Jean-Claude Mon­tre­don A drum is a wo­man

Le bat­teur mar­ti­ni­quais signe son tout pre­mier disque, “Dia­mant H2o”, té­moi­gnage de l’élé­gance et la jus­tesse qu’il cultive de­puis cin­quante ans.

Jazz Magazine - - LE CHOCS -

Le chan­teur Ro­land Bri­val dit de lui qu’il est un grand co­lo­riste, de la classe des plus grands bat­teurs. À qui, d’ailleurs, il ne doit stric­te­ment rien. Nous sommes ten­tés de le croire. Car, si pour par­faire sa tech­nique, Jean-Claude Mon­tre­don a bien écou­té El­vin Jones, To­ny Williams ou Jack DeJoh­nette, ce­la n’a pas du­ré long­temps. « À un mo­ment, j’ai dit stop. Je vou­lais trou­ver mon propre son. De­puis, je n’écoute plus les bat­teurs. J’ai tou­jours fait en sorte de ne pas jouer comme les autres. » Pen­dant quatre ans, alors qu’il vit au Ca­na­da, à la fin des an­nées 1960, il s’en­traîne huit heures par jour en s’en­fer­mant dans le noir. C’est qu’il aime aus­si jouer seul. Son pre­mier disque, “Dia­mant H2o”, confirme son at­ta­che­ment à la sin­gu­la­ri­té, ré­vèle son cô­té in­tui­tif. Gau­cher, le mu­si­cien de 67 ans qui pré­fère au terme de “bat­teur” ce­lui de “ryth­mi­cien” joue avec le pouce et l’in­dex sans ja­mais sol­li­ci­ter son coude et ma­nie ses ba­guettes « à la ja­po­naise ». Voi­là pour la si­gna­ture Mon­tre­don, agré­men­tée d’une phi­lo­so­phie yo­giste : pos­ture bien droite et pro­fondes res­pi­ra­tions pour mieux do­mi­ner son ins­tru­ment.

Re­con­nu comme brillant si­de­man, ar­ti­san d’une mu­sique mé­tisse, du free jazz au jazz fu­sion, au sein de groupes comme Ca­raib Work­shop Group, West In­dies Jazz Band, Li­quid Rock Stone ou West Afri­can Cos­mos, Jean-Claude Mon­tre­don a po­sé ses va­lises de­puis quelques an­nées au BabI­lo, bar jazz du 18e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris où il se laisse al­ler à moult ex­pé­ri­men­ta­tions. « C’est un la­bo­ra­toire au sein du­quel j’ai très sou­vent carte blanche. J’aime y consti­tuer des trios un peu re­belles, y faire ma cui­sine tran­quille­ment. » Au­to­di­dacte, c’est avec tim­bale et conga que le mu­si­cien mar­ti­ni­quais a fait ses pre­mières armes. « C’est

à ma mère que je dois ma car­rière. Quand j’étais jeune, elle m’en­voyait cher­cher de l’eau avec un seau en fer. Je ta­pais des­sus et ça son­nait comme le ta­bla. C’était ma­gni­fique. » Il vit alors dans le quar­tier de Sainte-Thé­rèse, à Fort-de-France. Son cer­ti­fi­cat d’études en poche, il an­nonce à sa mère qu’il veut faire de la mu­sique. Il re­joint no­tam­ment le groupe du père du pianiste Geor­gesE­douard Nouel, l’un de ses fi­dèles com­pa­gnons au­jourd’hui. Au sein de l’or­chestre Tro­pi­ca­na, il ren­contre le pianiste Ma­rius Cul­tier, son men­tor dis­pa­ru en 1985, qui l’em­barque pour une sé­rie de concerts à l’oc­ca­sion de l’Ex­po­si­tion Uni­ver­selle de Mon­tréal, en 1967. Cette an­née-là, il ren­contre Alain-Jean Ma­rie, qu’il dé­signe comme son « frère té­lé­pathe ». « Nous n’avons pas be­soin de nous par­ler pour nous com­prendre. Quand on joue, il suf­fit d’un re­gard. » Quoi de plus na­tu­rel donc à ce que le pianiste gua­de­lou­péen fi­gure en bonne place par­mi l’or­chestre de “Dia­mant H2o”, disque hom­mage au Ro­cher du Dia­mant de la Mar­ti­nique. Sans comp­ter que le bat­teur lui consacre un mor­ceau, Jean Ma (no­tons que le pianiste lui avait dé­dié Jean-Claude sur ses “Bi­guines Re­flec­tions”).

Mon­tre­don a aus­si fait ap­pel au bas­siste Mi­chel Ali­bo, au trom­pet­tiste Sté­phane Bel­mon­do et au saxo­pho­niste Jon Han­dels­man. Des par­te­naires de longue date qui, se­lon Mon­tre­don, at­ten­daient la concré­ti­sa­tion de ce pro­jet. Un pro­jet qui dé­coule d’une vo­lon­té fa­mi­liale. Celle de son fils, de sa belle-fille et de sa com­pagne. « Ils di­saient qu’il était temps. J’ai adhé­ré. » Le mu­si­cien ac­cueille la sor­tie de ce disque avec une pla­ci­di­té qui l’ho­nore. « Cet en­re­gis­tre­ment s’ins­crit dans la conti­nui­té de mon par­cours. Et sans pré­ten­tion, ce n’est pas une nou­velle mu­sique mais une autre fa­çon de voir la mu­sique.» D’ailleurs, le ryth­mi­cien af­firme être en ap­pren­tis­sage per­ma­nent : « Si je me re­garde le nom­bril le ma­tin, c’est juste pour l’es­suyer. » Son hu­mi­li­té émer­veille. N’est-il pas ce­lui qui a joué avec les plus grands ? L’amour de la mu­sique, répond-il, presque fleg­ma­tique. « Quand j’ai ren­con­tré ma com­pagne, j’ai pré­ve­nu : la mu­sique est ma femme et la bat­te­rie ma maî­tresse. » • KA­TIA TOU­RÉ CD “Dia­mant H2o” (Q-mix / Rue Sten­dhal) se laisse em­por­ter par des cho­rus vi­re­vol­tants, d’au­tant que l’en­semble est in­ter­pré­té avec un plai­sir évident par une équipe im­pec­cable où la ryth­mique, souple et so­lide, n’est pas en reste. Ker Ou­rio fait preuve d’une grande sen­si­bi­li­té tan­dis que Luc se montre im­pé­rial dans son ac­com­pa­gne­ment et ses co­lo­ra­tions, comme tou­jours. Le genre de belle sur­prise, pleine de jo­lies trou­vailles, qui met en joie pour la journée, et plus en­core ! • FÉ­LIX MARCIANO Oli­vier Ker Ou­rio (hca), Syl­vain Luc (elg), Laurent Ver­ne­rey (b), Luk­mil Pe­rez (dm). Pom­pi­gnan, Stu­dio Re­call, 6 au 8 sep­tembre 2016.

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