La­dy Day vs. La­dy Night

Jazz Magazine - - HOMMAGE - Par Pas­cal An­que­til

Bien plus que Billie Ho­li­day, reine fa­tale de la nuit, El­la Fitz­ge­rald mé­rite sans nul doute le titre de “La­dy Day”. Mais l’une et l’autre sont en vé­ri­té deux faces d’un même astre.

L’émo­tion d’es­sence so­laire qu’El­la com­mu­nique est à l’op­po­sé de celle, lu­naire, de Billie. Rien dans sa voix en­jouée et in­cor­ri­gi­ble­ment ga­mine ne rap­pelle la fra­gi­li­té bles­sée, la sen­sua­li­té dé­chi­rée de la Dame au gar­dé­nia. Son chant na­tu­rel­le­ment triom­phant, tou­jours dé­bor­dant de jeu­nesse et d’al­lé­gresse, a la sé­duc­tion im­mé­diate du bon­heur. Le chant en­tê­tant de Billie, au contraire, ce­lui de l’émo­tion toute nue, sans filtre ni ar­ti­fice. Avec son timbre em­bru­mé et son ar­ti­cu­la­tion rauque, Billie Ho­li­day, on l’a ré­pé­té à juste titre, est la voix la plus di­rec­te­ment émou­vante de l’his­toire du jazz. El­la et Billie sont nées en avril à deux ans d’in­ter­valle. Toutes deux par­tagent une his­toire fa­mi­liale com­pli­quée. Elles ont connu la même so­li­tude af­fec­tive, l’ab­sence du père, une édu­ca­tion as­su­rée seule­ment par des femmes, les af­fronts du ra­cisme au quo­ti­dien, une ado­les­cence pauvre, fu­gueuse, li­vrée à elle-même. Et par consé­quent, l’obli­ga­tion de s’in­ven­ter un des­tin, d’im­pro­vi­ser leur vie au fil du ha­sard et de la né­ces­si­té. Toutes deux ont dé­bar­qué très jeunes de pro­vince pour at­ter­rir à Har­lem afin d’y ten­ter de vivre et de s’ar­ra­cher seules à leur condi­tion. Avec au coeur, bo­dy and soul, la même cer­ti­tude : c’est sur scène, de­vant un pu­blic, qu’elles se sentent heu­reuses, épa­nouies, to­ta­le­ment elles-mêmes. Chan­ter comme on res­pire re­pré­sente pour elles le seul mo­ment dans le­quel elles peuvent li­bre­ment ex­pri­mer ce qu’elles ai­me­raient être tout le temps. « Chan­ter, di­ra d’elles Quin­cy Jones, leur per­met­tait d’étouf­fer leur dou­leur, de pan­ser leurs bles­sures, d’ef­fa­cer leurs pro­blèmes, de les li­bé­rer de leur prison émo­tion­nelle. »

Un au­to­graphe à l’Apol­lo Là s’ar­rêtent les si­mi­li­tudes. L’une est re­belle, libre et in­sou­mise, d’une beau­té éblouis­sante, d’une pré­sence ma­gné­tique ; une femme au port de reine et à la peau lu­mi­neuse d’un teint sé­pia et mor­do­ré. Mais aussi une fê­tarde im­pé­ni­tente, céleste bam­bo­charde qui aime s’amu­ser, boire, dan­ser et s’en­voyer en l’air de toutes les fa­çons. C’est Billie, l’aî­née des deux. L’autre, au contraire, ré­ser­vée, mal­adroite et ti­mide, ne cher­chant nul­le­ment à s’en­ca­nailler, à noyer ses souf­frances dans l’al­cool, à cal­mer ses bles­sures par la came. C’est El­la, jeune fille ronde et do­cile, mal dé­gau­chie, fa­go­tée comme l’as de pique, les che­veux tou­jours en ba­taille, un peu go­diche, un peu pa­taude. Sauf, c’est là le mi­racle, quand elle monte sur scène, seul es­pace où elle dé­borde d’em­blée de vi­ta­li­té et de gaie­té tou­jours re­com­men­cées. El­la et Billie, on le sait, s’ap­pré­cient, mais ne se fré­quentent pas. « Un jour que je me pro­dui­sais à l’Apol­lo, se sou­vient El­la, on me dit que Billie chan­tait tout à cô­té à l’Ope­ra House. Entre deux shows, je suis al­lée la voir dans les cou­lisses. Je fis alors quelque chose que je n’au­rais peut-être pas dû faire : je lui ai de­man­dé un au­to­graphe et je suis par­tie. » Une fois en­core, trop in­ti­mi­dée, elle n’osa lui par­ler. En mars 1936, on de­man­da à El­la de rem­pla­cer Billie, par­tie en tour­née avec l’or­chestre de Jim­mie Lun­ce­ford, pour une séance d’en­re­gis­tre­ment avec Ted­dy Wil­son. Ses ver­sions de My Me­lan­cho­ly Ba­by et All of My Life se ven­dirent aussi bien que les faces en­re­gis­trées la même an­née par Billie sous la di­rec­tion du pia­niste. Ce n’est fi­na­le­ment qu’en 1938, lors d’une pres­ta­tion de La­dy Day au Ro­se­land Ball­room, que les deux chan­teuses eurent leur pre­mier vrai en­tre­tien en tête-à-tête. Un an au­pa­ra­vant, la re­vue Down Beat, dans son référendum des lec­teurs, avait dé­si­gné El­la Fitz­ge­rald meilleure chan­teuse de­vant Mil­dred Bai­ley et... Billie Ho­li­day, seule­ment troi­sième. « Ce fut pour moi une vraie sur­prise, dé­cla­ra El­la bien plus tard. J’avais vingt ans et à l’époque, je ne pre­nais rien au sé­rieux. Je n’avais à vrai dire qu’une en­vie : jouer au base-ball. »

Face à face au Sa­voy La pre­mière “confron­ta­tion” entre El­la et Billie eut lieu le di­manche 16 jan­vier 1938 sur la scène du Sa­voy Ball­room ar­chi bon­dé à l’oc­ca­sion d’une bat­tle of swing ho­mé­rique entre l’or­chestre de Chick Webb et ce­lui de Count Ba­sie au sein du­quel Billie avait été en­ga­gée en mars 1937. Dans un ar­ticle bien do­cu­men­té pu­blié en juillet 2016 dans M le magazine du Monde, Philippe Brous­sard a ré­vé­lé tous les se­crets de cette joute his­to­rique. Pour les nom­breux spec­ta­teurs, le duo Webb-Fitz­ge­rald joue à do­mi­cile et part donc in­évi­ta­ble­ment fa­vo­ri. Dans le compte ren­du de la folle soi­rée le mois sui­vant pour Down Beat, le chro­ni­queur ne cache pas son en­thou­siasme : « Les deux groupes jouèrent ma­gni­fi­que­ment, Ba­sie sé­dui­sant en par­ti­cu­lier les dan­seurs et Webb as­su­rant tou­jours le show à la bat­te­rie. Les gens agi­taient leurs mou­choirs, criaient, ta­paient des pieds, l’ex­ci­ta­tion était à son comble, in­tense. » Et Philippe Brous­sard de ra­con­ter : « Duke El­ling­ton, ve­nu en spec­ta­teur, monte sur scène. Les mu­si­ciens du Count, trop heu­reux de pro­fi­ter d’un tel par­rai­nage de haute li­gnée, s’em­pressent de l’ac­com­pa­gner. Et la salle swingue, swingue, swingue. » Vint en­suite le tour des deux chan­teuses. El­la, tout de blanc vê­tue, fit im­mé­dia­te­ment sen­sa­tion et sub­ju­gua le pu­blic en chan­tant Bei Mir Bist Du Shön, chan­son po­pu­laire yid­dish qui avait su tra­ver­ser les mers et les époques. Billie, ha­billée de bleu, lui ré­pon­dit par une ver­sion très per­son­nelle de My Man. On se rap­pelle le com­men­taire du cla­ri­net­tiste To­ny Scott : « Quand El­la chante “mon homme m’a quit­tée”, vous vous dites que le type est al­lé ache­ter du pain au coin de la rue. Quand Billie le chante, vous ima­gi­nez tout de suite l’homme qui des­cend la rue, ses va­lises à la main. Et vous sa­vez qu’il ne re­vien­dra pas. Ja­mais ! » Pour dé­si­gner les vain­queurs de la ba­taille, des urnes avaient été dis­po­sées à la sor­tie de la salle qui pou­vait conte­nir jus­qu’à 4 000 per­sonnes afin que les spec­ta­teurs puissent y glis­ser leurs bul­le­tins de vote. Qui ga­gna ? Se­lon Down Beat « le scru­tin a mon­tré que l’or­chestre de Chick Webb de­van­çait lar­ge­ment ce­lui de Ba­sie et qu’El­la Fitz­ge­rald était de­vant Billie Ho­li­day ». Est-ce si sûr ? Cer­tains ob­ser­va­teurs pré­ten­dirent que Billie et Ba­sie avaient en réa­li­té triom­phé à l’ap­plau­di­mètre, mais qu’il fal­lait bien pré­ser­ver la ré­pu­ta­tion de l’or­chestre mai­son et ain­si « lui évi­ter l’af­front d’une dé­faite dans son fief. Le se­cret, conclut Philippe Brous­sard, n’a ja­mais été le­vé et c’est peut-être tant mieux ain­si. »

L’oreille du grand pu­blic La der­nière fois qu’El­la et Billie se re­trou­vèrent en concur­rence sur scène, ce fut en juillet 1957 sur les planches du fes­ti­val de New­port. Un mi­cro­sillon Verve avec El­la sur une face et Billie sur l’autre en porte té­moi­gnage. Le match ne fut pas vrai­ment égal. Il faut dire que La­dy Day plon­geait en ces an­nées cré­pus­cu­laires len­te­ment dans la nuit la plus noire, alors qu’El­la était à cette époque au zé­nith de son ta­lent so­laire. « El­la Fitz­ge­rald, a écrit Philippe Gum­plo­wicz, par­vient sans dif­fi­cul­té à ob­te­nir de ce que Billie Ho­li­day ne par­vien­dra ja­mais à faire : cap­ter l’oreille du grand pu­blic amé­ri­cain. » Comme seule­ment sur­ent le faire Frank Si­na­tra et Ray Charles. •

Billie et El­la, vrai­ment ri­vales ?

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.