perbe so­lo à la wah wah sans Yon A Ho (10). En 1972, sous les aus­pices de l’an­cien pro­duc­teur de John Col­trane, Bob Thiele, une com­po­si­tion de son ami et mo­dèle Ga­bor Sza­bo, Gyp­sy Queen (11), est en­core une fois en­re­gis­trée sans bas­siste – en­core un re­tard... –, mais avec Steve Mar­cus au sax so­pra­no, deux per­cus­sion­nistes et Roy Haynes. Ver­sion ra­di­cale s’il en est ! Un an plus tard, The Real Great Es­cape qui ouvre l’al­bum du même nom (12) rap­pelle que le rock et le rhythm and blues font tou­jours par­tie de son lan­gage : Co­ryell joue, Co­ryell chante, brasse cuivres et syn­thé­ti­seurs, plus que ja­mais dé­ter­mi­né à faire bou­ger les lignes. Avec The Ele­venth House, Co­ryell est de plain pied dans le jazz-rock. Bird­fin­gers (13), c’est la fu­sion qui donne le sou­rire, le chant des pi­rouettes : une gui­tare vi­re­vol­tante, une trom­pette pi­quante (Ran­dy Bre­cker) et des cla­viers en ébul­li­tion (Mike Man­del), mon tout ryth­mé par Al­phonse “Fun­ky Snake Boots” Mou­zon. Idem avec Joy­ride (14), qui com­mence par une citation de La Mar­seillaise (clin d’oeil à Djan­go, son hé­ros ?) et se ter­mine par celle de Third Stone From The Sun de l’ami Ji­mi. Mais, en 1975, il est temps de se re­mettre de ces émo­tions hy­per-élec­triques et d’ex­plo­rer les pos­sibles de la fu­sion acous­tique : Im­pro­vi­sa­tion On Ro­bert de Vi­sée’s Me­nuet II (15), gra­vé avec Ralph Tow­ner, Glen Moore et Co­lin Wal­cott

Tel un to­réa­dor psy­ché­dé­lique tou­ché par la grâce hen­drixienne, Co­ryell plante une sa­crée ban­de­rille élec­trique.

(soit les membres du groupe Ore­gon), c’est aussi beau que du Shak­ti mais, pour­tant, c’est le com­bo de John McLaugh­lin qui dé­cro­che­ra la tim­bale. So­lo étour­dis­sant de Co­ryell, au pas­sage. Mais on ne se re­fait pas : avec Ti­tus (16), The Ele­venth House re­vit sous des aus­pices fun­ky. Ran­dy Bre­cker joue au pro­duc­teur. Son pe­tit frère Mi­chael est là, Da­vid San­born aussi, alors for­cé­ment, ça groove.

Pour l’amour de Charles Dans la fou­lée, Co­ryell forme un duo acous­tique avec son confrère Steve Khan. Leur ré­per­toire est une ode aux stan­dards mo­dernes, leur adap­ta­tion de Foot­prints (17) de Wayne Shor­ter une le­çon d’in­ven­tion mu­si­cale et de bon goût. C’est donc le temps des duos, et Co­ryell en forme un autre avec Phi­lip Catherine. “Twin-House” (1977), pro­duit par le fu­tur créa­teur d’ACT Mu­sic, Sig­gi Loch, com­mence par Ms. Julie (18), l’une des plus belles com­po­si­tions de Co­ryell, dé­diée à sa femme. Dans la fou­lée, Catherine est convié à en­re­gis­trer avec Charles Min­gus. Co­ryell veut ab­so­lu­ment en être, fait le for­cing, et se re­trouve fi­na­le­ment avec son co­pain belge au Stu­dio At­lan­tic pour en­re­gis­trer, entre autres, une ver­sion élec­tri­sante et en­flam­mée du stan­dard min­gu­sien Bet­ter Git Hit In Your Soul (19) – « Co­ryell, I love ya... », lui souf­fle­ra à l’oreille le grand Charles dans son fau­teuil rou­lant. En 1979, le voi­là qui duet­tise tout acous­tique avec un autre ti­tan du jazz, Son­ny Rol­lins. Le swin­guis­sime The File (20) conclut notre bal­lade avec Lar­ry Co­ryell qui, pas­sé les glo­rieuses an­nées 1960 et 1970, au­ra un peu plus de mal à gra­ver des pièces es­sen­tielles. Qu’im­porte : tout ce qu’il a en­re­gis­tré, ou presque, à cette époque a ryth­mé notre vie et conti­nue­ra de le faire long­temps. Mer­ci à lui. •

Suivre ses pé­ré­gri­na­tions dis­co­gra­phiques des­sine quelque chose d’unique.

Une vieille ami­tié, Lar­ry Co­ryell et Mike Stern.

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